Châteaux de banlieue
Photo : Jacques Nadeau
Une immense résidence du Domaine de la Rive-Sud, à Brossard, surplombe un bassin artificiel bordé d’un muret de pierre.
C'est un parc artificiel d'un vert calculé et propre, avec un minuscule plan d'eau tout aussi factice d'où émergent deux gerbes d'eau semblant sortir d'un tuyau d'arrosage. Au-dessus du conduit en béton qui, par temps de pluie, déverse son trop-plein dans ce micro-lac mousseux, de jeunes arbres nouvellement plantés se cherchent une identité, tout comme les bancs en bois et la rambarde de style vieux parc anglais qui ceinture l'endroit.
«Silence, on tourne!» s'attendrait-on à entendre crier au loin, sur ces anciens champs de maïs et de soya où poussent depuis deux ans d'imposantes maisons avec toit à l'impériale, tourelles à pans ou en poivrière et fenêtres ovales tout droit sorties de l'univers des châteaux français. Ou d'un décor de cinéma pour film de cape et d'épée.
En ce jeudi après-midi, acteurs, réalisateurs et techniciens brillent toutefois par leur absence. Et il en est ainsi les autres jours de la semaine d'ailleurs, sur ce vaste terrain bordant l'autoroute des Cantons-de-l'Est à Brossard, aujourd'hui baptisé Le Domaine de la Rive-Sud.
Au coin des rues Luxembourg et Lugano, dans ce nouveau développement résidentiel nullement investi par l'industrie du cinéma, Sylvain Paquette, chercheur à la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l'Université de Montréal sourit. Et pas forcément à cause des fenêtres avec jolis rideaux de dentelle ouvrant de toute évidence sur le garage à trois portes pour véhicules utilitaires sport de la résidence située juste derrière lui.
«Nous sommes dans la nouvelle banlieue», lance-t-il en montrant du doigt au loin d'anciens bungalow séparés du nouveau développement par une haie d'arbres mal en point et quelques traces au sol d'un passé agricole pas très lointain. «C'est ici que sont en train de se définir les nouveaux paysages suburbains, la nouvelle identité de la périphérie de Montréal.»
Au terme d'une interminable visite guidée dans la couronne Nord et Sud de la métropole, à la rencontre des châteaux de banlieue et des environnements dans lesquels ils s'inscrivent aujourd'hui, l'homme se montre de plus en plus critique. «Cette identité est laissée entre les mains du secteur privée et elle échappe totalement au débat public, poursuit-il. C'est amusant à une époque où l'on parle de plus en plus de valoriser les paysages du Québec...»
La rentabilité au service du paysage
Depuis plusieurs mois, M. Paquette sillonne la banlieue de Montréal afin de mieux comprendre ce renouveau du proche 450 qui passe en partie par la prolifération de ces mini-châteaux enchâssés dans des développements résidentiels conçus sur le modèle des communautés fermées offrant confort, sécurité et prestige pour 500 000 $ et plus. Avec vue imprenable sur un terrain de golf pour les uns et sur une montagne, sur une vieille banlieue ou sur l'autoroute pour d'autres.
«Tous se veulent distincts et uniques», souligne Philippe Poullaouec-Gonidec, titulaire de la Chaire Unesco et chauffeur de cette expédition dans plusieurs villes-dortoirs. «Mais, en fin de compte, tous ces développements se ressemblent, avec le même type de maisons et les mêmes stratégies commerciales déployées par les promoteurs pour attirer les futurs propriétaires.»
La recette semble efficace à en juger par l'engouement suscité par ces coins huppés de banlieue, mais aussi par les ouvriers et les camions qui fourmillent autour des nombreuses maisons en construction en ce frais jeudi d'octobre dans le quartier de Blainville nommé Le Fontainebleau.
Ici, les châteaux se déclinent en deux ou trois teintes le long de rues portant des noms de «châteaux prestigieux d'origine française», indique le promoteur sur son site Internet: Rambouillet, Fontainebleau, Vincennes, Vitré... Le «haut de gamme» et «l'exclusif» exploités dans les brochures publicitaires se conjuguent quant à eux au temps des rois, avec des tourelles décoratives reproduites à l'infini, des toits à la Mansart, des toits à l'impériale et autres symboles d'une époque révolue. «Symboles aussi qui ne font pas partie de l'histoire des lieux», souligne M. Paquette.
Au coeur de ce village d'époque inventé de toutes pièces qui, en 10 ans, a vu émerger 1300 résidences et une école primaire pour la progéniture des 5000 habitants des lieux, des poignées de jeunes pins se succèdent ici et là sur quelques terrains. Entre deux entailles dans le sol que des tractopelles devraient bientôt venir combler pour préparer l'emplacement d'une nouvelle maison. Mais, sur papier, c'est de «forêt de pins centenaires» et de «superbes ravins» qu'il est question.
«La logique de développement est intéressante, résume M. Paquette. Ces villages sont vendus sous l'angle du prestige, mais aussi de la nature associée à la paix et au calme. Ce qui implique parfois que l'on réalise d'abord l'aménagement d'un territoire en friche pour y créer un parc, un lac artificiel ou encore que l'on exagère les attributs d'un terrain pour faire apparaître une forêt ancestrale qui appuie le discours de vente.»
Les résultats sont parfois surprenants comme au Domaine du Ruisseau à Brossard, situé à un jet de granulat du Domaine de la Rive-Sud. Le ruisseau en question? Un «drain agricole certainement pas mis en évidence avec sa mince couche d'eau boueuse qui stagne», dit M. Poullaouec-Gonidec debout au-dessus de cet «attrait pittoresque».
Décor immuable
Au Domaine au pied de la falaise, à Mont-Saint-Hilaire, les artifices du genre n'ont guère d'avenir, le développement résidentiel s'inscrivant en effet comme son nom l'indique au pied du mont Saint-Hilaire, «montagne classée réserve de la biosphère, patrimoine naturel de l'humanité», insiste le promoteur sur ses imprimés publicitaires.
Là aussi, dans ce «monde tout nature» où «les faucons pèlerins tournoient au faîte de la montagne», les résidences monstrueuses pour néo-châtelains s'y portent assez bien merci avec des modèles aux noms évocateurs (Balzac, Chantilly, Valmont, Maréchal, L'Élysée...), des toits et tourelles prévisibles et des «rues qui ne sont pas de niveau comme une table de billard ou comme l'insipide rue de banlieue (sic); elles épousent plutôt le relief du terrain», souligne étrangement le promoteur des lieux. «C'est drôle, relève en riant M. Poullaouec-Gonidec. La banlieue n'a plus besoin des gens de la ville pour être dénigrée.» Ou tout simplement pour être remise en question.
Stéphane Paquette le déplore d'ailleurs, lui qui a déjà recensé pour ce projet de recherche sur la Fabrication des paysages en territoires périurbains montréalais 200 nouveaux développements résidentiels du genre. «Sur d'immenses surfaces, une histoire urbaine importante est en train de s'écrire dans la plus grande indifférence de tous, dit-il. Or, la création de ces paysages factices est dictée par des promoteurs qui imposent des règles strictes dans l'architecture et l'urbanisme pour que le développement soit harmonieux. Cela fait table rase sur la toponomie originale des lieux, sur son histoire même et empêche également les gens qui y vivent de s'approprier ces lieux pour les faire évoluer. Forcément, l'identité culturelle en prend un coup.»
Royaume magique?
La banlieue, tout comme Mont-Tremblant, serait-elle donc en train de se «Disneyiser»? Anne Charest, porte-parole du Groupe F. Catania qui orchestre l'émergence du Domaine de la Rive-Sud n'en croit rien. «Les gens qui viennent ici paient leur terrain très cher, dit-elle. Ils ont alors le choix de faire construire la maison de rêve qu'ils souhaitent [en respectant une poignée de critères esthétiques]. S'ils décident de s'inspirer des maisons des voisins, c'est leur droit. Et, bien souvent, c'est ce qu'ils veulent.»
N'empêche, les écueils que pourraient un jour rencontrer ces villages pseudo-historiques n'en demeurent pas moins nombreux, estime tout de même M. Paquette devant un château-modèle à Mont-Saint-Hilaire. «Ces paysages, une fois terminés, vont tomber dans le domaine public et vont participer à la construction de notre identitaire collectif et de notre histoire.» Et comme en matière d'histoire, l'amnésie prend parfois le dessus, poursuit-il, le futur pourrait être plutôt amusant.
«À Outremont, par exemple, une terre en friche s'est, il y a quelques années, retrouvée au coeur d'un vaste mouvement de citoyens qui s'opposait à sa destruction pensant que c'était un boisé historique. Ce qui n'était pas le cas, dit M. Poullaouec-Gonidec. Cette histoire pourrait se reproduire un jour dans la banlieue où des campagnes de protection de ces villages historiques sont envisageables dans quelques années. Et ce, même si ce ne sont que des décors conçus pour des raisons purement commerciales.»
À moins peut-être que les années ne se chargent seules de balayer de la carte ces signes extérieurs de richesse qui s'inscrivent très bien dans l'air du temps. Pour le moment du moins.
«Silence, on tourne!» s'attendrait-on à entendre crier au loin, sur ces anciens champs de maïs et de soya où poussent depuis deux ans d'imposantes maisons avec toit à l'impériale, tourelles à pans ou en poivrière et fenêtres ovales tout droit sorties de l'univers des châteaux français. Ou d'un décor de cinéma pour film de cape et d'épée.
En ce jeudi après-midi, acteurs, réalisateurs et techniciens brillent toutefois par leur absence. Et il en est ainsi les autres jours de la semaine d'ailleurs, sur ce vaste terrain bordant l'autoroute des Cantons-de-l'Est à Brossard, aujourd'hui baptisé Le Domaine de la Rive-Sud.
Au coin des rues Luxembourg et Lugano, dans ce nouveau développement résidentiel nullement investi par l'industrie du cinéma, Sylvain Paquette, chercheur à la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l'Université de Montréal sourit. Et pas forcément à cause des fenêtres avec jolis rideaux de dentelle ouvrant de toute évidence sur le garage à trois portes pour véhicules utilitaires sport de la résidence située juste derrière lui.
«Nous sommes dans la nouvelle banlieue», lance-t-il en montrant du doigt au loin d'anciens bungalow séparés du nouveau développement par une haie d'arbres mal en point et quelques traces au sol d'un passé agricole pas très lointain. «C'est ici que sont en train de se définir les nouveaux paysages suburbains, la nouvelle identité de la périphérie de Montréal.»
Au terme d'une interminable visite guidée dans la couronne Nord et Sud de la métropole, à la rencontre des châteaux de banlieue et des environnements dans lesquels ils s'inscrivent aujourd'hui, l'homme se montre de plus en plus critique. «Cette identité est laissée entre les mains du secteur privée et elle échappe totalement au débat public, poursuit-il. C'est amusant à une époque où l'on parle de plus en plus de valoriser les paysages du Québec...»
La rentabilité au service du paysage
Depuis plusieurs mois, M. Paquette sillonne la banlieue de Montréal afin de mieux comprendre ce renouveau du proche 450 qui passe en partie par la prolifération de ces mini-châteaux enchâssés dans des développements résidentiels conçus sur le modèle des communautés fermées offrant confort, sécurité et prestige pour 500 000 $ et plus. Avec vue imprenable sur un terrain de golf pour les uns et sur une montagne, sur une vieille banlieue ou sur l'autoroute pour d'autres.
«Tous se veulent distincts et uniques», souligne Philippe Poullaouec-Gonidec, titulaire de la Chaire Unesco et chauffeur de cette expédition dans plusieurs villes-dortoirs. «Mais, en fin de compte, tous ces développements se ressemblent, avec le même type de maisons et les mêmes stratégies commerciales déployées par les promoteurs pour attirer les futurs propriétaires.»
La recette semble efficace à en juger par l'engouement suscité par ces coins huppés de banlieue, mais aussi par les ouvriers et les camions qui fourmillent autour des nombreuses maisons en construction en ce frais jeudi d'octobre dans le quartier de Blainville nommé Le Fontainebleau.
Ici, les châteaux se déclinent en deux ou trois teintes le long de rues portant des noms de «châteaux prestigieux d'origine française», indique le promoteur sur son site Internet: Rambouillet, Fontainebleau, Vincennes, Vitré... Le «haut de gamme» et «l'exclusif» exploités dans les brochures publicitaires se conjuguent quant à eux au temps des rois, avec des tourelles décoratives reproduites à l'infini, des toits à la Mansart, des toits à l'impériale et autres symboles d'une époque révolue. «Symboles aussi qui ne font pas partie de l'histoire des lieux», souligne M. Paquette.
Au coeur de ce village d'époque inventé de toutes pièces qui, en 10 ans, a vu émerger 1300 résidences et une école primaire pour la progéniture des 5000 habitants des lieux, des poignées de jeunes pins se succèdent ici et là sur quelques terrains. Entre deux entailles dans le sol que des tractopelles devraient bientôt venir combler pour préparer l'emplacement d'une nouvelle maison. Mais, sur papier, c'est de «forêt de pins centenaires» et de «superbes ravins» qu'il est question.
«La logique de développement est intéressante, résume M. Paquette. Ces villages sont vendus sous l'angle du prestige, mais aussi de la nature associée à la paix et au calme. Ce qui implique parfois que l'on réalise d'abord l'aménagement d'un territoire en friche pour y créer un parc, un lac artificiel ou encore que l'on exagère les attributs d'un terrain pour faire apparaître une forêt ancestrale qui appuie le discours de vente.»
Les résultats sont parfois surprenants comme au Domaine du Ruisseau à Brossard, situé à un jet de granulat du Domaine de la Rive-Sud. Le ruisseau en question? Un «drain agricole certainement pas mis en évidence avec sa mince couche d'eau boueuse qui stagne», dit M. Poullaouec-Gonidec debout au-dessus de cet «attrait pittoresque».
Décor immuable
Au Domaine au pied de la falaise, à Mont-Saint-Hilaire, les artifices du genre n'ont guère d'avenir, le développement résidentiel s'inscrivant en effet comme son nom l'indique au pied du mont Saint-Hilaire, «montagne classée réserve de la biosphère, patrimoine naturel de l'humanité», insiste le promoteur sur ses imprimés publicitaires.
Là aussi, dans ce «monde tout nature» où «les faucons pèlerins tournoient au faîte de la montagne», les résidences monstrueuses pour néo-châtelains s'y portent assez bien merci avec des modèles aux noms évocateurs (Balzac, Chantilly, Valmont, Maréchal, L'Élysée...), des toits et tourelles prévisibles et des «rues qui ne sont pas de niveau comme une table de billard ou comme l'insipide rue de banlieue (sic); elles épousent plutôt le relief du terrain», souligne étrangement le promoteur des lieux. «C'est drôle, relève en riant M. Poullaouec-Gonidec. La banlieue n'a plus besoin des gens de la ville pour être dénigrée.» Ou tout simplement pour être remise en question.
Stéphane Paquette le déplore d'ailleurs, lui qui a déjà recensé pour ce projet de recherche sur la Fabrication des paysages en territoires périurbains montréalais 200 nouveaux développements résidentiels du genre. «Sur d'immenses surfaces, une histoire urbaine importante est en train de s'écrire dans la plus grande indifférence de tous, dit-il. Or, la création de ces paysages factices est dictée par des promoteurs qui imposent des règles strictes dans l'architecture et l'urbanisme pour que le développement soit harmonieux. Cela fait table rase sur la toponomie originale des lieux, sur son histoire même et empêche également les gens qui y vivent de s'approprier ces lieux pour les faire évoluer. Forcément, l'identité culturelle en prend un coup.»
Royaume magique?
La banlieue, tout comme Mont-Tremblant, serait-elle donc en train de se «Disneyiser»? Anne Charest, porte-parole du Groupe F. Catania qui orchestre l'émergence du Domaine de la Rive-Sud n'en croit rien. «Les gens qui viennent ici paient leur terrain très cher, dit-elle. Ils ont alors le choix de faire construire la maison de rêve qu'ils souhaitent [en respectant une poignée de critères esthétiques]. S'ils décident de s'inspirer des maisons des voisins, c'est leur droit. Et, bien souvent, c'est ce qu'ils veulent.»
N'empêche, les écueils que pourraient un jour rencontrer ces villages pseudo-historiques n'en demeurent pas moins nombreux, estime tout de même M. Paquette devant un château-modèle à Mont-Saint-Hilaire. «Ces paysages, une fois terminés, vont tomber dans le domaine public et vont participer à la construction de notre identitaire collectif et de notre histoire.» Et comme en matière d'histoire, l'amnésie prend parfois le dessus, poursuit-il, le futur pourrait être plutôt amusant.
«À Outremont, par exemple, une terre en friche s'est, il y a quelques années, retrouvée au coeur d'un vaste mouvement de citoyens qui s'opposait à sa destruction pensant que c'était un boisé historique. Ce qui n'était pas le cas, dit M. Poullaouec-Gonidec. Cette histoire pourrait se reproduire un jour dans la banlieue où des campagnes de protection de ces villages historiques sont envisageables dans quelques années. Et ce, même si ce ne sont que des décors conçus pour des raisons purement commerciales.»
À moins peut-être que les années ne se chargent seules de balayer de la carte ces signes extérieurs de richesse qui s'inscrivent très bien dans l'air du temps. Pour le moment du moins.
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