Libre opinion: Je me souviens
André Auclair - Montréal
11 novembre 2004
En cette magnifique fin d'après-midi du samedi 12 juin 2004, nous étions là, recueillis, après un véritable pèlerinage que nous avions fait par la route d'Arras-Cambrai, en Picardie, dans le nord de la France. Nous nous acheminions vers le cimetière de Québec, le seul cimetière de guerre qui porte son nom. Il le doit à la Commonwealth War Graves Commission, qui le désigna ainsi parce que la majorité de ses «hôtes» provenait des 22e et 24e bataillons du Québec. [...]
Nous étions de ses rarissimes visiteurs: à peine une ou deux personnes à tous les... deux ou trois ans. Or il advint qu'après avoir fait le tour de ce minuscule cimetière (une surface d'à peine 841 mètres carrés) et relevé les noms inscrits sur les croix blanches (les Boyer, Filiatrault, Grenier, Laurin, Pariseau et plusieurs autres... ), soudainement, alors que nous observions quelques minutes de silence en tout respect et reconnaissance envers ces valeureux soldats morts «au champ d'horreur», voici que le campanile de la très belle et très ancienne église de Chérisy se mit à carillonner.
Dans la splendeur lumineuse des débuts du solstice d'été, nous vibrions comme dans l'apothéose d'un très sublime moment de la paix du soir. Tout autour, dans les vallons ondulés qui n'étaient pas sans nous rappeler les paysages de la Beauce, la prairie, encore peinte de son jeune vert de printemps, était tapissée — enrubannée — de coquelicots de couleur ocre teintée d'orangé. Dans notre contemplation des lieux et de son jardin d'éternité, en guise de «Je me souviens», nous avons planté six drapeaux fleurdelisés en souvenance de ces combattants transplantés de leur terre Québec afin de venir à la rescousse de celle de leurs ancêtres du vieux pays français.
Sauvé!
Cette reconnaissance, je la dédie bien particulièrement à ces frères de combat de mon père, lesquels ont «arraché» le village de Chérisy lors de l'offensive canado-britannique dans une impitoyable bataille où 189 soldats canadiens, et très majoritairement des Canadiens français, non seulement ont perdu la vie mais lui ont très certainement sauvé la vie.
Blessé grièvement, on l'avait entassé dans un tombereau et on l'acheminait afin de l'inhumer. Combien de ses compagnons de combat auraient été inhumés vivants?... Cependant, alors que l'aumônier de son bataillon s'activait dans un fond de scène infernal à la bénédiction des morts, ô miracle, il se rendit compte que mon père était encore vivant. [...] Non seulement il lui sauva la vie, mais dès qu'il fut ranimé, il lui recommanda fortement de ne point se faire anesthésier. Conduit par la Croix-Rouge vers un hôpital de campagne, après quelques jours de soins intensifs, on l'achemina sur Édimbourg, en Écosse.
Se souvenant de ce que lui avait dit son aumônier alors qu'il était alité dans le bloc opératoire, un chirurgien allait lui placer le masque afin de l'endormir au chloroforme. Mal en prit à ce malheureux toubib. Alfred Auclair le saisit, le colla au mur et... les autres comprirent. S'amena alors une brave et fort audacieuse infirmière. Elle lui prépara un café très corsé, lui jurant qu'aucune substance n'y avait été introduite. Elle l'assista durant toute l'intervention. Davantage, elle continua d'en avoir soin durant son très long stage à l'hôpital, alors qu'il dut subir deux autres opérations, toujours «à froid».
Mon père conserva son bras gauche, bien que toute sa vie cette vieille blessure le fit souffrir... Mais jamais, sinon très rarement, il ne se plaignit. Serait-ce là la cause de sa mort alors qu'il n'avait que 63 ans?
Silence sur les férocités
À Arras et plus particulièrement dans sa toute proche région, en cette fin d'août 1918, rien ne ressemblait à rien. On avançait de quelques pieds, on en perdait bien davantage. Les récits des engagements qui ont eu lieu racontent des férocités indescriptibles. [...] Cependant et en cela mon père, comme tous les retours de guerre, n'était pas très loquace sur les divers épisodes qu'il avait vécus. Il fallait user de beaucoup de circonspection lorsqu'on l'interrogeait sur le sujet. [...]
Toutefois, un jour qu'il me rendait visite au collège, comme ça, à propos de rien, il me fit part de la très grande fierté et du très grand bonheur qu'il ressentit quand il fut décoré, à trois reprises, à Buckingham Palace par le roi George V et que, après la cérémonie, il fut invité à la cérémonie du afternoon five o'clock tea.
Tout ceci demeura en moi comme un substrat qui jamais ne me quitta vraiment. Ainsi, alors que depuis longtemps je planche sur un travail qui m'oblige à de nombreuses recherches, il arrive que j'aie à traverser la biographie du général Vanier, gouverneur général du Canada de 1958 à 1967. [...]
Après lecture et relecture de plusieurs passages, sur la bataille de Chérisy plus particulièrement, je découvris que mon père était de la bataille de ce funeste mardi 27 août 1918 puisque son bataillon avait à effectuer une jonction avec le 22e régiment.
Empruntons de Georges Vanier une brève description de ces abominables péripéties par une lettre qu'il adressa à sa mère le 6 septembre 1918. «L'attaque se déclenche comme prévu, sous la protection d'un léger barrage d'artillerie. [...] Très peu de temps après l'heure H, je suis touché au côté droit par une balle qui me brise deux côtes. Mais la blessure est très propre, comme la plupart des blessures par balle, et je serais très heureux de m'en tirer à si bon compte. Mais je suis dans un de mes mauvais jours: pendant qu'un brancardier me panse, un obus éclate près de moi et je reçois de désagréables blessures par shrapnels à mes deux jambes. [...] Le jour suivant, on m'ampute la jambe droite.»
Mon père, non plus que le général Georges Vanier, ne put être des grandes célébrations de l'Armistice, à la 11e heure du lundi 11e jour du 11e mois de 1918.
Nous étions de ses rarissimes visiteurs: à peine une ou deux personnes à tous les... deux ou trois ans. Or il advint qu'après avoir fait le tour de ce minuscule cimetière (une surface d'à peine 841 mètres carrés) et relevé les noms inscrits sur les croix blanches (les Boyer, Filiatrault, Grenier, Laurin, Pariseau et plusieurs autres... ), soudainement, alors que nous observions quelques minutes de silence en tout respect et reconnaissance envers ces valeureux soldats morts «au champ d'horreur», voici que le campanile de la très belle et très ancienne église de Chérisy se mit à carillonner.
Dans la splendeur lumineuse des débuts du solstice d'été, nous vibrions comme dans l'apothéose d'un très sublime moment de la paix du soir. Tout autour, dans les vallons ondulés qui n'étaient pas sans nous rappeler les paysages de la Beauce, la prairie, encore peinte de son jeune vert de printemps, était tapissée — enrubannée — de coquelicots de couleur ocre teintée d'orangé. Dans notre contemplation des lieux et de son jardin d'éternité, en guise de «Je me souviens», nous avons planté six drapeaux fleurdelisés en souvenance de ces combattants transplantés de leur terre Québec afin de venir à la rescousse de celle de leurs ancêtres du vieux pays français.
Sauvé!
Cette reconnaissance, je la dédie bien particulièrement à ces frères de combat de mon père, lesquels ont «arraché» le village de Chérisy lors de l'offensive canado-britannique dans une impitoyable bataille où 189 soldats canadiens, et très majoritairement des Canadiens français, non seulement ont perdu la vie mais lui ont très certainement sauvé la vie.
Blessé grièvement, on l'avait entassé dans un tombereau et on l'acheminait afin de l'inhumer. Combien de ses compagnons de combat auraient été inhumés vivants?... Cependant, alors que l'aumônier de son bataillon s'activait dans un fond de scène infernal à la bénédiction des morts, ô miracle, il se rendit compte que mon père était encore vivant. [...] Non seulement il lui sauva la vie, mais dès qu'il fut ranimé, il lui recommanda fortement de ne point se faire anesthésier. Conduit par la Croix-Rouge vers un hôpital de campagne, après quelques jours de soins intensifs, on l'achemina sur Édimbourg, en Écosse.
Se souvenant de ce que lui avait dit son aumônier alors qu'il était alité dans le bloc opératoire, un chirurgien allait lui placer le masque afin de l'endormir au chloroforme. Mal en prit à ce malheureux toubib. Alfred Auclair le saisit, le colla au mur et... les autres comprirent. S'amena alors une brave et fort audacieuse infirmière. Elle lui prépara un café très corsé, lui jurant qu'aucune substance n'y avait été introduite. Elle l'assista durant toute l'intervention. Davantage, elle continua d'en avoir soin durant son très long stage à l'hôpital, alors qu'il dut subir deux autres opérations, toujours «à froid».
Mon père conserva son bras gauche, bien que toute sa vie cette vieille blessure le fit souffrir... Mais jamais, sinon très rarement, il ne se plaignit. Serait-ce là la cause de sa mort alors qu'il n'avait que 63 ans?
Silence sur les férocités
À Arras et plus particulièrement dans sa toute proche région, en cette fin d'août 1918, rien ne ressemblait à rien. On avançait de quelques pieds, on en perdait bien davantage. Les récits des engagements qui ont eu lieu racontent des férocités indescriptibles. [...] Cependant et en cela mon père, comme tous les retours de guerre, n'était pas très loquace sur les divers épisodes qu'il avait vécus. Il fallait user de beaucoup de circonspection lorsqu'on l'interrogeait sur le sujet. [...]
Toutefois, un jour qu'il me rendait visite au collège, comme ça, à propos de rien, il me fit part de la très grande fierté et du très grand bonheur qu'il ressentit quand il fut décoré, à trois reprises, à Buckingham Palace par le roi George V et que, après la cérémonie, il fut invité à la cérémonie du afternoon five o'clock tea.
Tout ceci demeura en moi comme un substrat qui jamais ne me quitta vraiment. Ainsi, alors que depuis longtemps je planche sur un travail qui m'oblige à de nombreuses recherches, il arrive que j'aie à traverser la biographie du général Vanier, gouverneur général du Canada de 1958 à 1967. [...]
Après lecture et relecture de plusieurs passages, sur la bataille de Chérisy plus particulièrement, je découvris que mon père était de la bataille de ce funeste mardi 27 août 1918 puisque son bataillon avait à effectuer une jonction avec le 22e régiment.
Empruntons de Georges Vanier une brève description de ces abominables péripéties par une lettre qu'il adressa à sa mère le 6 septembre 1918. «L'attaque se déclenche comme prévu, sous la protection d'un léger barrage d'artillerie. [...] Très peu de temps après l'heure H, je suis touché au côté droit par une balle qui me brise deux côtes. Mais la blessure est très propre, comme la plupart des blessures par balle, et je serais très heureux de m'en tirer à si bon compte. Mais je suis dans un de mes mauvais jours: pendant qu'un brancardier me panse, un obus éclate près de moi et je reçois de désagréables blessures par shrapnels à mes deux jambes. [...] Le jour suivant, on m'ampute la jambe droite.»
Mon père, non plus que le général Georges Vanier, ne put être des grandes célébrations de l'Armistice, à la 11e heure du lundi 11e jour du 11e mois de 1918.
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