Soyons pragmatiques: la philosophie, c'est rentable!
Hugues Bonenfant - Professeur de philosophie aux collèges de Maisonneuve et Édouard-Montpetit et président de la Nouvelle Alliance pour la philosophie au collège (NAPAC)
18 novembre 2004
En cette Journée internationale de la philosophie, où le Québec en est-il sur le plan de la philosophie et de son enseignement?
Si la situation est relativement bonne à l'université et si d'intéressants projets-pilotes semblent voir le jour au secondaire, les derniers mois ont laissé planer beaucoup d'inquiétudes pour ce qui est du sort de la philosophie dans les collèges. Répété en écho par le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) et par la Commission de l'évaluation de l'enseignement collégial (CEEC), l'idée la plus souvent véhiculée est que la formation générale serait désormais ouverte et diversifiée.
Bien sûr, les présidents du CSE et de la CEEC n'affirment pas être contre la philosophie, au contraire, ils seraient même des «convertis», selon leurs dires. Toutefois, les conséquences pratiques des positions de leurs organismes sont déjà prévisibles. Disparue, l'idée de programmes nationaux cohérents! Évanoui, le modèle humaniste d'une formation philosophique pour tous les collégiens!
Si le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, adoptait de telles recommandations en faisant de l'éducation un marché, car c'est bien ce qui est en jeu, les collèges devenus autonomes seraient poussés plus avant dans leur comportement affairiste. Un processus d'offres et de demandes locales pour l'organisation de la formation générale, a fortiori pour celle des cours de philosophie, pourrait alors logiquement être mis en place. L'exigence de suivre des cours de philosophie, qui était hier une nécessité de raison, semblerait aujourd'hui un privilège suranné, un monopole archaïque nuisant à la libre concurrence.
Dans cette perspective, la philosophie aurait à lutter avec ou contre les autres disciplines, c'est selon, et surtout à marchander ses produits. Nous entendons déjà ces nouveaux crieurs malhabiles en marketing sur le parvis des choix de cours: «Les objets dont nous traitons durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, choisissez-les!» Ou encore: «Les compétences que développe la philosophie ne sont pas tout à fait mesurables mais elles sont les choses inutiles les plus essentielles de votre vie, vous verrez!»
La philo sortie de l'élite
Heureusement, un ministre de l'Éducation ne peut pas agir avec désinvolture, choisissant par exemple de réduire l'éducation aux seuls besoins immédiats des étudiants et à leur satisfaction en fonction du marché de l'emploi. En ce sens, la philosophie au collège serait d'ailleurs nécessairement en porte-à-faux puisqu'elle ne sert pas à former de futurs professionnels en la matière.
Si, depuis 36 ans, la philosophie n'est plus l'apanage de la seule élite, le Québec a toutes les raisons de s'en réjouir. Il apparaît donc important de choisir encore une fois une politique éducationnelle nationale responsable au niveau collégial puisque cela donne des moyens objectifs aux étudiants des secteurs techniques et préuniversitaires pour créer un monde qui leur est commun.
Mieux, comme l'écrivait jadis Hannah Arendt, assumer la responsabilité de l'éducation revient à investir massivement dans les générations à venir car elles ont la tâche de renouveler un monde commun, leur monde commun.
Depuis 36 ans, la philosophie est cette tentative répétée, ce moyen objectif pragmatique s'il en est un, et unique, que le Québec favorise pour édifier quelques promesses plus ou moins distinctes chez les jeunes, tentative qui donne aux cégeps leur esprit particulier. À chaque génération, ce projet culturellement rentable est à recommencer. Le défi est grand et toujours inédit, mais l'arrivée importante de nouveaux professeurs de philosophie dans le réseau collégial permet à la société québécoise d'être confiante.
En cette Journée internationale de la philosophie, nous attendons du ministre Reid qu'il fasse sienne la déclaration de Paris pour la philosophie de l'UNESCO et qu'il mette dès maintenant tout en oeuvre afin que l'enseignement de la philosophie soit préservé ou étendu là où il existe, créé là où il n'existe pas encore et nommé explicitement «philosophie». Un ministre de l'Éducation n'irait tout de même pas contre l'UNESCO...
La NAPAC organise ce soir à Montréal un café philosophique sur le thème «Quelle place pour la philosophie dans la culture au Québec?». Pour plus de renseignements: www.lanapac.org, section «calendrier».
Si la situation est relativement bonne à l'université et si d'intéressants projets-pilotes semblent voir le jour au secondaire, les derniers mois ont laissé planer beaucoup d'inquiétudes pour ce qui est du sort de la philosophie dans les collèges. Répété en écho par le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) et par la Commission de l'évaluation de l'enseignement collégial (CEEC), l'idée la plus souvent véhiculée est que la formation générale serait désormais ouverte et diversifiée.
Bien sûr, les présidents du CSE et de la CEEC n'affirment pas être contre la philosophie, au contraire, ils seraient même des «convertis», selon leurs dires. Toutefois, les conséquences pratiques des positions de leurs organismes sont déjà prévisibles. Disparue, l'idée de programmes nationaux cohérents! Évanoui, le modèle humaniste d'une formation philosophique pour tous les collégiens!
Si le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, adoptait de telles recommandations en faisant de l'éducation un marché, car c'est bien ce qui est en jeu, les collèges devenus autonomes seraient poussés plus avant dans leur comportement affairiste. Un processus d'offres et de demandes locales pour l'organisation de la formation générale, a fortiori pour celle des cours de philosophie, pourrait alors logiquement être mis en place. L'exigence de suivre des cours de philosophie, qui était hier une nécessité de raison, semblerait aujourd'hui un privilège suranné, un monopole archaïque nuisant à la libre concurrence.
Dans cette perspective, la philosophie aurait à lutter avec ou contre les autres disciplines, c'est selon, et surtout à marchander ses produits. Nous entendons déjà ces nouveaux crieurs malhabiles en marketing sur le parvis des choix de cours: «Les objets dont nous traitons durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, choisissez-les!» Ou encore: «Les compétences que développe la philosophie ne sont pas tout à fait mesurables mais elles sont les choses inutiles les plus essentielles de votre vie, vous verrez!»
La philo sortie de l'élite
Heureusement, un ministre de l'Éducation ne peut pas agir avec désinvolture, choisissant par exemple de réduire l'éducation aux seuls besoins immédiats des étudiants et à leur satisfaction en fonction du marché de l'emploi. En ce sens, la philosophie au collège serait d'ailleurs nécessairement en porte-à-faux puisqu'elle ne sert pas à former de futurs professionnels en la matière.
Si, depuis 36 ans, la philosophie n'est plus l'apanage de la seule élite, le Québec a toutes les raisons de s'en réjouir. Il apparaît donc important de choisir encore une fois une politique éducationnelle nationale responsable au niveau collégial puisque cela donne des moyens objectifs aux étudiants des secteurs techniques et préuniversitaires pour créer un monde qui leur est commun.
Mieux, comme l'écrivait jadis Hannah Arendt, assumer la responsabilité de l'éducation revient à investir massivement dans les générations à venir car elles ont la tâche de renouveler un monde commun, leur monde commun.
Depuis 36 ans, la philosophie est cette tentative répétée, ce moyen objectif pragmatique s'il en est un, et unique, que le Québec favorise pour édifier quelques promesses plus ou moins distinctes chez les jeunes, tentative qui donne aux cégeps leur esprit particulier. À chaque génération, ce projet culturellement rentable est à recommencer. Le défi est grand et toujours inédit, mais l'arrivée importante de nouveaux professeurs de philosophie dans le réseau collégial permet à la société québécoise d'être confiante.
En cette Journée internationale de la philosophie, nous attendons du ministre Reid qu'il fasse sienne la déclaration de Paris pour la philosophie de l'UNESCO et qu'il mette dès maintenant tout en oeuvre afin que l'enseignement de la philosophie soit préservé ou étendu là où il existe, créé là où il n'existe pas encore et nommé explicitement «philosophie». Un ministre de l'Éducation n'irait tout de même pas contre l'UNESCO...
La NAPAC organise ce soir à Montréal un café philosophique sur le thème «Quelle place pour la philosophie dans la culture au Québec?». Pour plus de renseignements: www.lanapac.org, section «calendrier».
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

