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Hommage à Alphonse Desjardins - Un grand prophète du mieux-être populaire

Claude Béland  5 novembre 2004 
Il y a 150 ans, le 5 novembre 1854, naissait Alphonse Desjardins. Qualifié de prophète du mieux-être populaire, M. Desjardins a eu une influence considérable sur le développement du modèle coopératif, non seulement au Québec mais aussi dans le reste du Canada et même aux États-Unis. On le considère même comme le père du mouvement coopératif en Amérique du Nord. Dans le texte suivant, Claude Béland, qui, pendant 13 ans, a présidé aux destinées du Mouvement des caisses Desjardins, souligne à quel point la pensée d'Alphonse Desjardins est toujours aussi d'actualité aujourd'hui.

Au début du siècle dernier, Alphonse Desjardins propose à ses compatriotes de confier leurs épargnes à une coopérative gérée localement par eux-mêmes. À une époque où les Canadiens français ne sont pas très ouverts aux affaires de la finance et alors que le bas de laine est encore pour certains le lieu le plus sécuritaire pour leur pécule, cette proposition est certes aventureuse. L'audace est telle que des voix s'élèvent afin de mettre en garde la population contre les risques d'une telle initiative. Alphonse Desjardins en vient lui-même à douter de son projet et à demander à son Dieu «de chasser de mon esprit ce projet s'il devait nuire à quiconque».

Rassuré, Alphonse Desjardins persiste. Et malgré ces oppositions, son projet ne cesse de fleurir en un vaste réseau de coopératives financières dont le succès est reconnu. Cette force économique, construite par la pratique d'une éthique de partage, d'égalité et de solidarité, Alphonse Desjardins la veut au service d'une société meilleure et plus équitable. Non pas pour lui-même mais d'abord pour ses compatriotes de Lévis, tout en souhaitant que l'idée se propage et soit prise en charge en diverses localités, non seulement ici au Québec mais au delà de ses frontières. Il se veut le semeur d'une idée puissante et généreuse. Pas étonnant qu'en 1909, alors que le mouvement coopératif québécois en est à ses premiers balbutiements, il n'hésite guère à passer trois mois à Boston, où il est invité à expliquer le projet des caisses populaires québécoises. Il contribue alors à l'adoption d'une loi des syndicats coopératifs dans l'État du Massachusetts et à la création d'une caisse populaire!

Un projet contagieux

Il n'en faut guère davantage pour éveiller l'attention du président des États-Unis, William Taft, qui convoque alors une conférence des gouverneurs des différents États de ce pays afin d'assurer la contagion de ce projet sur le territoire américain. Aujourd'hui, la présence de nombreuses credit unions aux États-Unis est indéniable. On ne s'étonne guère davantage de retrouver Alphonse Desjardins en Ontario à l'automne 1913, où il contribue à la naissance d'une douzaine de coopératives d'épargne et de crédit. Son action est remarquée: Le Globe de Toronto souligne le passage de ce porteur d'une bonne nouvelle. Là encore, le réseau de coopératives financières est toujours présent dans cette province canadienne, comme dans plusieurs autres d'ailleurs. La réussite du projet d'Alphonse Desjardins et de toute évidence reconnue.

Toutefois, comment expliquer qu'une telle idée, à l'origine fragile et d'apparence utopique, puisse s'ancrer aussi profondément chez les peuples et s'incarner dans un réseau d'envergure d'institutions durables, socialement et économiquement bien vivantes dans leur milieu? Les composantes essentielles de cette réussite ne sont certes pas le fruit du hasard. Elles méritent, il me semble, d'être décortiquées et identifiées afin de s'en inspirer face aux défis actuels. Voyons-en quelques-unes.

Globalement, ce projet, à l'origine, est noble et généreux et inspire confiance. La morale se définissant principalement par l'action désintéressée, il s'agit de toute évidence d'un projet dont la source première est l'éthique du bien commun. La droiture et les profondes convictions chrétiennes du fondateur ne laissent guère de place à des éthiques sectorielles, rejetant cette idée d'une éthique pour les affaires financières et économiques, une autre pour les affaires publiques et finalement une dernière pour «le vivre socialement ensemble».

D'ailleurs, il en témoigne dans sa conduite. Il fait appel à des bénévoles, à des bâtisseurs, qui ne recherchent pas leur intérêt personnel. Alphonse Desjardins est lui-même un bénévole et le sera pendant les 20 ans de son engagement dans la caisse populaire de Lévis. Il n'a même pas songé à créer un mouvement qui porterait son nom. Il a plutôt proposé de créer des caisses populaires. Ce sont ses héritiers, plusieurs décennies plus tard, qui ont donné le nom du fondateur à leurs caisses en reconnaissance de l'oeuvre de ce génie de la coopération et de la finance populaire.

Le pouvoir à partager

Alphonse Desjardins ne recherche guère le pouvoir. Au contraire, il propose de le partager et se fait le propagandiste de la voie citoyenne. Il sait que la coopération, c'est être intelligent à plusieurs. Il fait confiance aux citoyens, il croit en leur capacité de prendre leurs affaires en main et de créer, à son exemple, des caisses dans leur milieu. En d'autres termes, il croit à la décentralisation. Il sait que les grands projets socioéconomiques se construisent «par le bas» et ne s'imposent pas d'«en haut». Il écrit: «Il faut enseigner à s'aider soi-même, c'est-à-dire faire comprendre au public que rien de fécond ni de durable ne peut être créé s'il ne repose pas sur l'initiative première de ce même public.» Il fait donc en sorte que son projet ne soit pas «provincial» mais local et même paroissial, misant sur le dynamisme du plus grand nombre. Ce qui ne limite guère l'espoir et n'empêche pas de rêver à la contagion éventuelle du projet dans les localités voisines et même d'y contribuer si demande est faite. Le rêve est global et grand, et son incarnation est ainsi palpable localement.

M. Desjardins sait aussi que les moyens sont limités et que s'impose la vision du long terme, voire, afin d'utiliser des mots à la mode, une vision du développement durable, selon la sage théorie du «petit pas». C'est une idée qui peut paraître farfelue dans un monde de court terme, de «prêt-à-porter» et surtout de «prêt-à-jeter». Mais c'est une sage idée, partagée par les usagers des caisses de l'époque. Ceux-ci savent alors se satisfaire de locaux modestes, d'heures d'ouverture limitées et d'une gamme de services inspirés des véritables besoins des membres de façon à venir en aide au plus grand nombre. Mais la finalité est si généreuse qu'elle est source de courage et de patience de la part des premiers adhérents à ce projet.

Dans le monde actuel, où nombreux sont les gens qui souhaitent remettre l'économie à sa place et en faire la servante de la société, dans nos sociétés bouleversées par l'évolution rapide des technologies de communication et de production et face à ce «basculement du monde» si puissant que les changements vont plus vite que les idées, l'humanité est entraînée dans un engrenage de mutations auxquelles elle doit, malgré elle, s'adapter, au nom de la survie. Aujourd'hui, sous la force d'une pensée unique qui fait du capital la source du pouvoir au détriment d'un partage équitable de la richesse et au détriment d'une planète qui demande grâce, il me semble qu'il convient de revenir à des idées qui ont fait leur chemin et qui résistent aux effets pervers d'un libéralisme débridé. À bien y penser, toutes ces composantes — projet noble, éthique du bien commun, confiance, voie citoyenne, décentralisation, mobilisation par le «bas», vision de long terme — ne sont pas démodées et méritent certes qu'on s'y arrête. Elles demeurent présentes même si la force des courants actuels les met en veilleuse.

Il convient, il me semble, de s'inspirer de l'histoire contemporaine et de constater que la voie citoyenne est une voix à privilégier comme nous l'a non seulement enseigné mais démontré le fondateur du Mouvement des caisses Desjardins. Il faut du temps pour que les peuples rejoignent leurs prophètes, écrivait A. Walche. Il est temps, je pense, en ce 150e anniversaire de naissance d'Alphonse Desjardins, que nos idées, ici au pays, rejoignent celles de ce grand prophète du mieux-être populaire.
 
 
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