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Les Américains changeront-ils de jockey en pleine course?

Richard Nadeau - Professeur de science politique et directeur de recherche, chaire d'études politiques et économiques américaines, Université de Montréal  16 octobre 2004 
Dans un peu plus de deux semaines, les Américains éliront leur président. Sur quelles bases et en fonction de quels critères feront-ils ce choix? Le président idéal est un bon campaigner, un gestionnaire compétent de l'économie et un ferme défenseur des intérêts américains sur la scène internationale. Même si les campagnes présidentielles américaines paraissent absurdement longues et éreintantes aux observateurs étrangers, elles ont le mérite de révéler la capacité des candidats d'inspirer, de convaincre et de rassurer la population — les qualités qui s'avèrent essentielles à la réussite d'un président.

Le choix s'annonce difficile — et même déchirant — pour les indécis qui feront la différence. Chacun des deux candidats a eu ses temps forts et a démontré, à un moment ou à un autre, qu'il avait le potentiel de se rallier une majorité de l'électorat. Mais le contexte de la campagne n'offre ni à l'un ni à l'autre les assises solides sur lesquelles se construisent les majorités imbattables. La situation économique est mitigée et le choix entre maintenir ou changer de cap dans la conduite de l'intervention en Irak divise profondément les Américains.

Le meilleur campaigner

La performance des candidats durant une campagne joue un rôle important pour certains électeurs sans attaches partisanes solides, qui suivent le vent et se laissent entraîner par l'allure de la course. Or ce vent a soufflé dans des directions contraires jusqu'à maintenant. Kerry a clairement remporté les débats, mais Bush a souvent dominé sur le campaign trail.

Chacun des candidats a connu ses moments plus fastes et ses périodes plus difficiles. Au début de l'été, le vent soufflait pour John Kerry, qui disposait d'une avance de quelques points sur son rival. La situation s'est renversée quand George Bush est passé à l'attaque et a mis en doute la capacité de son adversaire à mener la lutte contre le terrorisme. Devant ces attaques, les démocrates ont cherché à mettre en évidence le passé militaire de Kerry. Toutefois, ses faits d'armes en tant qu'activiste contre la guerre du Vietnam lui ont attiré l'ire de certains vétérans. Par conséquent, à la mi-septembre, le président sortant était confortablement en tête dans les sondages devant un opposant dont la campagne semblait en panne.

Seule une bonne performance de Kerry lors des débats était alors susceptible de renverser la vapeur. Dépeint comme un flip-flopper (une girouette) par les républicains, le candidat a agréablement surpris les électeurs, au point de réussir un tour du chapeau en remportant les trois débats. L'avance de George Bush est désormais pratiquement effacée et les deux candidats se retrouvent coude à coude.

Le p.-d.g. de l'économie

Un bon président doit être un gestionnaire compétent. Les électeurs américains sont plus sensibles aux résultats économiques tangibles qu'aux politiques mises en oeuvre pour les atteindre. Leur évaluation est rétrospective et consiste à se demander comment a évolué leur pouvoir d'achat, leur fardeau fiscal et leurs perspectives d'emploi durant un mandat. Ronald Reagan, lors de son débat en 1980 contre le président sortant Jimmy Carter, avait fort bien illustré l'impact décisif de ce type d'évaluation en demandant à ses concitoyens: «Are you better off today than you were four years ago?» (Êtes-vous mieux aujourd'hui qu'il y a quatre ans?).

En 2004, la réponse des Américains à cette question est mitigée et aucun des deux candidats ne s'est démarqué sur les enjeux économiques. Les baisses d'impôt consenties par George Bush ont été bien accueillies mais ont entraîné d'importants déficits budgétaires.

Il faut aussi dire que l'horizon de quatre ans dépasse un peu l'étendue de la mémoire de la plupart des électeurs, qui se fient d'abord sur les 12 derniers mois. Par conséquent, comme tous ses prédécesseurs depuis Franklin Roosevelt, George Bush a compris l'immense avantage que confère au président sortant la capacité de donner un coup de pompe préélectoral à l'économie.

La reprise récente a donné un certain répit à George Bush, mais la création d'emplois reste son talon d'Achille. En fait, la création d'emplois au cours des quatre dernières années a été la plus faible durant un mandat présidentiel depuis les années 1930. En temps normal, cela aurait peut-être suffi à entraîner la défaite d'un président sortant. Mais les États-Unis sont en guerre et les Américains ont la tête ailleurs.

L'homme de la situation

Le rôle que doit jouer un président américain sur la scène internationale dépend des circonstances. À certains moments, la souplesse et la conciliation sont de mise. Par contre, l'argument que la campagne républicaine met en avant est que, en temps de guerre, c'est une personne au caractère bien trempé — un wartime president — qui peut le mieux défendre les intérêts des États-Unis.

Il s'agit pour George Bush de convaincre les Américains que le succès dans la lutte au terrorisme international passe par une victoire américaine en Irak. Le message est clair: le pays est en guerre, cette guerre est nécessaire et l'issue de celle-ci est cruciale pour l'avènement d'une paix durable.

Les sondages montrent que Bush joue ses meilleures cartes dans les circonstances. En partie parce qu'il bénéficie de l'aura du président en exercice, mais aussi parce que l'Américain moyen semble apprécier son implacable détermination à vaincre, il est perçu comme le meilleur pour lutter contre le terrorisme. De plus, même si l'appui à l'intervention en Irak s'amenuise, l'argument selon lequel Kerry ne saurait mener à bien une guerre en laquelle il ne croit pas pourrait convaincre plusieurs indécis que le président sortant est celui qui saura le mieux faire preuve de détermination en Irak.

Toute la question est là. Si les Américains croient qu'il faut garder le cap, George Bush est leur homme. Si, au contraire, une majorité en arrive à la conclusion qu'il est temps de se ménager une sortie honorable, c'est à John Kerry qu'on confiera cette tâche. Après des mois de campagne et trois débats, les électeurs connaissent bien les qualités et les limites des deux hommes. Il leur reste à conclure lesquelles de ces qualités sont les plus nécessaires dans les circonstances.

Ce n'est pas la première fois d'ailleurs qu'ils sont confrontés à ce genre de choix. Lors du conflit en Corée en 1952 et au Vietnam en 1968, les Américains ont choisi de confier à des présidents républicains le soin de mener à bien des interventions armées lancées par des présidents démocrates. Il n'est pas interdit de croire qu'ils pourraient faire l'inverse cette fois-ci en confiant à un démocrate le mandat de mettre fin à une guerre déclenchée par un président républicain.

Changer ou garder le cap?

Les Américains connaissent bien George Bush et connaissent de mieux en mieux John Kerry. C'est peut-être pour cela qu'ils sont et demeureront sans doute partagés jusqu'à la toute fin.

Ils ont devant eux deux redoutables campaigners. Ils constatent que la performance de l'économie américaine a été mitigée depuis quatre ans mais ne voient pas en John Kerry un champion de l'économie comme l'était Bill Clinton.

Ils sont finalement sceptiques — de plus en plus — quant à la voie à suivre en Irak et sont déchirés entre des réminiscences contradictoires. Celles-ci les amènent tantôt à penser qu'il faut éviter une «vietnamisation» du conflit irakien et tantôt à croire que la fermeté qu'on attribue aux républicains (personnifiée par Ronald Reagan) est mieux à même de servir les intérêts de leur pays qu'une certaine image de faiblesse qui colle à la peau des démocrates — notamment depuis la présidence de Jimmy Carter.

Une publicité électorale dans un film satirique bien connu, Wag the Dog, incitait les électeurs à miser sur la continuité «en ne changeant pas de jockey au milieu de la course». C'est un sage conseil, mais il n'apparaît pas clair, dans le dossier irakien, si le meilleur choix pour les Américains consiste à garder le même jockey ou à changer carrément de cheval.
 
 
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