Un paradoxe qui s'explique - Le nationalisme dans un monde globalisé: toujours vivace
Alain Dieckhoff - Directeur de recherches au Centre d'études et de recherches internationales, Paris, et auteur de La nation dans tous ses États. Les identités nationales en mouvement (Flammarion, collection Champs, 2002)
4 octobre 2004
Résumé d'une présentation livrée jeudi dernier dans le cadre de conférences sur les nationalismes majoritaires contemporains organisées par le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales et la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes, de l'Université du Québec à Montréal.
Ouzbékistan, Érythrée, Moldavie, Slovaquie, Timor-Leste, autant de noms d'États indépendants qui figurent désormais sur nos atlas, mais ils ne sont pas les seuls. Au cours des années 90, ce ne sont pas moins d'une vingtaine d'États qui ont vu le jour, la plupart sur les décombres de l'empire soviétique, d'autres dans le cadre de décolonisations qui avaient été interrompues par des voisins expansionnistes comme l'Éthiopie ou l'Indonésie.
Et encore, cette comptabilité qui ne prend en compte que le critère de la reconnaissance internationale ne donne-t-elle qu'une image parcellaire et imparfaite d'un mouvement de revendication nationaliste beaucoup plus profonde. Du Pays basque au Kosovo, de la Flandre au Québec, les aspirations à l'indépendance politique continuent de s'exprimer avec force.
Trop souvent, cette effervescence est présentée comme un phénomène régressif et anachronique. Régressif parce qu'en valorisant des identifications particulières (culturelles, régionales...), ce nationalisme mettrait à mal la citoyenneté politique comme allégeance suprême transcendant les ancrages spécifiques. Anachronique parce que l'expression de ces nationalismes semble aller à l'encontre d'une dynamique de modernisation qui devrait, selon le sens commun, s'accompagner de l'arasement des différences.
Bien qu'appartenant à des familles politiques opposées, néo-marxistes reconvertis dans l'altermondialisme et néo-libéraux favorables à la globalisation économique se retrouvent sur un point: ils croient qu'un monde sans frontières est possible et que l'émergence d'un espace mondialisé rendra le nationalisme obsolète.
Ce diagnostic ne résiste pourtant pas à l'analyse car il repose sur un présupposé erroné: la multiplication des échanges économiques, la constitution de réseaux de communication mondiaux, la diffusion d'une culture de masse standardisée ne conduisent pas, mécaniquement, au reflux des identifications nationales. Et ce pour une raison très importante: le processus de modernisation dont la globalisation actuelle est l'ultime avatar a souvent des effets contrastés. S'il accélère le rapprochement entre les modes de vie et les représentations d'individus relevant d'univers sociaux et culturels très dissemblables, il réactive parallèlement les démarcations identitaires.
Application au Québec
Le cas québécois vérifie pleinement cette dualité. Depuis la Révolution tranquille, la convergence entre anglophones et francophones n'a fait que croître. Alors que ces derniers constituaient les gros bataillons de la classe ouvrière au début du 20e siècle, ils ont connu une remarquable ascension sociale tant en termes de revenus que d'occupations professionnelles. Le taux d'urbanisation, les pratiques de consommation sont désormais quasiment identiques.
Même constatation sur le plan des comportements: le Québec s'est aligné sur le reste du Canada avec la baisse drastique de la pratique religieuse et de la natalité et l'augmentation considérable des divorces. Quant aux attitudes sur la question des libertés publiques, de l'éthique..., elles sont désormais similaires.
Pourtant, c'est au moment précis où les francophones se rapprochaient des anglophones que les premiers créaient le Parti québécois, porté au pouvoir en 1976, qui tentera à deux reprises de faire du Québec un pays souverain. Des francophones qui, alors qu'ils étaient 34 % à se définir comme Canadiens et 21 % comme Québécois en 1970, étaient respectivement 9 % et 59 % vingt ans plus tard.
Que les Québécois francophones baignent dans la même culture de consommation, qu'ils soient animés des mêmes idéaux de liberté individuelle et d'égalité que leurs voisins anglophones, n'empêche donc nullement une majorité d'entre eux de vouloir être reconnue comme «société distincte».
Penser qu'une similitude croissante — sur le plan des comportements, des valeurs — suffit à gommer toute tendance à la différenciation repose sur une confusion entre proximité sociale et convergence identitaire. Or la première peut exister sans que la seconde ne se réalise. Ce «décrochage» est d'autant plus aisé si l'on a affaire, comme au Québec, en Catalogne ou en Flandre, à des «sociétés globales» dotées d'un structure sociale complète, d'institutions propres, d'un territoire spécifique et d'une culture particulière qui bénéficie pour sa perpétuation et sa diffusion de canaux relativement nombreux et structurés (écoles, médias, institutions, associations...).
L'atout de la mondialisation
Ajoutons également que la mondialisation, loin d'avoir un effet uniformément niveleur, constitue aujourd'hui fréquemment un atout pour les «nationalismes régionalistes»: le marché mondial offre en effet à chacun le plus grand marché possible et donne aux Québécois, Catalans et autres Flamands la possibilité d'être directement insérés dans l'économie globalisée et donc de limiter leur dépendance par rapport aux marchés nationaux.
Cette valorisation de l'échelon subétatique répond d'ailleurs aux attentes des grands groupes internationaux qui ciblent de plus en plus leurs stratégies d'investissement et d'implantation non sur les États, mais sur des espaces plus circonscrits. Cette mutation a été parfaitement saisie par certaines élites nationalistes qui ont compris tout le parti qu'elles pouvaient en tirer dans leur stratégie d'affirmation politique.
La Flandre a ainsi systématiquement mis en avant une panoplie d'atouts (infrastructures modernes, main d'oeuvre qualifiée, ethos du travail...) pour attirer une kyrielle d'entreprises étrangères au nord de la Belgique, renforçant ainsi sa capacité économique par rapport au sud wallon. Dans le même ordre d'idée, l'intégration réussie d'une région à l'économie mondiale constitue un facteur positif dans la perspective d'une déconnexion politique à venir. Ainsi, au Québec, les exportations vers les autres provinces canadiennes ont baissé de 20 % en l'espace de 20 ans tandis que la part du commerce international n'a fait que croître.
Cette ouverture vers l'extérieur a été facilitée par la conclusion de l'accord de libre-échange nord-américain qui a transformé les États-Unis en premier partenaire du Québec. Cette autonomisation économique croissante constitue à l'évidence pour les nationalistes québécois un atout dans la mesure où elle réduit les coûts objectifs d'une éventuelle sécession.
Par quelque bout que l'on prenne le problème, une conclusion s'impose: la fin du nationalisme demeure une illusion. Certes, la mondialisation constitue un défi pour l'État-nation parce qu'elle réduit sa capacité de régulation, mais le nationalisme ne s'estompe pas pour autant. Parce que le processus de globalisation est dialectique, il donne aussi de nouvelles ressources aux acteurs nationalistes. En dépit de sa mort sans cesse annoncé, le nationalisme est pareil au Phénix de l'Antiquité: il renaît toujours de ses cendres.
Ouzbékistan, Érythrée, Moldavie, Slovaquie, Timor-Leste, autant de noms d'États indépendants qui figurent désormais sur nos atlas, mais ils ne sont pas les seuls. Au cours des années 90, ce ne sont pas moins d'une vingtaine d'États qui ont vu le jour, la plupart sur les décombres de l'empire soviétique, d'autres dans le cadre de décolonisations qui avaient été interrompues par des voisins expansionnistes comme l'Éthiopie ou l'Indonésie.
Et encore, cette comptabilité qui ne prend en compte que le critère de la reconnaissance internationale ne donne-t-elle qu'une image parcellaire et imparfaite d'un mouvement de revendication nationaliste beaucoup plus profonde. Du Pays basque au Kosovo, de la Flandre au Québec, les aspirations à l'indépendance politique continuent de s'exprimer avec force.
Trop souvent, cette effervescence est présentée comme un phénomène régressif et anachronique. Régressif parce qu'en valorisant des identifications particulières (culturelles, régionales...), ce nationalisme mettrait à mal la citoyenneté politique comme allégeance suprême transcendant les ancrages spécifiques. Anachronique parce que l'expression de ces nationalismes semble aller à l'encontre d'une dynamique de modernisation qui devrait, selon le sens commun, s'accompagner de l'arasement des différences.
Bien qu'appartenant à des familles politiques opposées, néo-marxistes reconvertis dans l'altermondialisme et néo-libéraux favorables à la globalisation économique se retrouvent sur un point: ils croient qu'un monde sans frontières est possible et que l'émergence d'un espace mondialisé rendra le nationalisme obsolète.
Ce diagnostic ne résiste pourtant pas à l'analyse car il repose sur un présupposé erroné: la multiplication des échanges économiques, la constitution de réseaux de communication mondiaux, la diffusion d'une culture de masse standardisée ne conduisent pas, mécaniquement, au reflux des identifications nationales. Et ce pour une raison très importante: le processus de modernisation dont la globalisation actuelle est l'ultime avatar a souvent des effets contrastés. S'il accélère le rapprochement entre les modes de vie et les représentations d'individus relevant d'univers sociaux et culturels très dissemblables, il réactive parallèlement les démarcations identitaires.
Application au Québec
Le cas québécois vérifie pleinement cette dualité. Depuis la Révolution tranquille, la convergence entre anglophones et francophones n'a fait que croître. Alors que ces derniers constituaient les gros bataillons de la classe ouvrière au début du 20e siècle, ils ont connu une remarquable ascension sociale tant en termes de revenus que d'occupations professionnelles. Le taux d'urbanisation, les pratiques de consommation sont désormais quasiment identiques.
Même constatation sur le plan des comportements: le Québec s'est aligné sur le reste du Canada avec la baisse drastique de la pratique religieuse et de la natalité et l'augmentation considérable des divorces. Quant aux attitudes sur la question des libertés publiques, de l'éthique..., elles sont désormais similaires.
Pourtant, c'est au moment précis où les francophones se rapprochaient des anglophones que les premiers créaient le Parti québécois, porté au pouvoir en 1976, qui tentera à deux reprises de faire du Québec un pays souverain. Des francophones qui, alors qu'ils étaient 34 % à se définir comme Canadiens et 21 % comme Québécois en 1970, étaient respectivement 9 % et 59 % vingt ans plus tard.
Que les Québécois francophones baignent dans la même culture de consommation, qu'ils soient animés des mêmes idéaux de liberté individuelle et d'égalité que leurs voisins anglophones, n'empêche donc nullement une majorité d'entre eux de vouloir être reconnue comme «société distincte».
Penser qu'une similitude croissante — sur le plan des comportements, des valeurs — suffit à gommer toute tendance à la différenciation repose sur une confusion entre proximité sociale et convergence identitaire. Or la première peut exister sans que la seconde ne se réalise. Ce «décrochage» est d'autant plus aisé si l'on a affaire, comme au Québec, en Catalogne ou en Flandre, à des «sociétés globales» dotées d'un structure sociale complète, d'institutions propres, d'un territoire spécifique et d'une culture particulière qui bénéficie pour sa perpétuation et sa diffusion de canaux relativement nombreux et structurés (écoles, médias, institutions, associations...).
L'atout de la mondialisation
Ajoutons également que la mondialisation, loin d'avoir un effet uniformément niveleur, constitue aujourd'hui fréquemment un atout pour les «nationalismes régionalistes»: le marché mondial offre en effet à chacun le plus grand marché possible et donne aux Québécois, Catalans et autres Flamands la possibilité d'être directement insérés dans l'économie globalisée et donc de limiter leur dépendance par rapport aux marchés nationaux.
Cette valorisation de l'échelon subétatique répond d'ailleurs aux attentes des grands groupes internationaux qui ciblent de plus en plus leurs stratégies d'investissement et d'implantation non sur les États, mais sur des espaces plus circonscrits. Cette mutation a été parfaitement saisie par certaines élites nationalistes qui ont compris tout le parti qu'elles pouvaient en tirer dans leur stratégie d'affirmation politique.
La Flandre a ainsi systématiquement mis en avant une panoplie d'atouts (infrastructures modernes, main d'oeuvre qualifiée, ethos du travail...) pour attirer une kyrielle d'entreprises étrangères au nord de la Belgique, renforçant ainsi sa capacité économique par rapport au sud wallon. Dans le même ordre d'idée, l'intégration réussie d'une région à l'économie mondiale constitue un facteur positif dans la perspective d'une déconnexion politique à venir. Ainsi, au Québec, les exportations vers les autres provinces canadiennes ont baissé de 20 % en l'espace de 20 ans tandis que la part du commerce international n'a fait que croître.
Cette ouverture vers l'extérieur a été facilitée par la conclusion de l'accord de libre-échange nord-américain qui a transformé les États-Unis en premier partenaire du Québec. Cette autonomisation économique croissante constitue à l'évidence pour les nationalistes québécois un atout dans la mesure où elle réduit les coûts objectifs d'une éventuelle sécession.
Par quelque bout que l'on prenne le problème, une conclusion s'impose: la fin du nationalisme demeure une illusion. Certes, la mondialisation constitue un défi pour l'État-nation parce qu'elle réduit sa capacité de régulation, mais le nationalisme ne s'estompe pas pour autant. Parce que le processus de globalisation est dialectique, il donne aussi de nouvelles ressources aux acteurs nationalistes. En dépit de sa mort sans cesse annoncé, le nationalisme est pareil au Phénix de l'Antiquité: il renaît toujours de ses cendres.
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