Michel Kreutzer - L'ornithologue qui étudie le chant des oiseaux
2 août 2002
«Les mammifères, c'est infernal, ça pueÉ» Du coup, Michel Kreutzer, professeur au laboratoire d'éthologie et cognition comparées de l'Université Paris-X, a choisi d'étudier le comportement des oiseaux.
De plus, travailler sur l'acoustique l'intéressait plus que l'odeur, la vue ou le toucher. Mais lorsqu'il veut écouter des mélodies, Michel Kreutzer préfère «écouter de la musique» que le chant du pinson, du bruant jaune, du troglodyte ou du bruant zizi. D'ailleurs, il n'entend plus les piaillements des 450 canaris domestiques qui résonnent dans les couloirs du laboratoire. «Je ne suis ni un ornithologue ni un naturaliste», répète-t-il. Il dit ne pas savoir reconnaître les espèces à leurs empreintes. N'avoir donné de surnom à aucun de ses locataires en cage. Et ne s'attendrit pas devant les oisillons éclos en captivité. «J'essaie de savoir comment ils arrivent à se représenter le monde dans lequel ils vivent, en quoi leur comportement leur assure une meilleure chance de survie, quelles sont les relations entre mâles et femelles, les conflits. Que signifie "vivre" pour eux? L'oiseau n'est qu'un prétexte, un modèle pour chercher des faits et travailler la théorie.»
Mais qu'un troglodyte siffle sous la fenêtre de son bureau et il l'identifiera instantanément. «Chaque fois que j'en entends un, je m'arrête et je l'écoute. C'est un tout petit oiseau au chant éclatant, la première espèce avec laquelle j'ai travaillé.» Peu importe aussi qu'un pinson écourte systématiquement ses nuits à la campagne. Il l'écoute chaque fois, essaie de repérer quand il passe d'un chant à un autre et ne peut s'empêcher de se demander si l'oiseau sifflera le final en entier. Comme un réflexe. Car Michel Kreutzer travaille avec les oiseaux depuis près de 30 ans. Il a déjà étudié cinq espèces: «Il y en a entre 8000 et 9000 sur la planète, et, parmi elles, 4000 à 4500 sont chanteusesÉ»
Leurres
Au début de sa carrière, seuls les mâles l'intéressaient. Faciles à repérer en pleine nature car ce sont les seuls à chanter: ils sifflent pour attirer les femelles ou exclure les autres mâles de leur territoire. Les chercheurs se sont alors amusés à «diffuser des chants transformés, changer les séquences d'ordre, ne leur passer que la fin et voir comment ils réagissent» dans les forêts. Seule contrainte: «Trouver de nouveaux individus car l'oiseau finit par s'habituer au haut-parleur. Il entend bien qu'un congénère chante sur son terrain mais ne le trouve jamais. Comme avec les épouvantails. Il faut toujours des individus naïfs qui ne savent pas que vous êtes en train de les leurrer.»
Au bout de 20 ans, Michel Kreutzer en a eu assez des promenades en nature et d'observer comment les mâles réagissaient aux chants des chercheurs. Lassé aussi de porter par tous les temps entre 20 et 30 kilos de matériel, «entre les magnétophones, les 30 mètres de câbles, les haut-parleurs, les parabolesÉ», de rester «planqué pendant des heures avec des jumelles». Ajoutez à cela une brutale «allergie à des tas de pollens et de substances», et le neurophysiologiste de formation, observateur d'oiseaux, s'est replié en laboratoire. Les femelles ont alors eu ses faveurs: «Les mâles chantent, les femelles écoutent. Mais à quoi servent ces chants?» Quels types de chanteurs les attirent? Et pourquoi ceux-là plus particulièrement? Sont-elles mélomanes? «En laboratoire, j'ai enfin pu voir comment les femelles réagissent aux chants des mâles, cela n'est pas possible en nature.» Pas suffisamment chanteuses, et très «discrètes». En milieu clos, il a pu observer de plus près leurs comportements. Et a dû finir par se faire désensibiliser aux plumes de canari: il était devenu allergique.
«Je ne peux pas me projeter dans la subjectivité d'un animal, remarque Michel Kreutzer. Je ne sais pas ce qui se passe dans leur tête. Je ne sais pas ce qu'ils se représentent, ce qu'ils éprouvent.»
Mais «je peux voir si la femelle tourne la tête, si elle s'approche du haut-parleur, si elle commence à faire un nid» au son de la musique. «Pourtant, j'imagine qu'elles doivent éprouver quelque chose, car les structures nerveuses qui permettent d'élaborer une émotion sont très anciennes, archaïques. J'imagine qu'elles ont des émotions et qu'elles doivent même éprouver quelque chose de proche de ce que l'on appelle sentiment.» Une chose est sûre, les femelles canaris de Michel Kreutzer ont des airs qu'elles préfèrent: «Des structures sonores qui leur font prendre une posture de copulation.»
Des chants qui leur font écarter et vibrer les ailes et relever la tête. En général, ce sont les morceaux les plus difficiles à chanter, ont constaté les chercheurs. Les plus complexes et les plus variés.
Pour quelle raison? Mystère. «Nous savons qu'elles se souviennent des chants entendus, petites.» Et qu'elles ont également un faible pour les mélodies de leurs ex-partenaires.
Tympans intacts
Dans leurs volières insonorisées de Nanterre, certaines femelles canaris grandissent sans avoir jamais rien entendu d'autre qu'un bruit de soufflerie. En «isolement acoustique» total, les tympans intacts. «Lorsqu'elles arrivent en âge de se reproduire, nous essayons d'identifier les chants qu'elles préfèrent.» Spontanément. Les chercheurs les mettent face à des mâles et attendent. Que les mâles veuillent bien chanter. «Et ce n'est pas toujours simpleÉ» Impossible de les forcer. Alors, très souvent, les chercheurs se rabattent sur leurs magnétophones. Ils ont bien essayé de tromper leurs oiselles tout juste sorties de leurs cures de silence avec des chants de troglodyte. Aucune canari n'a été dupe.
Aussi novices soient-elles, elles n'ont vibré qu'aux chants des mâles de leur espèce. Mais elles ont laissé les chercheurs perplexes lorsqu'elles ont réagi à des airs qu'ils avaient eux-mêmes imaginés.
«Comment est-ce possible de préférer quelque chose qui n'existe pas?, continuent-ils de se demander. Et les mâles, seront-ils alors capables d'adapter leurs stratégies de chants en fonction de ce que veulent les femelles?» Michel Kreutzer sait siffloter avec le bon rythme le tracé enregistré à partir d'un chant d'oiseau. Comme un musicien sait déchiffrer une partition. Mais il n'a pas encore fini de démonter l'esprit et la mécanique de ses boîtes à musiques.
De plus, travailler sur l'acoustique l'intéressait plus que l'odeur, la vue ou le toucher. Mais lorsqu'il veut écouter des mélodies, Michel Kreutzer préfère «écouter de la musique» que le chant du pinson, du bruant jaune, du troglodyte ou du bruant zizi. D'ailleurs, il n'entend plus les piaillements des 450 canaris domestiques qui résonnent dans les couloirs du laboratoire. «Je ne suis ni un ornithologue ni un naturaliste», répète-t-il. Il dit ne pas savoir reconnaître les espèces à leurs empreintes. N'avoir donné de surnom à aucun de ses locataires en cage. Et ne s'attendrit pas devant les oisillons éclos en captivité. «J'essaie de savoir comment ils arrivent à se représenter le monde dans lequel ils vivent, en quoi leur comportement leur assure une meilleure chance de survie, quelles sont les relations entre mâles et femelles, les conflits. Que signifie "vivre" pour eux? L'oiseau n'est qu'un prétexte, un modèle pour chercher des faits et travailler la théorie.»
Mais qu'un troglodyte siffle sous la fenêtre de son bureau et il l'identifiera instantanément. «Chaque fois que j'en entends un, je m'arrête et je l'écoute. C'est un tout petit oiseau au chant éclatant, la première espèce avec laquelle j'ai travaillé.» Peu importe aussi qu'un pinson écourte systématiquement ses nuits à la campagne. Il l'écoute chaque fois, essaie de repérer quand il passe d'un chant à un autre et ne peut s'empêcher de se demander si l'oiseau sifflera le final en entier. Comme un réflexe. Car Michel Kreutzer travaille avec les oiseaux depuis près de 30 ans. Il a déjà étudié cinq espèces: «Il y en a entre 8000 et 9000 sur la planète, et, parmi elles, 4000 à 4500 sont chanteusesÉ»
Leurres
Au début de sa carrière, seuls les mâles l'intéressaient. Faciles à repérer en pleine nature car ce sont les seuls à chanter: ils sifflent pour attirer les femelles ou exclure les autres mâles de leur territoire. Les chercheurs se sont alors amusés à «diffuser des chants transformés, changer les séquences d'ordre, ne leur passer que la fin et voir comment ils réagissent» dans les forêts. Seule contrainte: «Trouver de nouveaux individus car l'oiseau finit par s'habituer au haut-parleur. Il entend bien qu'un congénère chante sur son terrain mais ne le trouve jamais. Comme avec les épouvantails. Il faut toujours des individus naïfs qui ne savent pas que vous êtes en train de les leurrer.»
Au bout de 20 ans, Michel Kreutzer en a eu assez des promenades en nature et d'observer comment les mâles réagissaient aux chants des chercheurs. Lassé aussi de porter par tous les temps entre 20 et 30 kilos de matériel, «entre les magnétophones, les 30 mètres de câbles, les haut-parleurs, les parabolesÉ», de rester «planqué pendant des heures avec des jumelles». Ajoutez à cela une brutale «allergie à des tas de pollens et de substances», et le neurophysiologiste de formation, observateur d'oiseaux, s'est replié en laboratoire. Les femelles ont alors eu ses faveurs: «Les mâles chantent, les femelles écoutent. Mais à quoi servent ces chants?» Quels types de chanteurs les attirent? Et pourquoi ceux-là plus particulièrement? Sont-elles mélomanes? «En laboratoire, j'ai enfin pu voir comment les femelles réagissent aux chants des mâles, cela n'est pas possible en nature.» Pas suffisamment chanteuses, et très «discrètes». En milieu clos, il a pu observer de plus près leurs comportements. Et a dû finir par se faire désensibiliser aux plumes de canari: il était devenu allergique.
«Je ne peux pas me projeter dans la subjectivité d'un animal, remarque Michel Kreutzer. Je ne sais pas ce qui se passe dans leur tête. Je ne sais pas ce qu'ils se représentent, ce qu'ils éprouvent.»
Mais «je peux voir si la femelle tourne la tête, si elle s'approche du haut-parleur, si elle commence à faire un nid» au son de la musique. «Pourtant, j'imagine qu'elles doivent éprouver quelque chose, car les structures nerveuses qui permettent d'élaborer une émotion sont très anciennes, archaïques. J'imagine qu'elles ont des émotions et qu'elles doivent même éprouver quelque chose de proche de ce que l'on appelle sentiment.» Une chose est sûre, les femelles canaris de Michel Kreutzer ont des airs qu'elles préfèrent: «Des structures sonores qui leur font prendre une posture de copulation.»
Des chants qui leur font écarter et vibrer les ailes et relever la tête. En général, ce sont les morceaux les plus difficiles à chanter, ont constaté les chercheurs. Les plus complexes et les plus variés.
Pour quelle raison? Mystère. «Nous savons qu'elles se souviennent des chants entendus, petites.» Et qu'elles ont également un faible pour les mélodies de leurs ex-partenaires.
Tympans intacts
Dans leurs volières insonorisées de Nanterre, certaines femelles canaris grandissent sans avoir jamais rien entendu d'autre qu'un bruit de soufflerie. En «isolement acoustique» total, les tympans intacts. «Lorsqu'elles arrivent en âge de se reproduire, nous essayons d'identifier les chants qu'elles préfèrent.» Spontanément. Les chercheurs les mettent face à des mâles et attendent. Que les mâles veuillent bien chanter. «Et ce n'est pas toujours simpleÉ» Impossible de les forcer. Alors, très souvent, les chercheurs se rabattent sur leurs magnétophones. Ils ont bien essayé de tromper leurs oiselles tout juste sorties de leurs cures de silence avec des chants de troglodyte. Aucune canari n'a été dupe.
Aussi novices soient-elles, elles n'ont vibré qu'aux chants des mâles de leur espèce. Mais elles ont laissé les chercheurs perplexes lorsqu'elles ont réagi à des airs qu'ils avaient eux-mêmes imaginés.
«Comment est-ce possible de préférer quelque chose qui n'existe pas?, continuent-ils de se demander. Et les mâles, seront-ils alors capables d'adapter leurs stratégies de chants en fonction de ce que veulent les femelles?» Michel Kreutzer sait siffloter avec le bon rythme le tracé enregistré à partir d'un chant d'oiseau. Comme un musicien sait déchiffrer une partition. Mais il n'a pas encore fini de démonter l'esprit et la mécanique de ses boîtes à musiques.
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