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Irréductibles pensionnaires

Louise-Maude Rioux Soucy   12 octobre 2004 
Sophie-Andrée, une nouvelle pensionnaire du CNDA, dans sa chambrette. L’uniforme reste réglementaire, mais le dortoir s’est cloisonné.
Sophie-Andrée, une nouvelle pensionnaire du CNDA, dans sa chambrette. L’uniforme reste réglementaire, mais le dortoir s’est cloisonné.
Babil léger, froissement des jupes qu'on lisse machinalement et rires en cascade. Tous les jours de la semaine, les chambrettes centenaires des pensionnaires du Collège Notre-Dame-de-L'Assomption (CNDA) à Nicolet s'éveillent et s'endorment bercées par un quotidien éternellement féminin. En dix ans, plus de la moitié des pensionnats ont fermé leurs portes au Québec. Ne reste plus que 29 irréductibles pour qui la résidence demeure une vocation. Incursion dans un monde à part, entre nostalgie et modernité.

La France vibre cet automne au rythme du pensionnat des années 50 avec la dernière émission de télé-réalité de la chaîne M6, Le Pensionnat de Chavagnes, qui plonge 24 adolescents dans l'univers scolaire rigide, mais inoublié, de ceux qui ont aujourd'hui 60 ans. Le Québec n'est pas en reste avec ses baby boomers qui aiment à encenser la main de fer qui a su leur inculquer discipline, rigueur et autonomie. Mais leur enthousiasme est loin d'être partagé par les plus jeunes à qui l'idée de «s'enterrer» dans un pensionnat «poussiéreux» ne sourit guère.

La majorité des jeunes Québécois disent vouloir préserver leur relative liberté, le confort de leur foyer et le dynamisme de leur quartier. Les chiffres sont éloquents. En dix ans, les rangs des exilés à la petite semaine au Québec se sont dangereusement clairsemés, passant de 5906 pensionnaires au primaire et au secondaire en 1992, à seulement 2350 pour l'année scolaire 2002-03. Une baisse de 60 %, partagée équitablement entre le primaire (de 798 à 307) et le secondaire (de 5108 à 2043).

Insensible au climat ambiant, le noyau dur des adeptes, lui, reste inconditionnel. Souvent pensionnaires de génération en génération, ces filles et ces garçons, en tous points identiques aux autres, marchent souvent sur les traces d'un aîné, d'un parent, voire d'un grand-parent. Mais, en dépit des apparences, il reste bien peu du pensionnat de la première moitié du siècle dernier dans la résidence branchée d'aujourd'hui.

Oui, l'uniforme reste, et le vouvoiement est fortement recommandé. Oui, le temps d'étude est toujours réglé comme du papier à musique à raison de deux périodes par jour. Oui, l'adage «un esprit sain dans un corps sain» est encore méthodiquement respecté. Et oui, Dieu a encore sa place dans le quotidien des jeunes élèves. Pourtant, un monde entier sépare la résidence contemporaine de son modèle des années 50.

Et cela n'a rien à voir avec la fréquence des visites à la maison qui sont passées de deux ou trois par année à un retour au foyer tous les week-ends. La différence est davantage sur le fond que sur la forme, croit la directrice de la vie étudiante du CNDA et responsable de la résidence, soeur Louise Lamothe. «Ici, on forme non seulement les esprits, mais les femmes de demain. On prend les filles comme un tout et non comme de simples élèves qui doivent apprendre un programme.»

Parce qu'être pensionnaire, c'est avant tout un mode de vie. Pour les 176 filles du CNDA, le décalage est évident, mais «nécessaire». Une visite impromptue chez les cinquièmes secondaires confirme d'ailleurs que ce décalage ne se résume pas à la résidence en tant que telle, mais à tous les niveaux d'apprentissage. Il y a un monde entre le CNDA et les polyvalentes publiques du coin, assure Jessica Robitaille. Il faut dire que le mythe de la supériorité du privé sur le public a la dent dure au CNDA, même quand les filles se font tendre le micro au hasard, sans oreilles indiscrètes pour leur indiquer ce qu'il faut dire ou, surtout, ne pas dire.

Timides, les premières secondaires en sont pour leur part encore à se jauger entre elles et à découvrir les rouages secrets du collège, cet équilibre complexe avec lequel elles doivent apprendre à composer. La plupart ont choisi le pensionnat sur les conseils enthousiastes d'une aînée, d'une mère, d'une cousine. Beaucoup habitent dans de petits villages éloignés qui ont peu à leur offrir, mais certaines viennent aussi des grands centres, dont trois de Montréal. Le programme d'anglais enrichi ou celui d'études internationales a beaucoup d'attraits, les activités culturelles et sportives aussi.

Mais, bizarrement, c'est l'encadrement qui semble plaire le plus, de même que le fait qu'il n'y ait que des filles en classe, un élément qui constitue pour elles une motivation supplémentaire. «On travaille bien mieux et bien plus parce qu'on n'a pas à attendre que les gars cessent leurs niaiseries pour progresser», raconte l'une d'entre elles en plissant le nez. Dans la classe, des petites têtes blondes, rousses, brunes et noires opinent vigoureusement pour marquer leur appui à cette théorie.

Soeur Louise se dit peu surprise des commentaires élogieux de ses protégées. «Je dis souvent à mes filles que nous sommes une grande famille et qu'il faut nous entraider comme on le fait dans une famille. On doit être sensible aux joies comme aux peines des autres. C'est le respect qui guide notre maison.» Pour certaines, la formule est même devenue un idéal. Marianne Mathis, par exemple, «aimerait rester toute sa vie» au CNDA, une aventure qui pourtant prendra fin cette année pour la mener vers d'autres défis, collégiaux ceux-là.

Un mot d'ordre

Et comme ses compagnes de la 5e secondaire, elle sera prête, promet soeur Louise. Année après année, toutes les filles du CNDA ont obtenu leur Diplôme d'études secondaires (DES), et cela, même si l'établissement accueille des élèves de tous les niveaux, rejetant les tests d'admission au profit de simples tests de classement, une pratique peu courante dans le monde très sélect du privé. Le mot d'ordre? Il y a de la place pour tout le monde au CNDA.

Sur les bancs des cégeps, la différence se voit bien alors que les petites élèves devenues grandes tiennent le haut du pavé, particulièrement en français, une priorité jamais démentie pour les soeurs de l'Assomption. Leur adaptation est d'autant plus facile que la gestion d'un appartement leur est familière après cinq ans à entretenir leurs dortoirs.

Les étudiantes en retiennent également un sens aigu de la chose politique. «Nos filles, on en fait des citoyennes complètes, assure soeur Louise. On les initie au processus politique dès la 1re secondaire. Ça fait des filles qui vont voter, je vous l'assure. Et quand il y a des élections, on invite tous les députés pour qu'elles puissent les questionner. Souvent, ils sont très surpris de la qualité des questions, de leur pertinence aussi.» Les élections des représentantes de groupe sont d'ailleurs un moment fort de la vie scolaire.

«Pendant cette période, les filles apprennent tous les rudiments de la politique. On leur octroie un budget, un horaire, des espaces de publicité. Tout est réglementé comme dans la vie, poursuit soeur Louise. Le grand jour venu, les filles votent dans des isoloirs réglementaires. Le dévoilement se fait en direct à l'auditorium sur écran géant avec les tendances et tout. Le taux de participation ferait pâlir de jalousie nos politiciens. Je dirais sans exagérer que 99,9 % des filles votent.»

Le revers de la médaille

Évidemment, la médaille a aussi un revers. Mettez plein de filles ensemble et, forcément, il y aura du «picossage», convient soeur Louise, qui assure que tout ça reste toujours respectueux. Il faut dire que le guide de la pensionnaire que signe chaque fille en début d'année laisse peu de place aux débordements. «Les règles sont claires, et les filles savent que si elles y contreviennent, elles seront punies. Il y a toujours des conséquences. Certaines feront des travaux communautaires. Quand, c'est plus grave, on n'hésite pas à les suspendre.»

Si certains établissements montréalais ont eu à jongler avec des parents qui remettaient en question la discipline pratiquée à l'école, parfois même sous la menace, le CNDA, lui, a le soutien indéfectible des parents. «Les parents nous appuient beaucoup en ce sens. Le pensionnat pour eux est un choix. Ils savent qu'on est là sans compter pour leur fille, qu'on les voit aussi comme des trésors qu'on affine, un diamant qu'on entend leur rendre poli.»

Pour soeur Louise, le secret du pensionnat est là: «Le pensionnat, c'est aussi l'école de la vie. On y apprend la solidarité, l'échange, la tolérance.» Dimanche prochain, le CNDA tiendra ses portes ouvertes, afin de mettre en valeur les ficelles qui soutiennent tous ces beaux principes. Avis aux intéressées!






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