La violence des enfants et les parents
Richard E. Tremblay - Ph.D., MSRC, Directeur, Centre d'excellence sur le développement des jeunes enfants, Chaire de recherche du Canada sur le développement des enfants, Université de Montréal
7 août 2002
Dans Le Devoir du 2 août dernier, Richard Tachereau fait part de ses inquiétudes à la suite du reportage de Pauline Gravel sur les agressions physiques des enfants (Le Devoir, 27-28 juillet 2002). Le reportage de Mme Gravel reflète très bien les résultats du sondage de Léger Marketing et l'entrevue que je lui ai donnée, mais je partage les deux inquiétudes de M. Tachereau.
La première de concerne l'utilisation d'un seul point de vue, le mien, pour traiter du sujet. Il est en effet dangereux de se fier à l'opinion d'une seule personne, même si cette personne est un «expert». C'est exactement pour cette raison que le Centre d'excellence sur le développement des jeunes enfants (CEDJE) fut créé.
Le CEDJE a pour mission le transfert des connaissances scientifiques sur le développement des jeunes enfants. C'est aussi pour cette raison que le CEDJE a mis au point une procédure rigoureuse afin d'identifier quels sont les meilleurs experts sur la scène internationale aptes à approfondir chacun des thèmes étudiés.
Il importe de noter ici qu'il faut aller bien au delà des frontières du Québec et du Canada pour obtenir une brochette d'experts qui permette de faire le point sur l'état des connaissances dans un domaine précis du développement des enfants. C'est pourquoi, le 1er août, le CEDJE invitait la population canadienne à un colloque qui réunissait neuf des meilleurs experts internationaux.
Plusieurs études du développement de milliers d'enfants sont en cours en Angleterre, en Australie, au Canada, aux États Unis, en Nouvelle-Zélande, au Québec et en Scandinavie. Ces recherches, qui suivent des familles pendant des dizaines d'années (les plus anciennes ont commencé il y a plus de 60 ans), nous permettent de mieux comprendre le développement humain.
Nous sommes encore loin de connaître le développement des enfants aussi bien que nous connaissons le génome, l'atome ou le cosmos, mais nos connaissances scientifiques sont généralement plus près de la réalité que les opinions fondées sur nos expériences à titre d'enfant ou de parent. C'est ce qu'a démontré le sondage publié par Le Devoir en juillet dernier.
L'opinion de la majorité de la population du Québec et du reste du Canada concernant le développement des agressions physiques est complètement à l'opposé des résultats des études de milliers d'enfants du Québec, du Canada et d'ailleurs. Si la connaissance des faits doit guider les actions efficaces, il est clair qu'il faut une campagne publicitaire très bien orchestrée pour changer l'opinion de la population.
Prévenir la souffrance
Et c'est ici que je rejoins la deuxième inquiétude de M. Tachereau, c'est-à-dire prévenir la souffrance des enfants plutôt que d'assurer la tranquillité de la population. Le sondage montre que cette dernière est préoccupée par la violence des jeunes mais surtout par la violence des jeunes qui sont suffisamment grands pour faire peur aux adultes.
C'est pourquoi on a toujours attendu que les jeunes enfants qui ont des problèmes de comportement deviennent grands avant de leur donner de l'aide. Cette aide consiste surtout à les regrouper dans des centres, dits de traitement, le plus loin possible de la communauté où l'on dit vouloir les réintégrer.
Les travaux sur le développement des enfants qui finissent par être placés en internat pour leur «réadaptation» ou leur «rééducation» montrent clairement que ces adolescents manifestaient ces problèmes à la petite enfance et étaient facilement repérables par les éducateurs de milieux de garde, comme par les enseignants de prématernelle et de maternelle.
Pourquoi attendre l'adolescence pour investir des sommes faramineuses pour les «aider»? Parce que le petit enfant qui agresse ne risque pas de blesser les adultes. Cette constatation n'est pas nouvelle, saint Augustin décrit ce phénomène très clairement dans ses Confessions, écrites il y a plus de 1600 ans.
M. Tachereau attribue l'agressivité des enfants à la souffrance émotionnelle que leurs parents leur font subir. Plusieurs recherches indiquent en effet que la qualité de la relation parent-enfant facilite la socialisation. Il est probable que la majorité des enfants apprennent de leurs parents à utiliser d'autres moyens que l'agression physique pour arriver à leurs fins parce qu'ils ont une relation émotionnelle positive.
Mais il faut comprendre que le comportement des jeunes enfants est un énorme défi pour les parents qui, particulièrement de nos jours, ont très peu de connaissance et encore moins d'expérience de ce qu'est un enfant. L'expression anglaise the terrible twos décrit bien le fait que les enfants de deux ans sont à l'apogée de leurs comportements «turbulents».
L'article de Mme Gravel était centré sur les agressions physiques parce que c'était le thème du colloque du CEDJE et des rencontres de la Société internationale pour l'étude de l'agression. Mais les recherches montrent des résultats semblables pour l'hyperactivité, l'opposition et l'anxiété de séparation. Heureusement que les rires, les jeux, les caresses et les premières phrases des petits de deux ans sont beaucoup plus fréquents que les crises de colère.
Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que malgré tous les bons soins de nos parents et malgré tous les apprentissages de l'enfance et de l'adolescence, nous ne devenons pas des adultes sans faiblesses. Plusieurs des petits démons de l'enfance habitent encore notre grand cerveau d'adulte.
Plus j'étudie le développement humain, plus je suis impressionné par la capacité des enfants à se développer malgré les bêtises de leurs parents et des autres adultes qui sont «responsables» de leur éducation. Il est cependant évident que certains parents nuisent sérieusement au développement de leurs enfants. Ce sont généralement des personnes qui ont elles-mêmes été privées de soins adéquats pendant leur enfance.
Vu dans cette perspective des liens entre générations, il est difficile de blâmer ces parents. Il faut constater que les lois de la nature sont ainsi faites, et surtout trouver des moyens pour briser cette transmission des problèmes de comportement d'une génération à l'autre.
Des générations «généreuses
et non violentes»
Malheureusement, il n'y a pas de solutions simples pour créer des générations «généreuses et non violentes», comme le souhaite M. Tachereau. On commence à peine à faire des expériences systématiques d'aide aux jeunes parents à haut risque d'offrir un environnement familial inadéquat pour le développement de leurs enfants.
Puisque la majorité des services aux familles relèvent de l'État, il faut exiger que les deniers publics servent à mettre en place des expériences bien évaluées. C'est le seul moyen d'identifier les services les plus efficaces pour ces parents et ces enfants qui n'ont pas choisi de se retrouver dans des familles qui se donnent en héritage des vulnérabilités qui dépassent le lot commun.
P.S. L'enregistrement du colloque du CEDJE sur l'agression physique des enfants et les synthèses des experts peut être obtenu en écrivant à: anne-marie.mesa@umontreal.ca.
La première de concerne l'utilisation d'un seul point de vue, le mien, pour traiter du sujet. Il est en effet dangereux de se fier à l'opinion d'une seule personne, même si cette personne est un «expert». C'est exactement pour cette raison que le Centre d'excellence sur le développement des jeunes enfants (CEDJE) fut créé.
Le CEDJE a pour mission le transfert des connaissances scientifiques sur le développement des jeunes enfants. C'est aussi pour cette raison que le CEDJE a mis au point une procédure rigoureuse afin d'identifier quels sont les meilleurs experts sur la scène internationale aptes à approfondir chacun des thèmes étudiés.
Il importe de noter ici qu'il faut aller bien au delà des frontières du Québec et du Canada pour obtenir une brochette d'experts qui permette de faire le point sur l'état des connaissances dans un domaine précis du développement des enfants. C'est pourquoi, le 1er août, le CEDJE invitait la population canadienne à un colloque qui réunissait neuf des meilleurs experts internationaux.
Plusieurs études du développement de milliers d'enfants sont en cours en Angleterre, en Australie, au Canada, aux États Unis, en Nouvelle-Zélande, au Québec et en Scandinavie. Ces recherches, qui suivent des familles pendant des dizaines d'années (les plus anciennes ont commencé il y a plus de 60 ans), nous permettent de mieux comprendre le développement humain.
Nous sommes encore loin de connaître le développement des enfants aussi bien que nous connaissons le génome, l'atome ou le cosmos, mais nos connaissances scientifiques sont généralement plus près de la réalité que les opinions fondées sur nos expériences à titre d'enfant ou de parent. C'est ce qu'a démontré le sondage publié par Le Devoir en juillet dernier.
L'opinion de la majorité de la population du Québec et du reste du Canada concernant le développement des agressions physiques est complètement à l'opposé des résultats des études de milliers d'enfants du Québec, du Canada et d'ailleurs. Si la connaissance des faits doit guider les actions efficaces, il est clair qu'il faut une campagne publicitaire très bien orchestrée pour changer l'opinion de la population.
Prévenir la souffrance
Et c'est ici que je rejoins la deuxième inquiétude de M. Tachereau, c'est-à-dire prévenir la souffrance des enfants plutôt que d'assurer la tranquillité de la population. Le sondage montre que cette dernière est préoccupée par la violence des jeunes mais surtout par la violence des jeunes qui sont suffisamment grands pour faire peur aux adultes.
C'est pourquoi on a toujours attendu que les jeunes enfants qui ont des problèmes de comportement deviennent grands avant de leur donner de l'aide. Cette aide consiste surtout à les regrouper dans des centres, dits de traitement, le plus loin possible de la communauté où l'on dit vouloir les réintégrer.
Les travaux sur le développement des enfants qui finissent par être placés en internat pour leur «réadaptation» ou leur «rééducation» montrent clairement que ces adolescents manifestaient ces problèmes à la petite enfance et étaient facilement repérables par les éducateurs de milieux de garde, comme par les enseignants de prématernelle et de maternelle.
Pourquoi attendre l'adolescence pour investir des sommes faramineuses pour les «aider»? Parce que le petit enfant qui agresse ne risque pas de blesser les adultes. Cette constatation n'est pas nouvelle, saint Augustin décrit ce phénomène très clairement dans ses Confessions, écrites il y a plus de 1600 ans.
M. Tachereau attribue l'agressivité des enfants à la souffrance émotionnelle que leurs parents leur font subir. Plusieurs recherches indiquent en effet que la qualité de la relation parent-enfant facilite la socialisation. Il est probable que la majorité des enfants apprennent de leurs parents à utiliser d'autres moyens que l'agression physique pour arriver à leurs fins parce qu'ils ont une relation émotionnelle positive.
Mais il faut comprendre que le comportement des jeunes enfants est un énorme défi pour les parents qui, particulièrement de nos jours, ont très peu de connaissance et encore moins d'expérience de ce qu'est un enfant. L'expression anglaise the terrible twos décrit bien le fait que les enfants de deux ans sont à l'apogée de leurs comportements «turbulents».
L'article de Mme Gravel était centré sur les agressions physiques parce que c'était le thème du colloque du CEDJE et des rencontres de la Société internationale pour l'étude de l'agression. Mais les recherches montrent des résultats semblables pour l'hyperactivité, l'opposition et l'anxiété de séparation. Heureusement que les rires, les jeux, les caresses et les premières phrases des petits de deux ans sont beaucoup plus fréquents que les crises de colère.
Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que malgré tous les bons soins de nos parents et malgré tous les apprentissages de l'enfance et de l'adolescence, nous ne devenons pas des adultes sans faiblesses. Plusieurs des petits démons de l'enfance habitent encore notre grand cerveau d'adulte.
Plus j'étudie le développement humain, plus je suis impressionné par la capacité des enfants à se développer malgré les bêtises de leurs parents et des autres adultes qui sont «responsables» de leur éducation. Il est cependant évident que certains parents nuisent sérieusement au développement de leurs enfants. Ce sont généralement des personnes qui ont elles-mêmes été privées de soins adéquats pendant leur enfance.
Vu dans cette perspective des liens entre générations, il est difficile de blâmer ces parents. Il faut constater que les lois de la nature sont ainsi faites, et surtout trouver des moyens pour briser cette transmission des problèmes de comportement d'une génération à l'autre.
Des générations «généreuses
et non violentes»
Malheureusement, il n'y a pas de solutions simples pour créer des générations «généreuses et non violentes», comme le souhaite M. Tachereau. On commence à peine à faire des expériences systématiques d'aide aux jeunes parents à haut risque d'offrir un environnement familial inadéquat pour le développement de leurs enfants.
Puisque la majorité des services aux familles relèvent de l'État, il faut exiger que les deniers publics servent à mettre en place des expériences bien évaluées. C'est le seul moyen d'identifier les services les plus efficaces pour ces parents et ces enfants qui n'ont pas choisi de se retrouver dans des familles qui se donnent en héritage des vulnérabilités qui dépassent le lot commun.
P.S. L'enregistrement du colloque du CEDJE sur l'agression physique des enfants et les synthèses des experts peut être obtenu en écrivant à: anne-marie.mesa@umontreal.ca.
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