Danse fragile
Josée Boileau
11 novembre 2004
On ne le dira jamais assez: la danse au Québec — ce porte-étendard, à travers le monde, de notre modernité — est un secteur aussi pétillant que fragile. Salaires misérables, manque de salles de création convenables, budgets d'équilibriste, aides à la tournée qui n'ont pas suivi les succès à l'étranger, tous ces éléments forment l'arrière-scène du secteur, éléments auxquels s'ajoutent des problèmes de rayonnement auprès des diffuseurs depuis la disparition, l'an dernier, du Festival international de nouvelle danse.
Le dynamisme fou des créateurs permet d'affronter ces vents contraires. L'erreur serait toutefois de croire que la croissance et le succès en font autant. Au contraire, ils peuvent tout empirer: le grand défi, en économie, n'est-il pas de passer de la PME à l'entreprise avec succursales? La règle s'applique aussi au monde des arts, et particulièrement à la danse, milieu sans tradition qui arrive à l'âge de l'institutionnalisation et de la transmission.
La compagnie d'Édouard Lock se trouve à ce tournant, et elle le vit avec quelques difficultés, comme Le Devoir en fait état. Dans de tels cas, il y aurait lieu qu'une aide particulière de l'État soit au rendez-vous. Les organismes subventionnaires doivent prendre acte de la mouvance d'un milieu et s'y ajuster si le besoin s'en fait sentir.
Mais l'État ne peut pas absoudre toutes les mauvaises décisions qui sont prises au nom de la croissance ou des succès à venir. À cet égard, et en dépit de la concomitance dans le temps, les malheurs de la Fondation Jean-Pierre-Perreault, qui a temporairement fermé ses portes cette semaine, lui sont bien particuliers.
Ainsi, les règles du jeu sont claires en matière de tournées: il faut compter 50 000 $ par semaine pour déplacer 20 personnes en Europe, le double donc pour y présenter les 32 danseurs de Joe — spectacle qui n'était d'ailleurs nullement appelé à se promener à sa création, en 1983, puisqu'il avait été conçu pour les finissants en danse de l'UQAM, en s'assurant la participation de chacun!
Bref, déplacer ces gens pendant deux mois coûtait une fortune, ce que la fondation ne pouvait pas assumer. Elle s'est néanmoins lancée dans l'aventure sur la base d'un programme de tournée qui manquait totalement de réalisme, ce qui a ajouté aux frais. Qui faut-il blâmer si les subventions n'ont pas suivi?
Le conseil d'administration dira qu'on ne pouvait pas reculer, qu'il fallait respecter les projets de Jean-Pierre Perreault, dont le décès avait dérouté tout le monde il y a deux ans. Mais il fallait voir que la première conséquence de ce risque insensé serait de ne pas payer les danseurs, puis de mettre en péril l'existence même d'une fondation créée il y a 20 ans.
On en est là, et l'impact est majeur pour tout le milieu puisque l'Espace Jean-Pierre-Perreault est désormais fermé aux spectacles et aux résidences qui devaient s'y tenir au cours des prochains mois.
Jean-Pierre Perreault, dit-on, n'était pas homme de compromis, prêt à décliner une invitation si les conditions optimales de présentation de son oeuvre n'y étaient pas. Il était aussi soucieux du statut des danseurs, notamment sur le plan salarial. Cet esprit-là n'a pas été respecté, et l'aide de l'État n'y aurait rien changé.
jboileau@ledevoir.ca
Le dynamisme fou des créateurs permet d'affronter ces vents contraires. L'erreur serait toutefois de croire que la croissance et le succès en font autant. Au contraire, ils peuvent tout empirer: le grand défi, en économie, n'est-il pas de passer de la PME à l'entreprise avec succursales? La règle s'applique aussi au monde des arts, et particulièrement à la danse, milieu sans tradition qui arrive à l'âge de l'institutionnalisation et de la transmission.
La compagnie d'Édouard Lock se trouve à ce tournant, et elle le vit avec quelques difficultés, comme Le Devoir en fait état. Dans de tels cas, il y aurait lieu qu'une aide particulière de l'État soit au rendez-vous. Les organismes subventionnaires doivent prendre acte de la mouvance d'un milieu et s'y ajuster si le besoin s'en fait sentir.
Mais l'État ne peut pas absoudre toutes les mauvaises décisions qui sont prises au nom de la croissance ou des succès à venir. À cet égard, et en dépit de la concomitance dans le temps, les malheurs de la Fondation Jean-Pierre-Perreault, qui a temporairement fermé ses portes cette semaine, lui sont bien particuliers.
Ainsi, les règles du jeu sont claires en matière de tournées: il faut compter 50 000 $ par semaine pour déplacer 20 personnes en Europe, le double donc pour y présenter les 32 danseurs de Joe — spectacle qui n'était d'ailleurs nullement appelé à se promener à sa création, en 1983, puisqu'il avait été conçu pour les finissants en danse de l'UQAM, en s'assurant la participation de chacun!
Bref, déplacer ces gens pendant deux mois coûtait une fortune, ce que la fondation ne pouvait pas assumer. Elle s'est néanmoins lancée dans l'aventure sur la base d'un programme de tournée qui manquait totalement de réalisme, ce qui a ajouté aux frais. Qui faut-il blâmer si les subventions n'ont pas suivi?
Le conseil d'administration dira qu'on ne pouvait pas reculer, qu'il fallait respecter les projets de Jean-Pierre Perreault, dont le décès avait dérouté tout le monde il y a deux ans. Mais il fallait voir que la première conséquence de ce risque insensé serait de ne pas payer les danseurs, puis de mettre en péril l'existence même d'une fondation créée il y a 20 ans.
On en est là, et l'impact est majeur pour tout le milieu puisque l'Espace Jean-Pierre-Perreault est désormais fermé aux spectacles et aux résidences qui devaient s'y tenir au cours des prochains mois.
Jean-Pierre Perreault, dit-on, n'était pas homme de compromis, prêt à décliner une invitation si les conditions optimales de présentation de son oeuvre n'y étaient pas. Il était aussi soucieux du statut des danseurs, notamment sur le plan salarial. Cet esprit-là n'a pas été respecté, et l'aide de l'État n'y aurait rien changé.
jboileau@ledevoir.ca
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