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Enron, WorldCom et compagnie - Nouveaux pouvoirs à limiter

Julie Bernard - Sherbrooke  2 août 2002 
La menace qui pèse sur les principes libéraux de base (liberté et droits de l'individu) n'est pas tant la source du pouvoir que sa puissance. Oui, Montesquieu, votre division des pouvoirs avait cet objectif en vue: le pouvoir devait arrêter le pouvoir. Mais de nouveaux pouvoirs sont apparus et ne sont toujours pas limités.

Ces nouveaux pouvoirs sont encore considérés comme des pouvoirs privés, émanant de la société civile, ce qui les rend intouchables, ingouvernables. Toutefois, ils n'en détiennent pas moins une puissance redoutable. Oui, redoutable, d'autant plus qu'ils ne sont pas balisés par le vote citoyen, qu'ils ne sont que bien peu remis en question, eux qui symbolisent la clé de l'avancement et du progrès social.

Les pouvoirs économiques et financiers ne peuvent pas dire quoi faire et quoi penser, mais ils peuvent licencier massivement leurs employés. Ils n'ont pas le droit de dire quelle vie mener, mais ils ont le choix de refuser d'embaucher les exclus, les marginaux, de remplacer les indésirables, favorisant ainsi le conformisme autour des valeurs d'efficacité et de productivité. Ils n'ont pas le pouvoir de faire des lois comme les Parlements, mais il nous est impossible de les joindre aussi facilement que les élus et d'exiger d'eux d'agir conformément à la volonté populaire. Les pouvoirs économiques et financiers se retrouvent quelque part entre deux chaises, entre deux schèmes, entre deux modèles. Ils ne sont pas publics, pas étatiques, pas politiques. Pourtant, ils ont un pouvoir majeur sur la vie de la majorité des individus.

Un géant dangereux

En voulant s'émanciper de la traditionnelle menace des régimes totalitaires ou des gouvernements tentaculaires, nous avons laissé se recréer un autre géant dangereux. Il se nomme parfois Enron, il se nomme aussi WorldCom, il se nomme marché boursier, spéculation, empire transnational. Nous avons tellement misé sur lui pour faire «progresser» notre société que, s'il s'effondre maintenant, nous tombons avec lui. Et s'il ne s'effondre pas, mais «progresse» et prospère, il n'est en aucun temps certain — il est même improbable — que ce soit le plus grand nombre qui en bénéficie, car ce géant est indépendant de la volonté du plus grand nombre.

Nous avons créé des lois claires et connues de tous pour limiter l'arbitraire du pouvoir politique. Nous sommes maintenant aux prises avec l'arbitraire du pouvoir économique. Les caprices du roi sont maintenant contrôlés, mais je vous demande comment nous avons pu accepter que tout un réseau de richesse virtuelle puisse, pour un simple petit rhume, influencer le cours de la vie des individus aux quatre coins de la planète? Comment une simple entreprise peut-elle acquérir tellement de puissance et d'influence qu'elle mette en péril les Bourses et les économies nationales en s'effondrant? Comment pouvons-nous accepter de voir nos destinées ébranlées par les caprices des nouveaux pouvoirs économiques?

Je demande aux élus et aux citoyens, qui restent mes seuls alliés, de mettre à l'ordre du jour la question du pouvoir. Qui mène notre monde? Est-ce bien nous, citoyens? Ne sommes-nous pas de nouveau devant des puissances insaisissables et capricieuses? Ne faudrait-il pas relire Montesquieu et trouver un moyen de les limiter? Ce discours n'est pas antilibéral: il est profondément libéral, au sens où chaque individu doit posséder le contrôle de sa vie et ne pas être dominé par des autorités qu'il ne contrôle pas. Après nous être émancipés du pouvoir religieux et du pouvoir politique, il est temps de revoir notre relation avec les nouveaux pouvoirs économiques.
 
 
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