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Hommage à Jacques Derrida - L'antidote à la crédulité

Miloud Chennoufi - Chargé de cours et étudiant au doctorat, Université de Montréal  18 octobre 2004 
Alors que les prophètes de malheur s'égosillaient dans leur paresse à nous annoncer que l'ère des grands penseurs était définitivement révolue, lui, Jacques Derrida, s'acharnait à produire une philosophie exigeante dont la puissance explique la célérité avec laquelle la nouvelle de sa mort s'est répandue à travers le monde et les hommages qui l'ont suivie.

Dans un entretien-testament cet été, sans se réconcilier avec l'idée de la mort, il n'a pas caché qu'il était «assez dangereusement malade [...] et à l'épreuve d'un traitement redoutable». Les initiés à son style déroutant ne se sont guère étonnés à l'entendre affirmer qu'il n'avait jamais appris à vivre, alors que ses adversaires ne pouvait y voir qu'une absurdité de plus, car les uns et les autres savaient qu'avec lui les certitudes volaient en éclats et que, dans le fracas de l'implosion, tout pouvoir illégitime de domination était réduit en cendres: «Apprendre à vivre, cela devrait signifier apprendre à mourir, à prendre en compte, pour l'accepter, la mortalité absolue, sans salut, ni résurrection ni rédemption [...] Depuis Platon, c'est la vieille injonction philosophique: philosopher c'est apprendre à vivre.»

Platon, justement! Et cette éternelle mégalomanie d'une certaine philosophie qui s'arroge le droit de s'adresser au monde par injonctions. Des injonctions fondées sur l'arrogance d'une métaphysique qui cache mal ses intentions violentes de sujétion. Des injonctions pérorées par les intellectuels médiatiques, parasites de l'intelligence, qu'il n'a manqué d'épingler ouvertement dans l'entretien.

L'exclusion

Le radical que fut Derrida a consacré sa vie à mettre en évidence les contradictions inextricables des certitudes et l'a fait avec très peu de concessions. Sa ténacité renvoie à un élément autobiographique traumatisant qui l'a convaincu de l'extrême danger des certitudes. Enfant, il fut exclu de son école à Alger lorsque les autorités coloniales ont appliqué les mesures antisémites de Vichy, rejetant les Juifs dans la condition infrahumaine que le colonialisme imposait depuis plus d'un siècle aux Arabes et aux Berbères.

Les séquelles de cette blessure n'ont jamais disparu. Sans doute parce que la logique de l'exclusion dont il a été victime, celle de la certitude, est la même qui a sous-tendu la folie génocidaire de la Seconde Guerre mondiale. Là est la clé d'une oeuvre qui a traqué sans merci les contradictions de la tradition philosophique depuis Platon pour mettre à nu le lien entre les certitudes à fondement métaphysique et les crimes des puissants. C'est pourquoi sa pensée s'est transformée, grâce à sa politisation dans les campus américains, en une arme redoutable entre les mains de toutes les minorités en lutte au coeur de l'Occident et ailleurs. «Il nous donnait [...] les moyens de rétablir les liens entre la politique dont on souffrait et la métaphysique de la présence qu'il montrait à l'oeuvre dans la tradition philosophique», se souvient Peggy Kamuf, universitaire américaine. [...]

Dans ses premiers travaux, l'exercice de la déconstruction, de la lecture au plus près du texte pour en dégager les contradictions et mettre à nu ses certitudes, est doublé du concept de différance (avec une «faute» d'orthographe) qui introduit en philosophie un rapport au temps et à la multitude dont l'influence sera considérable.

Par différance Derrida entend à la fois ce qui est différent, donc l'altérité, et ce qui est différé, donc l'advenir. La déconstruction bat les certitudes en brèche alors que la différance, tout en préservant l'altérité, annonce la possibilité de l'utopie et donne son sens au paradoxe du «possible impossible» cher à son coeur. S'ajoute enfin le concept de «trace» qui vient montrer que le texte n'est que la trace d'un autre et qu'il se disséminera dans un autre à venir. Ainsi le «présent» a-t-il perdu en philosophie sa majesté au profit de «l'advenir».

Étudié et attaqué

Reçue par ses admirateurs comme l'amorce d'un renouveau de la philosophie et comme arme de combat, et par ses ennemis comme la manifestation d'un irrationalisme cynique et dangereux, son oeuvre a déchaîné les passions.

D'un côté, on l'étudia avec l'attention digne de tout géant de la pensée pour l'intégrer aux nouvelles recherches baptisées «études critiques» appliquées dans des domaines aussi divers que le droit, l'anthropologie, le féminisme, les relations internationales, la littérature, etc. L'ascension fulgurante de Derrida s'explique largement par cette extension de sa pensée qui a renouvelé la critique politique et a surtout dévoilé grâce, à la déconstruction, les mécanismes de domination raciale, patriarcale et sexuelle, et permis de relancer la revendication du droit à la différence.

D'un autre côté, on l'a violemment attaqué. À un point tel, d'ailleurs, que des professeurs britanniques ont tenté (en vain) d'empêcher que leur université lui accorde un diplôme honorifique sous prétexte qu'il ne fallait pas récompenser l'irrationalisme et le nihilisme. Une accusation sans fondement, car même si Derrida ne l'a jamais présenté en ces termes, il existe chez lui un horizon normatif, une normativité, mais une normativité qui ne s'accorde guère avec les impératifs catégoriques moraux décontextualisés, truffés de certitudes, qui n'ont pas manqué de conduire aux crimes les plus abominables au nom de la vérité et de valeurs prétenduement universelles. Voilà ce que ses pourfendeurs ont feint n'avoir pu découvrir dans son oeuvre, mais la vérité est qu'ils ont compris que le reconnaître équivaudrait à abandonner l'assurance de leur domination universitaire et celle, plus grave encore, des injustices que leur dogmatisme n'a jamais cessé de justifier.

L'essor de l'oeuvre de Derrida et la rage de l'opposition qu'elle a engendré ont redoublé d'intensité lorsque ses travaux ont pris une tournure explicitement plus politique. La distinction qu'il a opérée entre le droit et la justice et le lien qu'il a établi entre le droit et la violence n'ont fait que conforter ses admirateurs dans l'intérêt qu'ils lui portaient et accentuer l'hostilité féroce de ses adversaires. [...]

En somme, la fortune de Derrida comme les malheurs de son parcours s'expliquent par une seule et unique chose : on ne peut lire Derrida et continuer d'accorder quelque crédit que ce soit aux prétentions dominatrices élevées au nom du «Droit», de la «Vérité» ou du «Bien».

Derrida fut et demeurera un antidote contre la crédulité ; voilà pourquoi il ne pouvait plaire et ne plaira jamais à tout le monde. Fasse que dans son repos éternel, il ne se souviendra que de la générosité qui fut allègrement accordée à son oeuvre par les esprits libres.
 
 
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