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Lira-t-on demain?

Josée Boileau   4 octobre 2004 
Pierre après pierre, chaque nouvelle étude, chaque nouveau bilan sur le livre au Québec trace un portrait plus désespérant. En dépit des apparences, l'important document État des lieux du livre et des bibliothèques, rendu public la semaine dernière, ne fait pas exception à la règle. Quand donc se réveillera-t-on?

Il y a bien des données sur lesquelles s'arrêter dans cet état des lieux de l'Observatoire de la culture et des communications au Québec qui passe au crible écrivains, éditeurs, distributeurs, librairies, bibliothèques et lecteurs. Le responsable du dossier le voit d'ailleurs comme «une collection de radiographies qui devraient permettre aux "médecins culturels" d'établir un diagnostic et de déterminer un traitement, s'il y a lieu».

Eh bien, l'heure est à l'électrochoc! Et c'est le ministère de l'Éducation qui doit d'abord l'administrer. Car toutes les données positives qu'on trouve dans le rapport (non, les écrivains ne partagent pas les conditions des artistes maudits; jamais il n'y a eu autant de titres québécois; jamais n'ont-ils occupé, avec 49 % des livres vendus — en excluant les manuels scolaires —, une telle part de marché) doivent se lire en relief avec la dernière section du rapport, celle portant sur les lecteurs — et particulièrement sur les jeunes.

Le survol de 20 ans de lecture au Québec laisse place à un constat troublant: avant, lecture et scolarité allaient de pair. Plus maintenant. Il est affligeant de lire dans le document des phrases comme: «L'habitude de lire des livres se perd chez les étudiants, comme si la lecture de livres était devenue de moins en moins nécessaire pour réussir ses études.»

En fait, on compte moins de lecteurs de livres aujourd'hui chez les jeunes que par rapport à 1979, et la baisse la plus marquée se trouve chez les étudiants. En 1979, 79 % des jeunes suivant des études s'affichaient comme lecteurs; en 1999, la proportion s'établissait à 59 %. Et avec la fin des études vient aussi, pour bon nombre, la fin de tout rapport au livre.

«Si l'école demeure la voie privilégiée d'accès à la connaissance, on peut maintenant s'interroger sur sa capacité à former un lectorat pour le livre», note donc le document. Qui ajoute: «la lecture de livres n'est pas suffisamment développée pour persister après la disparition du cadre scolaire».

La démocratisation de l'enseignement dans les années 60 avait pourtant créé des lecteurs dans un Québec qui en manquait grandement. D'ailleurs, les gens qui sont aujourd'hui dans la quarantaine lisent toujours, plus même que les autres groupes d'âge. Mais ils n'ont pas eu de relève. Du coup, l'écart entre les moins scolarisés et les autres se réduit pour la plus mauvaise des raisons: «à cause d'un délaissement de l'habitude de la lecture de livres parmi les personnes scolarisées». C'est un dur constat d'échec qui, dans nos sociétés du savoir où l'écrit occupe une place prépondérante, n'a pas lieu d'être et devrait tenir lieu d'obsession nationale.

Au lieu de quoi, l'apathie est complète. Les bibliothèques des écoles primaires et secondaires, on le sait, sont dans un si piètre état que l'Observatoire ne pouvait, avec le budget de recherche dont il disposait, en tirer des données fiables. Celles des cégeps, dont on parle beaucoup moins, présentent pour leur part un tableau à pleurer.

À peine 1,7 % du budget des cégeps est consacré aux bibliothèques (les community colleges américains sont à 4 % et se sont donné 6 % comme objectif). Il ne reste en moyenne qu'un bibliothécaire par cégep en 2003 (dix cégeps n'en ont pas du tout!) contre 2,5 en 1976. Et cette brave personne dessert aujourd'hui plus du double d'étudiants qu'en 1976.

On n'achète plus grand-chose non plus, ramenant peu à peu l'endroit à un lieu d'entreposage. Une bibliothèque n'est pourtant pas un musée, comme le note le rapport! Même l'arrivée d'Internet ne peut justifier un tel état d'abandon.

Un gouvernement responsable, un ministère de l'Éducation qui a conscience de l'essence même de sa mission, devrait faire de la lecture un cheval de bataille. Le Parti québécois avait amorcé le travail avec sa Politique de la lecture et du livre en 1998. Il aurait fallu passer à la vitesse supérieure, mais les libéraux ont plutôt utilisé les freins.

Il est vrai que les impacts d'une telle déliquescence ne se vivront qu'à long terme. Les baby boomers sont si nombreux qu'ils contribueront encore pour un moment à la vitalité, fragile mais réelle, du livre québécois. Mais qu'en sera-t-il dans 20 ans, dans 30 ans. La petite percée de la lecture au Québec en dehors de l'élite n'aura-t-elle été qu'une parenthèse? C'est Duplessis qui doit en rigoler un coup.

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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