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Arafat est mort

Alec Castonguay   11 novembre 2004 
Dans une courte déclaration, le médecin-général Christian Estripeau, chargé de la communication au service de santé des armées, a indiqué que «Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne est décédé à l’hôpital des armées Per
Photo : Agence Reuters
Dans une courte déclaration, le médecin-général Christian Estripeau, chargé de la communication au service de santé des armées, a indiqué que «Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne est décédé à l’hôpital des armées Per
L'âme des Palestiniens est morte. Hier soir tard, vers 21h30, heure de Montréal, le président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat est décédé à l'hôpital militaire Percy, en banlieue de Paris. Malade depuis des mois, il avait été transféré en France le 29 octobre, sa santé perdant du terrain face à une maladie qui reste à ce jour inconnue et mystérieuse. Mardi dernier, son état s'était détérioré et le raïs luttait pour sa vie dans un état critique. Le coma aura finalement pris la place en milieu de semaine jusqu'à l'annonce de sa mort hier.

Le décès de la figure de proue du mouvement de libération de la Palestine a été annoncé par Christian Estripeau, porte-parole du service de santé des armées. M. Estripeau s'est refusé à donner plus ample commentaire sur les causes de la mort, et a affirmé aux journalistes présents que les médecins français, tenus par le secret médical, ne communiqueraient aucune information. «Le secret médical fait partie de la loi française et nous respecterons le secret médical», a-t-il dit. Les seules informations ayant filtré parlent d'anomalie sanguine.

La réaction de la rue palestinienne était dure à prévoir au moment de mettre sous presse. Des milliers de personnes suivaient les dernières heures de leur leader de 75 ans dans les cafés et les médias. Son enterrement pourrait avoir lieu aussi tôt qu'aujourd'hui, question de suivre les coutumes d'inhumation rapide des musulmans. Mais la date la plus plausible reste demain pour permettre plus facilement le retour du corps dans ses terres. Ses obsèques devraient se tenir au Caire, et son corps devrait être enterré à Ramallah.

Sa succession reste encore confuse et les proches de Yasser Arafat discutent de l'après-Arafat depuis plusieurs jours. L'important étant de maintenir la sécurité sur le territoire. La loi fondamentale palestinienne veut que ce soit le président du Conseil législatif qui prenne la relève, dans ce cas, Rawhi Fattouh.

Mais personne ne croit à ses chances de garder les reines de l'Autorité palestinienne.

Mahmoud Abbas, secrétaire général de l'OLP et Ahmed Qoreï, premier ministre de l'Autorité palestinienne, sont les plus susceptibles de lui succéder. Figure très populaire dans la rue et chez les mouvements plus radicaux, Marwan Barghouti, emprisonné depuis avril 2002 en Israël, est aussi sur les rangs, mais sa situation est beaucoup plus complexe.

À l'agonie, Yasser Arafat, âgé de 75 ans, a incarné les espoirs du peuple palestinien aspirant à la reconnaissance de ses droits. Mais après des décennies de combat, le chef de l'Organisation pour la libération de la Palestine (OLP) n'a pas pu réaliser son rêve: voir le drapeau national flotter sur Jérusalem Est. Il aura imposé la tragédie de son peuple au coeur de l'attention internationale.

Yasser Arafat aurait préféré entrer dans l'Histoire comme le dirigeant qui a conduit son peuple vers l'indépendance et la paix. Mais elle en aura voulu autrement. Il disparaîtra usé par l'âge et par la désillusion de ne pas avoir vu naître l'État palestinien auquel il a tant aspiré.

Onze ans plus tôt, il avait pourtant la certitude, et la majorité des Palestiniens avec lui, que ce rêve était à portée de main, qu'il suffirait de six années de négociations avec Israël — mais qu'est-ce que six années au regard de l'Histoire? — pour qu'il devienne réalité. Au fil des ans, l'espoir est toutefois allé s'effilochant, renvoyant quasi à la préhistoire ce 13 septembre 1993, quand, sur la pelouse de la Maison-Blanche, devant un parterre de personnalités internationales et sous les yeux de millions de téléspectateurs à travers le monde, un Yasser Arafat tout sourire serrait la main de l'un de ses pires ennemis, le premier ministre israélien d'alors, Itzhak Rabin.

Les accords dits d'Oslo qui venaient d'être signés mettaient en principe l'un des plus vieux conflits du monde sur les rails d'une solution. Tout le monde voulait y croire. Yasser Arafat le premier, pour qui l'heure était historique, l'aboutissement d'une longue lutte, le premier acte de l'avènement de l'État virtuel proclamé le 15 novembre 1988, à Alger, devant un Parlement palestinien en exil en délire.

Rien, pourtant, ne permettait alors de croire que le rêve deviendrait réalité, tant les vents étaient contraires. Le défi était immense. L'OLP était exilée de force depuis six ans en Tunisie, après avoir été expulsée du Liban. Israël, les États-Unis et d'autres États la tenaient toujours pour une centrale «terroriste». Israël s'acharnait à en liquider les dirigeants. Khalil Al-Wazir (Abou Jihad), l'une de ses figures les plus prestigieuses, les plus respectées et les plus actives, compagnon de la première heure de Yasser Arafat, avait été assassiné quelques mois plus tôt à Tunis. Les Palestiniens s'entredéchiraient et le soutien des «frères» arabes n'était ni unanime ni inconditionnel. Et pourtant, la foi chevillée au corps, Yasser Arafat voulait voir naître cet État palestinien pour lequel il a consacré sa vie depuis une quarantaine d'années.

Yasser Arafat, c'était d'abord et surtout cela: un homme animé par une foi inébranlable dans la justesse de la cause qu'il servait et des droits du peuple qu'il représentait. Il se souciait comme d'une guigne de l'aversion qu'il pouvait susciter et savait exploiter à merveille les témoignages de sympathie. Il conjuguait ou alternait l'action militaire et la diplomatie, savait manipuler amis et adversaires, flatter les ego et tenir en piètre estime, être familier et tenir à distance, se faire modeste et arrogant, donner généreusement et couper les vivres, ne jamais prendre pour quantité négligeable une quelconque manifestation de soutien, si humble soit-elle, ne jamais rompre définitivement les ponts avec quiconque pour ne pas insulter l'avenir.

Son courage physique n'était pas la moindre de ses qualités. Jamais Yasser Arafat n'abandonna les siens dans l'adversité. Il prisait les honneurs, surtout ceux des responsables étrangers, parce qu'ils étaient autant de marques de déférence et de soutien à sa lutte, face à un ennemi qui bénéficiait de très grandes sympathies à travers le monde.

Avec Le Monde






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