Chasseurs de plantes
Le joyeux tournesol nous vient du Mexique. - Photo Julie Dansereau
Il y a sûrement des histoires que vous ignorez sur votre jardin. Ou bien des rumeurs qui circulent sur la provenance de vos plantes que vous ne reconnaissez pas comme faisant partie du terroir. Mais d'où viennent-elles, ces promeneuses aux profils pourtant si familiers? Enveloppées comme des souvenirs de voyage, ces trésors verts ont traîné de longs mois parmi les bagages de quelques intrépides à gage.
Parcours insolites. En fouillant les quatre coins du monde, ces chasseurs de plantes ont joué leur vie pour mettre la main sur l'inconnue, sur la plante qui n'a pas encore de nom. Difficile d'imaginer ces expéditions par lesquelles de jeunes botanistes enflammés allaient courir les mers et les terres pour trouver la fleur manquante. Difficile de croire aussi aux milliers de kilomètres parcourus, souvent dans la jungle ou suspendus aux montagnes, sur les sentiers du froid ou des pluies ruisselantes, et surtout à ces brigands des routes qui n'avaient certes pas la même idée romanesque de l'exotisme. Nombreux sont ceux qui y ont laissé leur peau, atteints par la maladie ou attrapés par un ravin. Car à trop regarder en l'air, on ne sait pas toujours où on met les pieds. Drôle d'emploi quand on lit les récits de voyage où le danger avait mille visages. Périlleuses et extraordinaires, ces expéditions semblaient combler les vies de ces fouineurs — du jamais vu puisque, à peine revenus, ils rêvaient de repartir.
Droit devant
S'embarquer pour un tour du monde avec le capitaine Cook et découvrir la flore de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, comme l'a fait Sir Joseph Banks (1743-1820), était loin d'être banal. Et quoi penser de Ernest Wilson (1876-1930) qui a sillonné les montagnes humides de Chine et du Japon sur une période de 20 ans, désirant les spécimens les plus précieux, ceux qu'on ne connaît pas encore? Sir Joseph Hooker (1817-1911), ami et complice de Darwin dans l'élaboration de sa fameuse théorie, a vécu des dizaines d'expéditions, d'abord vers l'Antarctique en tant que médecin et botaniste, et pour finir dans les montagnes de l'Himalaya, y cueillant les plus beaux rhododendrons. Et quand il a signé son contrat avec la Royal Horticultural Society de Londres, Robert Fortune (1812-1880) devenait un autre chasseur de plantes. Comme ses prédécesseurs, il savait qu'il partait à l'aventure et qu'il ne reviendrait peut-être pas. Armé d'un bâton alourdi de plomb (après maintes supplications, il a réussi à obtenir un pistolet qui lui sauvera la vie à deux reprises) et d'une liste de plantes à dénicher, Fortune allait s'embarquer pour la Chine. Il venait d'avoir 30 ans et nous donnera entre autres le Weigela. Maintes fois volé, battu et malade, rien ne découragea ce chasseur au nom prédestiné. Et rusé avec ça! Sous des haillons de paysan chinois, il a réussi à sortir en douce plusieurs espèces de thé pour les implanter dans la colonie des Indes, encore britanniques. Et puis d'autres histoires, empreintes de courage et d'obstination, exploits colorés et passions dévorantes, toutes méritent d'être racontées. Pour avoir fait dériver des milliers de plantes de leur point origine, les chasseurs de plantes avaient sûrement sept vies. Dommage que leurs noms n'aient pas suivi leurs découvertes sur les étiquettes bien pâles des plantes qu'on achète. Leurs prouesses sans paresse devraient pourtant nous rappeler que la richesse de nos jardins est d'abord passée par leurs mains.
Le plant business
La Grande-Bretagne, on le sait, s'est entichée de jardin depuis des lustres. Il est donc naturel pour elle d'avoir envoyé sur les routes de l'aventure des dizaines de chasseurs de plantes. Les premières intéressées étaient les sociétés d'horticulture et les jardins botaniques comme Kew. Piquée par le succès des folles expéditions et hantée par les nouvelles collections, la pépinière londonienne James Veitch & Sons s'est offerte sa propre équipe de chasseurs dès le milieu du XIXe siècle. Au tout début, seules des plantes séchées et des graines parvenaient à destination — encore fallait-il attendre que la fleur daigne produire le fruit tant désiré! Plus tard, l'invention du terrarium a permis de rapporter des spécimens vivants. Heureux les collectionneurs voyageurs qui ont eu le privilège de nommer la dernière trouvaille en leur nom, comme pour la Hosta Fortunei de notre héros Robert. Mais la modestie étant un noble sentiment, plusieurs plantes ont été baptisées du nom de scientifiques admirés ou selon les caprices de la nature. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le nom d'une plante en cache bien souvent un autre.
Chasseurs de jardin
Si vous avez envie à votre tour d'être des explorateurs, voici un jardin qu'on peut qualifier de très bonne chasse. Un jour, un homme a commencé à planter des arbres sur une immense propriété. En fait, il mettait en terre le fruit des arbres dont il avait fait la demande dans quelque partie du monde (il entretenait des liens avec la Royal Horticultural Society de Londres, entre autres). Passionné du genre et certes visionnaire, il s'est attardé à positionner les arbres, tantôt pour protéger l'ancienne ferme des grands vents, tantôt en parsemant ses arbres rares et inusités par-ci, par-là, en collectionneur averti qu'il était. Et c'est ainsi qu'un parcours s'est tranquillement dessiné, le jardin ne demandant qu'à naître.
Aidé de son épouse, tout aussi passionnée, les Miller ont entrepris de sculpter un jardin parmi ces arbres d'une belle maturité et de travailler avec le temps pour enrichir les collections. Un étang, d'un calme zen, nous accueille et nous invite à suivre son contour pour joindre la roseraie, riche de plants rustiques et colorés. Viennent ensuite une plate-bande à l'anglaise et des nuages de fleurs partout où le regard se porte. Un sous-bois est en train de mijoter sous les beaux arbres et s'enrichit d'année en année de rhododendrons et d'azalées. De petits coins secrets en vues grandes ouvertes sur le paysage, le parcours est changeant et fort plaisant. Les saisons sont célébrées avec joie dans ce jardin qui, comme le bon vin, vieillit très bien. Et toujours ce goût pour les arbres!
Aujourd'hui disparu, la mémoire de M. Miller est pourtant bien présente dans le jardin, et c'est pour lui rendre hommage que Mme Miller a décidé d'ouvrir le jardin et de permettre à plusieurs de profiter de ses beautés. C'est une première, et le jardin ne sera ouvert que quelques jours par an. Logé dans les belles collines des Cantons de l'Est, entre Sutton et Lac-Brome, ce magnifique endroit mérite d'être exploré par tous les chasseurs de jardins en désir d'aventure. Le jardin sera ouvert le dimanche 18 août 2002 entre 10h et 16h et il est situé au 139 Stagecoach Road, West Brome. Pour information: Mme Nelly Dessant-Miller, (450) 242-1953.
***
À lire
Un jardin extraordinaire. Quatre vents en Charlevoix, Québec
Jean Des Gagniers
Éditions Hortus Press, 2002
Une exploration en images nous est proposée ici pour ce magnifique jardin en chasse gardée. Les jardins imaginés et réalisés par Frank Cabot à La Malbaie sont d'une grande beauté et reflètent profondément la finesse et la sensibilité de son auteur. Un parcours à lire, en mots et en images, superbe voyage pour les chasseurs de jardins plutôt sédentaires.
Julie Dansereau est architecte de jardin et professeure d'horticulture à l'ITA de Saint-Hyacinthe. Les articles écrits par les professeurs de l'ITA de Saint-Hyacinthe parus dans Le Devoir sont disponibles sur notre site au www.ledevoir.com et sur le site de l'ITA (ita.qc.ca) le lundi suivant leur parution.
Parcours insolites. En fouillant les quatre coins du monde, ces chasseurs de plantes ont joué leur vie pour mettre la main sur l'inconnue, sur la plante qui n'a pas encore de nom. Difficile d'imaginer ces expéditions par lesquelles de jeunes botanistes enflammés allaient courir les mers et les terres pour trouver la fleur manquante. Difficile de croire aussi aux milliers de kilomètres parcourus, souvent dans la jungle ou suspendus aux montagnes, sur les sentiers du froid ou des pluies ruisselantes, et surtout à ces brigands des routes qui n'avaient certes pas la même idée romanesque de l'exotisme. Nombreux sont ceux qui y ont laissé leur peau, atteints par la maladie ou attrapés par un ravin. Car à trop regarder en l'air, on ne sait pas toujours où on met les pieds. Drôle d'emploi quand on lit les récits de voyage où le danger avait mille visages. Périlleuses et extraordinaires, ces expéditions semblaient combler les vies de ces fouineurs — du jamais vu puisque, à peine revenus, ils rêvaient de repartir.
Droit devant
S'embarquer pour un tour du monde avec le capitaine Cook et découvrir la flore de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, comme l'a fait Sir Joseph Banks (1743-1820), était loin d'être banal. Et quoi penser de Ernest Wilson (1876-1930) qui a sillonné les montagnes humides de Chine et du Japon sur une période de 20 ans, désirant les spécimens les plus précieux, ceux qu'on ne connaît pas encore? Sir Joseph Hooker (1817-1911), ami et complice de Darwin dans l'élaboration de sa fameuse théorie, a vécu des dizaines d'expéditions, d'abord vers l'Antarctique en tant que médecin et botaniste, et pour finir dans les montagnes de l'Himalaya, y cueillant les plus beaux rhododendrons. Et quand il a signé son contrat avec la Royal Horticultural Society de Londres, Robert Fortune (1812-1880) devenait un autre chasseur de plantes. Comme ses prédécesseurs, il savait qu'il partait à l'aventure et qu'il ne reviendrait peut-être pas. Armé d'un bâton alourdi de plomb (après maintes supplications, il a réussi à obtenir un pistolet qui lui sauvera la vie à deux reprises) et d'une liste de plantes à dénicher, Fortune allait s'embarquer pour la Chine. Il venait d'avoir 30 ans et nous donnera entre autres le Weigela. Maintes fois volé, battu et malade, rien ne découragea ce chasseur au nom prédestiné. Et rusé avec ça! Sous des haillons de paysan chinois, il a réussi à sortir en douce plusieurs espèces de thé pour les implanter dans la colonie des Indes, encore britanniques. Et puis d'autres histoires, empreintes de courage et d'obstination, exploits colorés et passions dévorantes, toutes méritent d'être racontées. Pour avoir fait dériver des milliers de plantes de leur point origine, les chasseurs de plantes avaient sûrement sept vies. Dommage que leurs noms n'aient pas suivi leurs découvertes sur les étiquettes bien pâles des plantes qu'on achète. Leurs prouesses sans paresse devraient pourtant nous rappeler que la richesse de nos jardins est d'abord passée par leurs mains.
Le plant business
La Grande-Bretagne, on le sait, s'est entichée de jardin depuis des lustres. Il est donc naturel pour elle d'avoir envoyé sur les routes de l'aventure des dizaines de chasseurs de plantes. Les premières intéressées étaient les sociétés d'horticulture et les jardins botaniques comme Kew. Piquée par le succès des folles expéditions et hantée par les nouvelles collections, la pépinière londonienne James Veitch & Sons s'est offerte sa propre équipe de chasseurs dès le milieu du XIXe siècle. Au tout début, seules des plantes séchées et des graines parvenaient à destination — encore fallait-il attendre que la fleur daigne produire le fruit tant désiré! Plus tard, l'invention du terrarium a permis de rapporter des spécimens vivants. Heureux les collectionneurs voyageurs qui ont eu le privilège de nommer la dernière trouvaille en leur nom, comme pour la Hosta Fortunei de notre héros Robert. Mais la modestie étant un noble sentiment, plusieurs plantes ont été baptisées du nom de scientifiques admirés ou selon les caprices de la nature. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le nom d'une plante en cache bien souvent un autre.
Chasseurs de jardin
Si vous avez envie à votre tour d'être des explorateurs, voici un jardin qu'on peut qualifier de très bonne chasse. Un jour, un homme a commencé à planter des arbres sur une immense propriété. En fait, il mettait en terre le fruit des arbres dont il avait fait la demande dans quelque partie du monde (il entretenait des liens avec la Royal Horticultural Society de Londres, entre autres). Passionné du genre et certes visionnaire, il s'est attardé à positionner les arbres, tantôt pour protéger l'ancienne ferme des grands vents, tantôt en parsemant ses arbres rares et inusités par-ci, par-là, en collectionneur averti qu'il était. Et c'est ainsi qu'un parcours s'est tranquillement dessiné, le jardin ne demandant qu'à naître.
Aidé de son épouse, tout aussi passionnée, les Miller ont entrepris de sculpter un jardin parmi ces arbres d'une belle maturité et de travailler avec le temps pour enrichir les collections. Un étang, d'un calme zen, nous accueille et nous invite à suivre son contour pour joindre la roseraie, riche de plants rustiques et colorés. Viennent ensuite une plate-bande à l'anglaise et des nuages de fleurs partout où le regard se porte. Un sous-bois est en train de mijoter sous les beaux arbres et s'enrichit d'année en année de rhododendrons et d'azalées. De petits coins secrets en vues grandes ouvertes sur le paysage, le parcours est changeant et fort plaisant. Les saisons sont célébrées avec joie dans ce jardin qui, comme le bon vin, vieillit très bien. Et toujours ce goût pour les arbres!
Aujourd'hui disparu, la mémoire de M. Miller est pourtant bien présente dans le jardin, et c'est pour lui rendre hommage que Mme Miller a décidé d'ouvrir le jardin et de permettre à plusieurs de profiter de ses beautés. C'est une première, et le jardin ne sera ouvert que quelques jours par an. Logé dans les belles collines des Cantons de l'Est, entre Sutton et Lac-Brome, ce magnifique endroit mérite d'être exploré par tous les chasseurs de jardins en désir d'aventure. Le jardin sera ouvert le dimanche 18 août 2002 entre 10h et 16h et il est situé au 139 Stagecoach Road, West Brome. Pour information: Mme Nelly Dessant-Miller, (450) 242-1953.
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À lire
Un jardin extraordinaire. Quatre vents en Charlevoix, Québec
Jean Des Gagniers
Éditions Hortus Press, 2002
Une exploration en images nous est proposée ici pour ce magnifique jardin en chasse gardée. Les jardins imaginés et réalisés par Frank Cabot à La Malbaie sont d'une grande beauté et reflètent profondément la finesse et la sensibilité de son auteur. Un parcours à lire, en mots et en images, superbe voyage pour les chasseurs de jardins plutôt sédentaires.
Julie Dansereau est architecte de jardin et professeure d'horticulture à l'ITA de Saint-Hyacinthe. Les articles écrits par les professeurs de l'ITA de Saint-Hyacinthe parus dans Le Devoir sont disponibles sur notre site au www.ledevoir.com et sur le site de l'ITA (ita.qc.ca) le lundi suivant leur parution.
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