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L'affaire qui tourne mal

Josée Boileau   8 octobre 2004 
L'incendie à bord du sous-marin Chicoutimi aurait pu être un incident risible, comme tant d'autres qui accablent l'armée. Mais la farce a tourné au drame et la chasse aux coupables est lancée: les Britanniques, Ottawa, l'armée elle-même... Il faudrait bien ajouter l'opinion publique à cette liste.

Le chef d'état-major de la Défense aura beau répéter que les incendies peuvent se produire partout, même sur des modèles flambant neufs, celui survenu à bord du sous-marin Chicoutimi soulève tous les soupçons.

Depuis trois ans qu'on rafistole l'engin, acheté des Britanniques qui n'en voulaient plus. Trois ans à lutter contre la rouille, les bosses, les fissures, les pannes, les dysfonctionnements. Et à peine le Chicoutimi sous l'eau, patatra!, deux incendies de suite qui se déclenchent dans une mer déchaînée. Si cela tient de la coïncidence, c'est que l'armée canadienne est vraiment mal lunée!

Un vieux débat remonte donc à la surface, celui de 1996, moment où le ministre de la Défense d'alors, David Collenette, avait annoncé son intention d'acheter quatre sous-marins usagés de la Grande-Bretagne. La bonne affaire! On obtenait ainsi des submersibles quatre fois moins chers que des neufs. Dans les faits, on ne déboursait même rien du tout puisque, en échange, le Canada devait laisser les Britanniques s'entraîner gratuitement sur nos bases militaires.

Plusieurs s'inquiétaient de ce tour de passe-passe. Le ministre avait-il compté tous les travaux de remise en état des sous-marins? Le coût réel de l'opération ne dépasserait-il pas le milliard de dollars plutôt que les 750 millions annoncés? La transaction s'est conclue en 1998, et on sait aujourd'hui que les prophètes de malheur ont eu raison.

Mais d'autres contestations étaient plus fondamentales: à quoi bon même acheter des sous-marins? C'était là, selon certains, un réflexe de guerre froide, une logique dépassée, plus aucune menace ne venant des océans. L'argument avait alors beaucoup plu, et voilà qu'à l'heure de la tragédie, il reprend du galon. Or les ratés, en matière de défense, découlent souvent de tels arguments démagogiques. Le cas des sous-marins en offre un exemple remarquable.

Dès les années 80, le renouvellement de notre flotte de sous-marins était à l'ordre du jour, tout comme l'achat d'hélicoptères. Ces choses-là coûtant une fortune et les Canadiens n'étant guère friands de dépenses militaires, ce fut du bonbon pour l'opposition libérale. En revenant au pouvoir, les libéraux de Jean Chrétien annulent, à prix fort, le contrat d'hélicoptères promis par les conservateurs. Quant aux sous-marins, on les oublie. On nage alors en plein scandale de la torture en Somalie: ce n'est vraiment pas le moment de faire de cadeaux à l'armée! M. Collenette est isolé, notamment par des ministres comme Paul Martin.

Ce n'est que de la petite politique, de la perte de temps. Évidemment que la transaction avec les Britanniques, dans l'air depuis 1993, finira par se conclure! D'une part parce que, faute de délier les cordons de sa bourse, le gouvernement Chrétien était voué aux arrangements bon marché.

D'autre part parce que, opinion publique ou pas, on n'abandonne pas ainsi des décennies d'expertise en matière de défense sous-marine quand on a les pieds dans trois océans et la plus longue frontière maritime du monde. Tout décatis soient-ils, nos sous-marins nous donnent quand même accès à des échanges de renseignements avec les États-Unis, auxquels ils ne se livreraient pas sans notre petite flotte.

Un gouvernement responsable connaît la valeur de ces parcelles de souveraineté. Mais ce serait franchement mieux s'il acceptait de l'exercer avec un équipement dont on n'a pas à se méfier, même au prix des qu'en-dira-t-on!

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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