mercredi 8 février 2012 Dernière mise à jour 17h02
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

«La mort de Jacques Derrida»

Georges Leroux - Professeur, Département de philosophie, Université du Québec à Montréal  18 octobre 2004 
«Il y aura ce jour», ces quelques mots si graves, Derrida les avait prononcés à l'occasion de la mort d'un ami proche, les soulignant et les répétant, comme pour se rappeler à la certitude de cet incroyable événement, pour faire échec aussi à l'oubli, à l'oubli si généralisé de la mort.

Nous le savions gravement atteint, luttant courageusement contre le mal envahissant, mais nous étions loin de penser que la fin était si proche et que le temps allait s'écouler en accéléré et, brusquement, dans la solitude d'un hôpital de la rue d'Ulm, se tarir. En un instant celui qui nous honorait de son amitié avait basculé au dehors, dans l'obscurité définitive et le silence absolu, ne répondant plus à notre appel et à notre affection.

«Il y aura ce jour», oui, nous nous le disions, pour nous d'abord et pour lui, mais de manière un peu abstraite et distraite, même si, depuis toujours, la pensée de la mort, de la vie en sursis, l'avait hanté à chaque instant. Ses premières réflexions sur le signe, sur la dimension testamentaire de l'écriture et de la trace, impliquaient déjà la mort du signataire et du destinataire par rapport à l'oeuvre qui survit à ses origines. «La trace que je laisse me signifie à la fois ma mort, à venir et déjà advenue, et l'espérance qu'elle me survive.»

Contre toute attente, celui qui n'avait cessé de nous apprendre à voir le monde et la vie dans la pensée tout autrement, au-delà de tous les partages, de toutes les frontières qui divisent et séparent, était rejeté, en un seul instant, du côté du réel insensé, innommable.

Préférer la vie

Comment arriver à écrire cela qu'il faut penser et vivre aujourd'hui, ces mots, «la mort de Jacques Derrida», qui n'iront jamais ensemble quelle que soit la phrase dans laquelle ils se désagrègent, lui qui nous a si souvent intimé et de tant de façons de toujours préférer la vie [...]? Celui qui en évoquant la disparition de son ami Maurice Blanchot ne pouvait consentir à la grammaire de cette phrase impossible («Maurice Blanchot est mort») qu'en la mettant entre guillemets, citation rapportée de la rumeur, venue du dehors et aussitôt renvoyée à lui, comment ne nous aurait-il pas préparés, préparés sans qu'on s'y attende jamais, préparés sans enseignement ni amortissement possibles, à la tâche qui nous échoit aujourd'hui?

Il nous faut désormais, comme tous ses lecteurs ici et ailleurs, entrer dans ce travail du deuil, dont le premier acte consiste à dire oui à la mort de l'ami et à se maintenir dans cette certitude et cette absence. Un tel deuil, pour lequel le disparu reste inassimilable, garde à la perte sa dimension inconsolable, qui est la seule manière — et c'est Derrida lui-même qui n'a cessé d'y revenir dans ces textes écrits pour la mort d'amis, de Paul de Man à Emmanuel Lévinas, regroupés sous le titre qui résonne si durement aujourd'hui, Chaque fois unique, la fin du monde — de lui être fidèle, continuant de lui parler en tant qu'autre, à jamais autre.

Grâce à lui, le monde, notre monde, se sera ouvert sur de nouvelles figures, de nouvelles promesses, de nouvelles espérances. Comment s'acquitter d'une telle dette? Nous sommes plusieurs ici à accueillir inconditionnellement ces mots, jamais, à jamais, plus que jamais, qui disent peut-être mieux en anglais qu'en français, un ever encore au plus près du rêve.

Jacques Derrida signait parfois les livres qu'il dédicaçait à ses amis de ces deux mots, si simples, si elliptiques, si ouverts et secrets: «As ever». Nous commençons d'en amorcer la lecture aujourd'hui, nous poursuivons cette lecture entreprise depuis sa première visite à Montréal en 1971 jusqu'à ses passages plus récents — nous l'entendons encore nous lire à la Bibliothèque nationale ce qui allait devenir Voiles — et encore plus récemment à Toronto pour le séminaire sur la religion.

Loin de nous enfermer dans la mélancolie, le devoir d'amitié et de mémoire ne nous impose-t-il pas de parler malgré tout et de rendre hommage, et encore plus d'écrire, en assumant l'héritage incalculable qu'il laisse derrière lui. D'Alexis Nouss à François Nault, pour ne nommer que deux de ses lecteurs écrivains ici, cet héritage, nous le savons, est reçu.

Il nous faut prendre en compte les nouveaux «concepts» qu'il a fait lever, les innombrables pistes qu'il a défrichées, les nombreuses urgences qu'il a su reconnaître et qui commandent un engagement immédiat dans notre histoire. Dans ses écrits plus récents, nous avons pu voir apparaître une nouvelle pensée de l'éthique et du politique, de la responsabilité et de l'hospitalité inconditionnelles, de l'amitié et du pardon.

La déconstruction, faut-il le rappeler, ne s'adresse pas uniquement aux systèmes de pensée, mais également aux institutions qui structurent la vie en société, elle interpelle et critique les liens entre le politique, l'étatique et la souveraineté; elle pense l'urgence de la démocratie à venir, elle sollicite tout ce qui dans la pensée de ce qui vient est appel impossible, espérance sans messianisme, accueil sans limites.

Cette tâche de poursuivre est à la fois notre héritage et notre responsabilité. «Il y aura ce jour», nous disions-nous dans l'anxiété de perdre, et ce jour est venu. En ce jour, nous saluons la mémoire de Jacques Derrida et nous disons notre dette.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Idées
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012