dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 01h01
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Agriculture - La destruction des lisiers et fumiers

L'eldorado d'une croissance sans frein et sans risque de la production porcine

Roch Bibeau - Président de la Commission agriculture de l'Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN)  5 août 2002 
Le nouveau règlement sur les exploitations agricoles (REA) mis en vigueur le 15 juin dernier ouvre une voie inédite en production agricole. L'article 19 permettra aux entreprises agricoles de gérer les fumiers et lisiers par destruction pure et simple. Si le texte est avare de détails sur les modes de destruction autorisés et le destin des résidus, il a cependant le mérite de préciser la cible sur laquelle s'aligneront les efforts de traitement des lisiers. Les procédés de traitement permettront d'extraire les éléments fertilisants, comme le phosphore, déjà en surplus dans les sols de nombreuses entreprises agricoles, pour les exporter vers d'autres usages, d'autres secteurs d'activités, ou encore les détruire, vraisemblablement par enfouissement.

Enthousiaste face à cette nouvelle possibilité, le ministre de l'Environnement du Québec déclarait que l'avenir — un avenir très prochain en fait — était au traitement des lisiers.

On sait que le REA fait du traitement des lisiers la condition principale du développement et de l'expansion des élevages porcins. Plus important encore, le traitement deviendra, pour de nombreuses exploitations opérant actuellement par épandage sur les sols, une méthode incontournable. Tant dans l'ancien que dans le nouveau règlement, le nombre de bêtes autorisées par unité d'élevage est calculé par rapport à la capacité présente des sols de recevoir des lisiers, sans marge de réserve pour les prochaines années. Ainsi, les sols, considérés comme pauvres actuellement, seront vraisemblablement en surplus d'ici quelques années. La pression actuelle pour la recherche de terres d'épandage, accélérant au passage le déboisement, ne pourra s'étirer indéfiniment.

Les réactions suscitées par le nouveau règlement laissent entrevoir une convergence étonnante entre le mouvement anti-porcheries et les promoteurs du développement de l'activité porcine au Québec. Pour les uns et les autres, la solution préconisée apparaît comme la condition de l'acceptabilité sociale de cette activité d'une part et, d'autre part, comme le moyen de relancer la croissance de l'industrie.

Mais, dans les faits, cette solution risque bien plus de permettre une transformation de type «industrielle» des activités de production animale au Québec. À cette transformation s'associeront des impacts qui, à moyen terme, seront problématiques tant pour les citoyens et les communautés rurales que pour les producteurs agricoles eux-mêmes.

Du mot «industriel»

La notion de développement industriel associée à l'agriculture soulève bien des débats. Néanmoins, il convient de s'éloigner des perceptions usuelles associées au mot «industriel». Souvent, par ce qualificatif, on a voulu insister sur la trop grande taille des entreprises ( les «méga-porcheries») ou encore sur un mode de propriété non familial des entreprises porcines. Bien que ces éléments puissent être associés à des impacts négatifs du développement agricole, ils sont souvent sources de confusion et difficiles à manier. La Fédération des producteurs de porcs a pris le contre-pied de ces arguments en soutenant que la taille des entreprises au Québec et leur mode de propriété pouvaient s'évaluer avantageusement par rapport à ses homologues canadiens et étrangers. Il existe probablement un chemin plus sûr pour évaluer la dynamique de développement des activités d'élevage animal. On peut, par exemple, analyser les facteurs guidant la localisation physique et géographique de telles activités, notamment l'importance des sols comme facteur premier et prépondérant de localisation des unités d'élevage.

Historiquement, le facteur premier et plus que prépondérant de localisation des unités d'élevage des animaux a d'abord été le rapport de proximité établi avec la terre ou les sols environnants. Ce rapport atteint son équilibre dans la capacité des sols à nourrir les animaux. La diversité des cultures, leur complémentarité, ne subsistent qu'en étant reliées à la diversité des types d'élevage et à leurs besoins alimentaires spécifiques. Cette exigence d'équilibre et de proximité propre aux activités d'élevage a conduit les exploitations agricoles à assumer un rôle social d'occupation du territoire et de moteur économique des zones rurales.

Actuellement, une bonne partie de la protection juridique et économique des agriculteurs est fondée sur le caractère inamovible et risqué de ce rapport à la terre. La reconnaissance du «droit de produire sur ses terres», l'immunité plus grande en cas de poursuite pour inconvénients liés aux bruits, aux odeurs, aux poussières et à la protection contre les aléas climatiques sont liées au fait que l'agriculteur ne peut déménager, ne peut produire qu'en certains lieux spécifiques, sur des sols suffisamment productifs. Et ces sols, au Québec, représentent une infime fraction du territoire, fraction protégée par une loi la réservant à l'usage prioritaire de l'agriculture.

Au fil du temps, l'intensification des pratiques culturales, notamment par l'apport externe d'engrais minéraux et le développement des infrastructures de transport pour plusieurs intrants servant de nourriture aux animaux, a permis d'augmenter considérablement la densité de la population animale dans une ferme.

Un nouvel équilibre

Un nouveau rapport d'équilibre, se substituant à l'aspect nourricier, a progressivement émergé entre les unités d'élevage et les sols, soit la capacité de ceux-ci d'utiliser et de recycler la totalité des fumiers produits. Le soutien étatique à la préservation de ce nouvel équilibre a été important. (ex: financement des infrastructures d'entreposage).

On a pu croire que la capacité des sols à recycler les fumiers allait constituer le frein ultime de l'expansion de la densité de la population animale dans une région. Or, il semble que cet écrou de sécurité soit en train de disparaître. Le nouveau règlement sur les exploitations agricoles ouvre la voie à une modification importante de ce rapport. D'abord, en rétrécissant les distances d'épandage des cours d'eau, on permettra une plus grande utilisation de lisiers.

De plus, on s'apprête à abolir le mécanisme qui permettait d'encadrer ou de limiter dans une région considérée en surplus le développement ou l'agrandissement d'entreprises, même si ces fermes n'étaient pas considérées en surplus localement. Mais, plus important encore, les perspectives très prochaines de traitement des lisiers, doublées à la non obligation d'utiliser les produits transformés sur les terres propres de l'agriculteur qui aura recours à ces procédés, rendront, à toutes fins pratiques, les élevages indépendants des sols pour la détermination de leur localisation.

Les matières fertilisantes traitées ne seront plus comptabilisées, ni dans l'entreprise, ni dans la région. Ces matières fertilisantes seront ainsi exportées vers d'autres secteurs d'activités. Il n'existe cependant pas actuellement d'études indiquant des perspectives réalistes d'utilisation de ces résidus de traitement qui viendront gonfler l'offre globale de matières fertilisantes, car ils s'ajouteront aux matières résiduelles fertilisantes (MRF) provenant des boues d'usines d'épuration et des papetières.

Soulignons au passage que plusieurs années de recherche sur ces boues n'ont toujours pas conduit à la formation de produits totalement sécuritaires, sauf pour de très rares qui ont obtenu la norme de certification du Bureau de normalisation du Québec (BNQ).

Dans les faits cependant, cette perspective de traitement ne vaudra principalement que pour les élevages porcins. La production bovine et ovine, en raison du mode d'alimentation axé sur les fourrages, exige de préserver le rapport de proximité aux sols et, globalement, dépasse rarement le ratio d'une unité animale par hectare. La production avicole qui s'apparente le plus à la production porcine est régie par un plan de contingentement qui en limite la croissance.

Par contre les élevages porcins s'inscrivent dans une toute autre dynamique, avec une croissance accélérée voisinant les 4 % à 7 % par an, croissance à la production soutenue à même les fonds publics s'appliquant à chaque animal produit quel que soit la taille de l'élevage. Au plan technique, les caractéristiques de la production porcine permettent d'atténuer le rôle des sols dans la régulation de la densité animale pour une région. Le mode d'alimentation des animaux, à base de grains et minéraux, permet de produire à des distances considérables de l'unité d'élevage les intrants nécessaires à l'alimentation. La gestion sans sols des lisiers deviendra une alternative possible avec le développement des techniques de traitement. Cette croissance de la production porcine aura aussi un impact direct sur le développement de productions de type monocultures, tel le maïs, avec les problèmes de conservation des sols associés.

L'espoir d'une aseptisation

Derrière les hypothèses de traitement se profile, en fait, l'espoir d'une aseptisation de l'agriculture dans un contexte de croissance non limitée: plus d'animaux d'élevage mais moins d'odeurs, moins de terres ou de cours d'eau en surplus de matières fertilisantes ou d'éléments pathogènes. Mais cette asepsie n'indiquera en fait qu'un transfert des coûts environnementaux et sociaux. Les déjections animales à traiter impliqueront des infrastructures de transport, des coûts énergétiques considérables, des rejets sous forme de gaz à effet de serre (GES) et de résidus de traitement à enfouir. Cette problématique est déjà documentée dans d'autres pays.

Pour les agriculteurs, le traitement ajoutera à la pression des coûts de production. Il serait faux ici de croire que le traitement sera dans les faits un passage obligé seulement pour quelques gros producteurs en croissance. Il sera de plus en plus difficile de faire accepter des pratiques d'épandage à ciel ouvert de matières fertilisantes non traitées et ce quelque soit la taille de l'entreprise.

Pour les communautés rurales, les effets positifs seront aussi de courte durée. Les infrastructures de production animale, sans contingences de sols, pourront s'accroître en faisant pression sur les ressources en eau potable et l'organisation du transport routier. La dynamique de développement de l'agriculture ne sera plus à la dissémination des unités d'élevage sur le territoire, mais bien au contraire, à leur concentration près des infrastructures de traitement. Le rôle majeur joué par l'agriculture dans l'occupation du territoire s'en trouvera considérablement amoindri. D'ailleurs, il y a fort à parier que les communautés réagiront à cette concentration par un recours encore plus insistant au zonage de la localisation des unités d'élevage.

On ne pourra plus en toute logique continuer de favoriser un développement hors-sol, de l'activité porcine en particulier, tout en la protégeant sous le parapluie des législations confirmant le droit de produire des agriculteurs. Les régimes de protection juridique de l'agriculture sont fondés sur l'inamovibilité du rapport à la terre. En brisant ce rapport, on peut dès lors appliquer aux établissement de production animale les mêmes règles qui s'appliquent à tout établissement industriel de production. Ils devraient se soumettre aux lois générales contrôlant les matières résiduelles, la qualité de l'air et des eaux. Les fumiers, dans l'hypothèse du traitement, pourront et devront être considérés comme déchets résiduels et soumis aux réglementations générales sur la disposition et le recyclage des matières résiduelles.

Une équation simple

L'avenir du développement agricole au Québec est donc curieusement mais profondément posé dans le cadre d'un simple texte réglementaire. L'équation est simple. En maintenant les unités d'élevage en équilibre avec les sols, on s'offre un moyen simple de contrôle de la densité animale et de la problématique environnementale qui y est associée. Il implique toutefois une croissance limitée des activités d'élevage. Dans cette perspective, un traitement léger des lisiers visant à contrôler les odeurs et à stabiliser les déjections de manière à mieux en contrôler l'épandage serait le bienvenu.

L'autre approche, qui semble être priorisé par le gouvernement québécois et certains lobbies agricoles, consiste à enlever ce frein à la croissance par l'élimination des déjections animales. Cette voie nécessitera des investissements considérables, qu'ils soient de source publique ou privée ainsi qu'un débat incontournable quant à la contribution des fonds publics. Il y aura aussi un bouleversement profond du développement agricole au Québec. Au passage, on mettra vraisemblablement en cause plusieurs acquis qui avaient suscité chez la population québécoise un fort courant d'appui et de sympathie pour l'agriculture et ses artisans.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012