Respect pour les saisonniers mexicains
Photo : Jacques Nadeau
Des milliers de travailleurs mexicains triment dur chaque été dans les champs de la Montérégie.
Saint-Rémi — Jeudi, 18h, les autobus jaunes défilent les uns après les autres dans le stationnement du Provigo de Saint-Rémi, un petit village agricole situé près de la réserve amérindienne de Kahnawake. Des dizaines, voire des centaines, de travailleurs mexicains en sortent pour faire leur marché et en profitent pour s'arrêter au Centre d'appui aux travailleurs migrants situé juste à côté.
La région abrite la majorité des 3000 travailleurs, surtout mexicains mais aussi guatémaltèques, qui s'échinent à récolter brocolis, oignons et autres laitues dans les champs québécois, en vertu d'un accord vieux de 30 ans entre les gouvernements canadien et mexicain, et d'une entente soeur plus récente avec le Guatemala. Les fermiers sont contents, les légumes sont récoltés, les travailleurs gagnent en une saison le salaire de plus d'une année: la vie est belle. Mais un deuxième regard sur les conditions de travail incite à la réflexion.
C'est cet éclairage qu'apporte le Centre d'aide aux travailleurs migrants de Saint-Rémi, financé par le syndicat des Travailleurs unis de l'alimentation et du commerce (TUAC), qui indispose certains fermiers de la région. Après avoir essuyé les commentaires de fermiers, le propriétaire du centre commercial a d'ailleurs tenté en vain de résilier le bail du Centre. «Des fermiers ont décidé d'emmener les travailleurs faire leur épicerie ailleurs pour qu'ils ne viennent pas au Centre. D'autres ont interdit à leurs employés de venir ici», affirme Marcia Ribeiro, intervenante au Centre, qui a ouvert ses portes en juin dernier.
«Cela n'a pas d'effet, ceux qui ont besoin de nous, nous joignent autrement. J'en ai même vus débarquer en taxi», poursuit Mme Ribeiro, qui se réjouit de la mise sur pied d'une émission à la radio communautaire, en espagnol, pour rejoindre les travailleurs. En plus de dispenser de l'information sur les droits des travailleurs et de les aider dans différentes démarches administratives, le centre offre des cours de français lors des rares temps libres.
«L'ouverture du Centre a créé une petite onde de choc», reconnaît le directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d'oeuvre étrangère (FERME), René Mantha. Il se demande pourquoi le syndicat le finance, si ce n'est pour en syndiquer les travailleurs. Les TUAC affirment qu'ils ne mèneront pas de campagne de syndicalisation, à moins que des employés ne le demandent.
«Ils [les intervenants du Centre] veulent jouer un rôle que doit normalement jouer le consulat du Mexique, le représentant officiel des travailleurs. On n'a pas besoin de 42 intervenants», s'exclame M. Mantha, soulignant que les fermes adoptent elles-mêmes l'attitude du «bon père de famille».
Dur labeur
Alors que les jeunes préfèrent travailler au McDo pour le même salaire toute l'année, le représentant des fermiers ne voit plus comment ses membres pourraient se débrouiller sans cette main-d'oeuvre venue du sud. «Sans eux, le Québec serait fort sur l'importation de légumes», croit M. Mantha. Mexicains et Guatémaltèques, qui viennent pour des contrats de trois à huit mois, côtoient dans les champs des Néo-Québécois recrutés dans la métropole et quelques Québécois du coin, «qui occupent des emplois mieux rémunérés», note M. Mantha.
Les Mexicains triment dur. Il n'est pas rare qu'ils travaillent du lundi au dimanche, avec une demi-journée de congé. «Aujourd'hui, j'ai vu un chèque de paie de 91 heures», rapporte Marcia Ribeiro.
Les travailleurs migrants ne s'en plaignent généralement pas, au contraire. «Cette semaine, je travaille huit ou neuf heures par jour. Cela permet de se reposer, mais ce n'est pas payant», déplore l'un d'eux, mentionnant le contraste avec la période des semailles en mai et juin, alors qu'ils restaient souvent au champ de 6h à 23h. «Des fois le corps ne suit plus, surtout qu'il faut garder le même rythme toute la journée.»
S'ils alignent les heures sans rechigner, ils veulent cependant que chaque minute leur soit payée, au taux horaire de 7,65 $/l'heure. «Souvent, le boss ne respecte pas les heures de punch. Il ne calcule pas le temps de transport dans les champs», explique l'un d'eux.
Le mois dernier, cinq de ses camarades de la ferme Saint-Clothilde ont prévenu le patron qu'ils s'arrêteraient à midi le dimanche, puisqu'ils ne sont pas payés pour les minutes qui suivent. Le lendemain matin, le fermier leur a dit de rester à la maison, qu'ils contaminaient les autres avec les revendications du Centre. Ils sont retournés au Mexique, plutôt que de rester sans travail à la ferme, où s'entassent 16 hommes sur des lits superposés dans un sous-sol. «Pour ceux qui sont restés maintenant, tout est payé», conclut le travailleur.
À la suite de l'incident, le consul du Mexique a dépêché des représentants sur place pour faire le point avec le fermier. René Mantha a également envoyé une directive aux 300 entreprises embauchant des travailleurs migrants pour s'assurer que toutes les heures soient payées.
La responsable du Centre d'appui aux travailleurs migrants a pu constater au cours de l'été plusieurs autres irrégularités. «Récemment, j'ai vu qu'un fermier leur faisait payer le téléphone de base, sauf qu'en calculant ce qui était prélevé à chacun j'ai réalisé qu'il facturait 70 $ par mois pour la ligne. Dans une autre ferme, on a retenu sur la paie de 10 travailleurs 20 $ pour payer la réparation de la machine à laver», rapporte Mme Ribeiro, ajoutant que d'autres doivent payer leurs vêtements de travail.
Informé de ces cas, le porte-parole de FERME a reconnu qu'il y avait là «un peu d'exagération», mais plaide que l'employeur peut demander une caution pour que les vêtements de travail lui soient remis en bon état. Le consul du Mexique à Montréal, Manuel Cosío, pense lui aussi que ces cas ne sont pas conformes à l'entente Canada-Mexique.
Des papiers d'identité confisqués
En «bons pères de famille», plusieurs fermiers conservent les passeports, cartes d'assurance-maladie et cartes d'assurance-médicaments privée de leurs employés. «Il y a déjà eu des logements volés ou passés au feu. On garde les documents pour la sécurité des travailleurs. S'il arrive un accident, on n'a pas le temps de passer à la maison chercher les cartes», explique René Mantha.
Cette pratique indigne Marcia Ribeiro, jugeant qu'on infantilise ainsi les travailleurs. «Ils dépendent de la disponibilité des patrons pour aller chez le médecin, ce dernier traduit lors de la consultation. Tous les accidents de travail ne sont pas déclarés», explique l'intervenante, à qui plusieurs travailleurs demandent de l'aide pour traduire leurs propos lors de consultations médicales et pour entreprendre des démarches auprès de la CSST.
Au ministère du Développement et des ressources humaines du Canada, on est mal à l'aise avec le fait que les papiers de certains travailleurs leur soient retirés. «C'est très discutable. Les travailleurs devraient en parler à leur consulat», déclare la responsable du programme, Sandra McDonald. Il n'est cependant pas question d'envoyer de directive précise aux fermes. «Ce sont des rumeurs, nous n'avons pas eu de plainte précise», poursuit la fonctionnaire.
Le consul réprouve également cette façon de faire. «Ce n'est pas légal. Chaque fois qu'un cas est porté à notre attention, on en discute avec le fermier», fait valoir M. Cosío.
Pour Marcia Ribeiro, le programme devrait être mieux encadré pour éviter les abus de certains fermiers. «C'est une main-d'oeuvre fidèle, humble et travailleuse. Ils ne demandent pas d'augmentation de salaire, ni rien qui ne soit pas déjà réglementé. Ils disent seulement "Fais-moi travailler autant que tu veux, donne-moi un lit, que je ne suis pas obligé de partager avec un autre homme, et ne me fais pas payer mes bottes"», conclut la jeune femme, qui espère pouvoir continuer son travail au Centre à l'ouverture de la prochaine saison.
La région abrite la majorité des 3000 travailleurs, surtout mexicains mais aussi guatémaltèques, qui s'échinent à récolter brocolis, oignons et autres laitues dans les champs québécois, en vertu d'un accord vieux de 30 ans entre les gouvernements canadien et mexicain, et d'une entente soeur plus récente avec le Guatemala. Les fermiers sont contents, les légumes sont récoltés, les travailleurs gagnent en une saison le salaire de plus d'une année: la vie est belle. Mais un deuxième regard sur les conditions de travail incite à la réflexion.
C'est cet éclairage qu'apporte le Centre d'aide aux travailleurs migrants de Saint-Rémi, financé par le syndicat des Travailleurs unis de l'alimentation et du commerce (TUAC), qui indispose certains fermiers de la région. Après avoir essuyé les commentaires de fermiers, le propriétaire du centre commercial a d'ailleurs tenté en vain de résilier le bail du Centre. «Des fermiers ont décidé d'emmener les travailleurs faire leur épicerie ailleurs pour qu'ils ne viennent pas au Centre. D'autres ont interdit à leurs employés de venir ici», affirme Marcia Ribeiro, intervenante au Centre, qui a ouvert ses portes en juin dernier.
«Cela n'a pas d'effet, ceux qui ont besoin de nous, nous joignent autrement. J'en ai même vus débarquer en taxi», poursuit Mme Ribeiro, qui se réjouit de la mise sur pied d'une émission à la radio communautaire, en espagnol, pour rejoindre les travailleurs. En plus de dispenser de l'information sur les droits des travailleurs et de les aider dans différentes démarches administratives, le centre offre des cours de français lors des rares temps libres.
«L'ouverture du Centre a créé une petite onde de choc», reconnaît le directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d'oeuvre étrangère (FERME), René Mantha. Il se demande pourquoi le syndicat le finance, si ce n'est pour en syndiquer les travailleurs. Les TUAC affirment qu'ils ne mèneront pas de campagne de syndicalisation, à moins que des employés ne le demandent.
«Ils [les intervenants du Centre] veulent jouer un rôle que doit normalement jouer le consulat du Mexique, le représentant officiel des travailleurs. On n'a pas besoin de 42 intervenants», s'exclame M. Mantha, soulignant que les fermes adoptent elles-mêmes l'attitude du «bon père de famille».
Dur labeur
Alors que les jeunes préfèrent travailler au McDo pour le même salaire toute l'année, le représentant des fermiers ne voit plus comment ses membres pourraient se débrouiller sans cette main-d'oeuvre venue du sud. «Sans eux, le Québec serait fort sur l'importation de légumes», croit M. Mantha. Mexicains et Guatémaltèques, qui viennent pour des contrats de trois à huit mois, côtoient dans les champs des Néo-Québécois recrutés dans la métropole et quelques Québécois du coin, «qui occupent des emplois mieux rémunérés», note M. Mantha.
Les Mexicains triment dur. Il n'est pas rare qu'ils travaillent du lundi au dimanche, avec une demi-journée de congé. «Aujourd'hui, j'ai vu un chèque de paie de 91 heures», rapporte Marcia Ribeiro.
Les travailleurs migrants ne s'en plaignent généralement pas, au contraire. «Cette semaine, je travaille huit ou neuf heures par jour. Cela permet de se reposer, mais ce n'est pas payant», déplore l'un d'eux, mentionnant le contraste avec la période des semailles en mai et juin, alors qu'ils restaient souvent au champ de 6h à 23h. «Des fois le corps ne suit plus, surtout qu'il faut garder le même rythme toute la journée.»
S'ils alignent les heures sans rechigner, ils veulent cependant que chaque minute leur soit payée, au taux horaire de 7,65 $/l'heure. «Souvent, le boss ne respecte pas les heures de punch. Il ne calcule pas le temps de transport dans les champs», explique l'un d'eux.
Le mois dernier, cinq de ses camarades de la ferme Saint-Clothilde ont prévenu le patron qu'ils s'arrêteraient à midi le dimanche, puisqu'ils ne sont pas payés pour les minutes qui suivent. Le lendemain matin, le fermier leur a dit de rester à la maison, qu'ils contaminaient les autres avec les revendications du Centre. Ils sont retournés au Mexique, plutôt que de rester sans travail à la ferme, où s'entassent 16 hommes sur des lits superposés dans un sous-sol. «Pour ceux qui sont restés maintenant, tout est payé», conclut le travailleur.
À la suite de l'incident, le consul du Mexique a dépêché des représentants sur place pour faire le point avec le fermier. René Mantha a également envoyé une directive aux 300 entreprises embauchant des travailleurs migrants pour s'assurer que toutes les heures soient payées.
La responsable du Centre d'appui aux travailleurs migrants a pu constater au cours de l'été plusieurs autres irrégularités. «Récemment, j'ai vu qu'un fermier leur faisait payer le téléphone de base, sauf qu'en calculant ce qui était prélevé à chacun j'ai réalisé qu'il facturait 70 $ par mois pour la ligne. Dans une autre ferme, on a retenu sur la paie de 10 travailleurs 20 $ pour payer la réparation de la machine à laver», rapporte Mme Ribeiro, ajoutant que d'autres doivent payer leurs vêtements de travail.
Informé de ces cas, le porte-parole de FERME a reconnu qu'il y avait là «un peu d'exagération», mais plaide que l'employeur peut demander une caution pour que les vêtements de travail lui soient remis en bon état. Le consul du Mexique à Montréal, Manuel Cosío, pense lui aussi que ces cas ne sont pas conformes à l'entente Canada-Mexique.
Des papiers d'identité confisqués
En «bons pères de famille», plusieurs fermiers conservent les passeports, cartes d'assurance-maladie et cartes d'assurance-médicaments privée de leurs employés. «Il y a déjà eu des logements volés ou passés au feu. On garde les documents pour la sécurité des travailleurs. S'il arrive un accident, on n'a pas le temps de passer à la maison chercher les cartes», explique René Mantha.
Cette pratique indigne Marcia Ribeiro, jugeant qu'on infantilise ainsi les travailleurs. «Ils dépendent de la disponibilité des patrons pour aller chez le médecin, ce dernier traduit lors de la consultation. Tous les accidents de travail ne sont pas déclarés», explique l'intervenante, à qui plusieurs travailleurs demandent de l'aide pour traduire leurs propos lors de consultations médicales et pour entreprendre des démarches auprès de la CSST.
Au ministère du Développement et des ressources humaines du Canada, on est mal à l'aise avec le fait que les papiers de certains travailleurs leur soient retirés. «C'est très discutable. Les travailleurs devraient en parler à leur consulat», déclare la responsable du programme, Sandra McDonald. Il n'est cependant pas question d'envoyer de directive précise aux fermes. «Ce sont des rumeurs, nous n'avons pas eu de plainte précise», poursuit la fonctionnaire.
Le consul réprouve également cette façon de faire. «Ce n'est pas légal. Chaque fois qu'un cas est porté à notre attention, on en discute avec le fermier», fait valoir M. Cosío.
Pour Marcia Ribeiro, le programme devrait être mieux encadré pour éviter les abus de certains fermiers. «C'est une main-d'oeuvre fidèle, humble et travailleuse. Ils ne demandent pas d'augmentation de salaire, ni rien qui ne soit pas déjà réglementé. Ils disent seulement "Fais-moi travailler autant que tu veux, donne-moi un lit, que je ne suis pas obligé de partager avec un autre homme, et ne me fais pas payer mes bottes"», conclut la jeune femme, qui espère pouvoir continuer son travail au Centre à l'ouverture de la prochaine saison.
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