La fin des rosa, rosa, rosam
Brel le fredonnait gaiement: c'est le plus vieux tango du monde, le tango du collège, celui des forts en rien, le tango du temps des zéros, et «rosa rosa rosam, rosae rosae rosa»... Obligatoire à l'époque du cours classique, le latin du temps des versions a perdu des plumes. On chuchote que l'arrivée de la réforme au secondaire, dès septembre prochain, lui assénera un coup fatal...
Le nombre d'écoles qui offrent encore des cours de latin au secondaire a radicalement chuté depuis quelques années. Au secteur privé, qui séduit encore quelques parents en brandissant les charmes des versions latines et l'initiation aux cirques des arènes romaines, la trentaine d'écoles qui en offraient en 1996 a fondu à une dizaine l'an dernier.
L'adoption prochaine d'une toute nouvelle grille-horaire au secondaire, moulée à la réforme, forcera l'ajout de plus d'heures de français et d'histoire. Les écoles doivent s'adonner dès maintenant à des changements plus qu'esthétiques dans les choix de cours offerts. «Elles disposent d'une marge de manoeuvre mais elles ne pourront pas continuer à tout offrir», confie Guy Bouchard, coordonnateur des services à l'enseignement secondaire pour la Fédération des établissements d'enseignement privé (FEEP).
Le latin sera-t-il bientôt définitivement rayé de la carte? «Au cours des dernières années, l'engouement pour des volets comme l'international a été tel que des écoles ont laissé tomber le latin au profit de l'espagnol, par exemple», précise M. Bouchard.
Une «tempête dans un bénitier», aurait dit le coloré Georges Brassens. «Ils ne savent pas ce qu'ils perdent, tous ces fichus calotins, sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde, [...] sans le latin, sans le latin, plus de mystère magique, le rite qui nous envoûte s'avère alors anodin», chantait le coquin.
Même un collège comme Jean-de-Brébeuf, où le latin fait partie des us et coutumes depuis les débuts jésuites, modifiera peut-être son offre l'an prochain. «L'option n'est pas en péril», précise Diane de Champlain, directrice des relations publiques à ce collège. Le latin demeure, surtout sous forme obligatoire jusqu'en secondaire 4, une rareté. «Mais nous ne savons pas encore si nous offrirons le même nombre d'heures.»
Les Bernard Landry de ce monde, prompts à répondre aux questions embêtantes des journalistes à l'aide d'envolées latines — tel le désormais célèbre «audi alteram partem» recraché par le film À hauteur d'homme — existeront-ils encore dans quelques décennies?
«Bernard Landry est le représentant d'une époque à laquelle personne ne voudra revenir, c'est-à-dire l'élitisme des cours classiques», explique la latiniste Janick Auberger, professeure au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal. «Mais ce que je regrette surtout, c'est la disparition de ces petites matières comme le latin, qui profiteraient à tous, pour la culture, la formation de l'esprit, la gymnastique intellectuelle et la rencontre avec les civilisations qui vont avec.»
Paradoxalement, alors que les écoles secondaires se départent de ces langues mortes, à l'université, les cours de latin et de grec, courus par les inscrits en études anciennes par exemple, sont bondés. «Ça n'a jamais été aussi populaire», confirme Mme Auberger.
Au collège Mont-Saint-Louis, un établissement secondaire privé du nord de Montréal, le latin ne figurera plus à la grille-horaire du secondaire 1 l'an prochain. Les modifications imposées par le nouveau régime pédagogique, qui consacre les cours imposés et le nombre d'heures proposé par le ministère de l'Éducation, obligent l'école à revoir son offre. Alea jacta est!
«Est-ce que c'est vraiment la réforme qui nous oblige à enlever le latin?», demande le directeur de cet établissement, André Lacroix. «Certains essaieront de vous faire croire cela... » La disparition du latin en secondaire 1 (et en secondaire 2 l'année suivante) est liée à une réflexion forcée par l'arrivée de la réforme. «Ça, oui», reconnaît le directeur.
«Mais on aurait pu faire le choix de garder le latin en rognant ailleurs. On en a fait un autre qui correspond mieux, selon nous, à la réalité de nos jeunes d'aujourd'hui, qui font peu d'exercice et passent le plus clair de leur temps devant l'ordinateur», poursuit M. Lacroix. À compter de l'an prochain, des cabrioles faites dans la grille-horaire permettront donc d'ajouter 40 heures d'éducation physique pour les deux premières années du secondaire. «Nos jeunes auront des cours d'éducation physique à tous les deux jours.»
Exit, le latin? Alors qu'il est actuellement optionnel en secondaire 3 seulement, il le sera bientôt de la troisième à la cinquième année du parcours. Mais avec la multiplication des heures en histoire, le directeur du Mont-Saint-Louis croit que le latin ne sera pas complètement évacué puisque le survol des civilisations anciennes subsistera par le truchement de l'histoire. «Le latin, ce n'est pas que du "rosa rosa rosam"», explique M. Lacroix. «Tout l'aspect non grammatical, c'est en histoire qu'on le récupère.»
«Certains vont considérer que les contraintes sont trop grandes pour garder le latin», explique Guy Bouchard, coordonnateur des services à l'enseignement secondaire pour la Fédération des établissements d'enseignement privé (FEEP). «Mais d'autres feront un autre choix institutionnel.»
En France aussi, les langues mortes comme le latin et le grec souffrent d'un manque de popularité. «La France a cette chance que, souvent, l'enseignement du latin est lié à celui du français», explique Janick Auberger, qui dénonce les incohérences de notre système, par exemple ce combat digne de Jules César pour les diplômés en études anciennes qui, faute de formation adéquate en pédagogie, ne peuvent enseigner.
À l'école secondaire Paul-Gérin-Lajoie (PGL), à Outremont, le latin fait aussi partie de la tradition. «Nous sommes une des seules et rares écoles publiques qui offrent le latin, sur une base optionnelle», explique Sylvie Drolet, directrice de l'école mais aussi latiniste.
Mme Drolet a enseigné le latin à PGL pendant neuf ans et a même dirigé l'Association des professeurs de latin du Québec. Le problème de la relève enseignante est bel et bien réel: «On ne trouve plus de professeurs aussi facilement qu'avant», explique Mme Drolet, ce qui complique davantage la tâche des écoles qui tiennent à la langue de Cicéron.
À PGL, une soixantaine d'élèves du premier cycle suivent donc les tribulations du Romain Lucius Caecilius Lucundus, s'initiant au passage aux versions et à l'histoire. Certaines années, un petit voyage dans la Rome moderne — après avoir étudié l'antique — était même associé aux cours, pour le plus grand bonheur des élèves.
«Pour l'instant, nous souhaitons garder le latin, sans en faire un programme de douance», explique Mme Drolet, dont l'école offre aussi l'espagnol au deuxième cycle du secondaire afin de poursuivre l'initiation linguistique... mais avec un autre accent!
Et que fredonnait Brel pour finir? «C'est le tango que l'on regrette, une fois que le temps s'achète, et que l'on s'aperçoit tout bête qu'il y a des épines aux rosa.» Rosae rosae rosas, rosarum rosis rosis.
Le nombre d'écoles qui offrent encore des cours de latin au secondaire a radicalement chuté depuis quelques années. Au secteur privé, qui séduit encore quelques parents en brandissant les charmes des versions latines et l'initiation aux cirques des arènes romaines, la trentaine d'écoles qui en offraient en 1996 a fondu à une dizaine l'an dernier.
L'adoption prochaine d'une toute nouvelle grille-horaire au secondaire, moulée à la réforme, forcera l'ajout de plus d'heures de français et d'histoire. Les écoles doivent s'adonner dès maintenant à des changements plus qu'esthétiques dans les choix de cours offerts. «Elles disposent d'une marge de manoeuvre mais elles ne pourront pas continuer à tout offrir», confie Guy Bouchard, coordonnateur des services à l'enseignement secondaire pour la Fédération des établissements d'enseignement privé (FEEP).
Le latin sera-t-il bientôt définitivement rayé de la carte? «Au cours des dernières années, l'engouement pour des volets comme l'international a été tel que des écoles ont laissé tomber le latin au profit de l'espagnol, par exemple», précise M. Bouchard.
Une «tempête dans un bénitier», aurait dit le coloré Georges Brassens. «Ils ne savent pas ce qu'ils perdent, tous ces fichus calotins, sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde, [...] sans le latin, sans le latin, plus de mystère magique, le rite qui nous envoûte s'avère alors anodin», chantait le coquin.
Même un collège comme Jean-de-Brébeuf, où le latin fait partie des us et coutumes depuis les débuts jésuites, modifiera peut-être son offre l'an prochain. «L'option n'est pas en péril», précise Diane de Champlain, directrice des relations publiques à ce collège. Le latin demeure, surtout sous forme obligatoire jusqu'en secondaire 4, une rareté. «Mais nous ne savons pas encore si nous offrirons le même nombre d'heures.»
Les Bernard Landry de ce monde, prompts à répondre aux questions embêtantes des journalistes à l'aide d'envolées latines — tel le désormais célèbre «audi alteram partem» recraché par le film À hauteur d'homme — existeront-ils encore dans quelques décennies?
«Bernard Landry est le représentant d'une époque à laquelle personne ne voudra revenir, c'est-à-dire l'élitisme des cours classiques», explique la latiniste Janick Auberger, professeure au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal. «Mais ce que je regrette surtout, c'est la disparition de ces petites matières comme le latin, qui profiteraient à tous, pour la culture, la formation de l'esprit, la gymnastique intellectuelle et la rencontre avec les civilisations qui vont avec.»
Paradoxalement, alors que les écoles secondaires se départent de ces langues mortes, à l'université, les cours de latin et de grec, courus par les inscrits en études anciennes par exemple, sont bondés. «Ça n'a jamais été aussi populaire», confirme Mme Auberger.
Au collège Mont-Saint-Louis, un établissement secondaire privé du nord de Montréal, le latin ne figurera plus à la grille-horaire du secondaire 1 l'an prochain. Les modifications imposées par le nouveau régime pédagogique, qui consacre les cours imposés et le nombre d'heures proposé par le ministère de l'Éducation, obligent l'école à revoir son offre. Alea jacta est!
«Est-ce que c'est vraiment la réforme qui nous oblige à enlever le latin?», demande le directeur de cet établissement, André Lacroix. «Certains essaieront de vous faire croire cela... » La disparition du latin en secondaire 1 (et en secondaire 2 l'année suivante) est liée à une réflexion forcée par l'arrivée de la réforme. «Ça, oui», reconnaît le directeur.
«Mais on aurait pu faire le choix de garder le latin en rognant ailleurs. On en a fait un autre qui correspond mieux, selon nous, à la réalité de nos jeunes d'aujourd'hui, qui font peu d'exercice et passent le plus clair de leur temps devant l'ordinateur», poursuit M. Lacroix. À compter de l'an prochain, des cabrioles faites dans la grille-horaire permettront donc d'ajouter 40 heures d'éducation physique pour les deux premières années du secondaire. «Nos jeunes auront des cours d'éducation physique à tous les deux jours.»
Exit, le latin? Alors qu'il est actuellement optionnel en secondaire 3 seulement, il le sera bientôt de la troisième à la cinquième année du parcours. Mais avec la multiplication des heures en histoire, le directeur du Mont-Saint-Louis croit que le latin ne sera pas complètement évacué puisque le survol des civilisations anciennes subsistera par le truchement de l'histoire. «Le latin, ce n'est pas que du "rosa rosa rosam"», explique M. Lacroix. «Tout l'aspect non grammatical, c'est en histoire qu'on le récupère.»
«Certains vont considérer que les contraintes sont trop grandes pour garder le latin», explique Guy Bouchard, coordonnateur des services à l'enseignement secondaire pour la Fédération des établissements d'enseignement privé (FEEP). «Mais d'autres feront un autre choix institutionnel.»
En France aussi, les langues mortes comme le latin et le grec souffrent d'un manque de popularité. «La France a cette chance que, souvent, l'enseignement du latin est lié à celui du français», explique Janick Auberger, qui dénonce les incohérences de notre système, par exemple ce combat digne de Jules César pour les diplômés en études anciennes qui, faute de formation adéquate en pédagogie, ne peuvent enseigner.
À l'école secondaire Paul-Gérin-Lajoie (PGL), à Outremont, le latin fait aussi partie de la tradition. «Nous sommes une des seules et rares écoles publiques qui offrent le latin, sur une base optionnelle», explique Sylvie Drolet, directrice de l'école mais aussi latiniste.
Mme Drolet a enseigné le latin à PGL pendant neuf ans et a même dirigé l'Association des professeurs de latin du Québec. Le problème de la relève enseignante est bel et bien réel: «On ne trouve plus de professeurs aussi facilement qu'avant», explique Mme Drolet, ce qui complique davantage la tâche des écoles qui tiennent à la langue de Cicéron.
À PGL, une soixantaine d'élèves du premier cycle suivent donc les tribulations du Romain Lucius Caecilius Lucundus, s'initiant au passage aux versions et à l'histoire. Certaines années, un petit voyage dans la Rome moderne — après avoir étudié l'antique — était même associé aux cours, pour le plus grand bonheur des élèves.
«Pour l'instant, nous souhaitons garder le latin, sans en faire un programme de douance», explique Mme Drolet, dont l'école offre aussi l'espagnol au deuxième cycle du secondaire afin de poursuivre l'initiation linguistique... mais avec un autre accent!
Et que fredonnait Brel pour finir? «C'est le tango que l'on regrette, une fois que le temps s'achète, et que l'on s'aperçoit tout bête qu'il y a des épines aux rosa.» Rosae rosae rosas, rosarum rosis rosis.
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