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La Côte d'Ivoire au bord de l'implosion?

Mamoudou Gazibo - Professeur adjoint, Département de science politique de l'Université de Montréal et membre du Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale (GERSI).  15 novembre 2004 
La reprise des combats en Côte d'Ivoire confirme-t-elle une tendance à l'implosion de ce pays? À court terme, en tout cas, elle compromet l'application des accords de paix de Marcoussis et d'Accra et éloigne toute perspective de sortir d'un conflit qui a provoqué la partition du pays depuis deux ans.

Cette nouvelle crise n'est pas une surprise si on replace cet épisode dans la dynamique politico-identitaire qui a transformé le pays le plus stable et le plus prospère de l'Afrique de l'Ouest en un foyer d'instabilité majeur. Les ingrédients de l'instabilité sont cristallisés et orientent les intérêts des différents acteurs à un point tel que les perspectives de sortie de crise restent précaires

Quand l'ivoirité divise un pays

La Côte d'Ivoire est au coeur d'une des régions les plus instables de l'Afrique occidentale, comprenant en outre le Libéria, la Guinée-Konakry et la Sierra Leone. Y existent de fortes animosités entre États, suscitant ou soutenant la rébellion contre leurs voisins. Le Libéria, sous la présidence de Charles Taylor, et le Burkina Faso sont ainsi montrés du doigt comme les principaux parrains des rebelles ivoiriens.

Cependant, le débat interne autour de «l'ivoirité», qui inclut des enjeux de nationalité et d'éligibilité, est le principal catalyseur de l'instabilité en cours depuis 1999 ainsi que de la guerre civile qui oppose les forces gouvernementales et les «forces nouvelles» depuis le mois de septembre 2002. Suivant un scénario en trois actes, l'ivoirité est devenu l'élément structurant de la politique dans ce pays.

Elle plonge d'abord ses racines dans l'héritage légué par le premier président du pays, Félix Houphouët-Boigny. Pendant les 33 années qu'il a passés à la tête du pays, il a réussi à en préserver la stabilité grâce à d'habiles arbitrages ethniques, régionaux et religieux, en s'alliant notamment le Baoulé chrétien du Sud, avec les familles mandingues influentes du Nord musulman.

Parallèlement, il a adopté une politique bienveillante à l'égard des immigrés ouest-africains, allant jusqu'à leur permettre de voter à l'élection présidentielle de 1990. Les étrangers représentant plus de 27 % de la population, l'opposition, menée alors par l'actuel président Laurent Gbagbo, a dénoncé dès cette époque, l'utilisation des étrangers en guise de «bétail électoral». Les premiers relents de xénophobie apparaissent à ce moment-là.

Le second acte commence à la mort du président Houphouët avec la lutte de succession opposant le premier ministre Alassane Ouattara, un musulman du Nord accusé d'être d'ascendance Burkinabé, et le président de l'assemblée nationale Kenri Konan Bédié, qui finit par l'emporter. C'est pour éliminer M. Ouattara de la course au pouvoir qu'une «cellule d'universitaires» fidèles au nouveau président a été créée pour promouvoir le concept de l'ivoirité.

De nombreuses modifications constitutionnelles ont alors été faites pour durcir les conditions d'éligibilité et d'obtention de la nationalité. L'ivoirité a été conçue comme une arme frappant Ouattara d'ostracisme certes, mais par extension, elle en a fait, à tort ou à raison, le symbole d'une politique d'exclusion contre les populations ivoiriennes du Nord, musulmanes et ethniquement proches du Mali et du Burkina Faso.

De la crise larvée aux accords de paix

À ce stade, l'exacerbation de l'ethno-nationalisme est devenue telle qu'une junte militaire dirigée par le général Robert Gueï prend le pouvoir le 24 décembre 1999 pour «balayer la maison» et éviter l'implosion du pays. Ce putsch perçu au départ comme un «cadeau de Noël» par ceux qui espéraient un arrêt de la dérive identitaire, n'a fait qu'envenimer la situation. Non seulement les critères d'éligibilité ont été durcis, mais l'ethno-nationalisme s'est cristallisé. Des élections ont été organisées, mais les principaux responsables politiques ont été écartés à l'exception du général Guéï et de Laurent Gbagbo.

Ayant gagné dans des conditions extrêmement contestables, le président Gbagbo a récupéré et instrumentalisé l'ivoirité pour des besoins de mobilisation politique, s'entourant d'une milice (les Jeunes Patriotes) qui entretient les agitations et les menaces contre les étrangers.

C'est dans ce contexte qu'éclate la guerre civile en septembre 2002. Les rebelles, qui contrôlent la moitié nord du pays, n'ont échoué à prendre Abidjan qu'en raison du déploiement de forces françaises dans le cadre des accords de Linas-Marcoussis 24 janvier 2003. Ces accords prévoient notamment la formation d'un gouvernement comprenant toutes les forces militaires et politiques. Son programme consiste à réformer le code de la nationalité, à travailler à un nouveau régime électoral, à statuer sur les conditions d'éligibilité du président de la République, à réformer le régime foncier et à désarmer les combattants.

Depuis lors, les crises se sont succédé, rendant nécessaires plusieurs médiations qui ont abouti aux accords d'Accra, au Ghana. La crise actuelle est le dernier rebondissement de cette série, mais pour la première fois, elle a vu une entrée en scène de la France avec la mort de neuf de ses soldats à la suite d'un bombardement des forces ivoiriennes il y a 10 jours, et à la destruction, en représailles, de la petite aviation militaire ivoirienne. Elle confirme aussi que les acteurs sont peu disposés à coopérer à un règlement du conflit.



L'enlisement?

La montée de la tension s'explique certes par la complexité des enjeux et les paradoxes du processus de paix qui prévoit le désarmement de la rébellion et l'adoption d'une série de lois pour résoudre les problèmes de citoyenneté et d'éligibilité.

Les rebelles, méfiants à l'égard d'un président imprévisible, ne désarmeront pas tant que les réformes resteront pendantes. Or le gouvernement se réfugie derrière la Constitution pour affirmer l'impossibilité de soumettre les réformes au référendum tant que les rebelles n'auront pas désarmé et que le pays n'aura pas été réunifié.

Cependant la reprise de la guerre est d'abord le fait du président Gbagbo et des extrémistes de son camp qui, tout en négociant avec les rebelles et en acceptant la mission d'interposition des Nations unies, ont continué de s'armer en vue de reprendre le Nord par la force.

Conscients de la faiblesse de leur base électorale et du fait que le parachèvement du processus de paix débouchant sur l'organisation de vraies élections se solderait par leur éviction du pouvoir, le président et son entourage exploitent les ressources du nationalisme. De leur côté, les rebelles affaiblis, divisés et détestés au Sud, ne sont certainement pas encore préparés à une lutte purement politique.

Ce qui est inquiétant pour l'avenir, c'est que tous les acteurs semblent gagner à figer le jeu pour éviter l'incertitude politique plus grande de la paix et des élections.
 
 
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