Boucan à la télé française
La télévision a-t-elle pour rôle essentiel de vendre du Coke? «Oui!», répond le président de TF1.
Christian Rioux
9 septembre 2004
Paris — La déclaration était passée inaperçue. C'était au début de l'été, alors que le petit monde médiatique français ne rêvait que de partir en vacances. Une fois les chaleurs passées et les maillots rangés, ces quelques mots lâchés sans trop y penser sont devenus le principal objet de polémique de cette rentrée parisienne.
Rien de bien excitant, pourtant, dans ce livre d'entretiens avec de grands patrons français publié en mai dernier par les Éditions du Huitième Jour. Sauf que Patrick Le Lay, le grand patron de la première chaîne française, TF1, s'y exprime avec une rare franchise sur le rôle de la télévision grand public. Des propos dignes du dernier épisode d'Elvis Gratton, qui porte justement sur le petit écran!
Lorsqu'on lui demande quel rôle joue la télévision, le p.-d.g. de l'équivalent français de TVA n'y va pas par quatre chemins: «Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision, dit-il. Mais dans une perspective "business", soyons réalistes: à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit.»
On aurait pu mettre ces mots sur le compte de l'étourderie si le patron de TF1, convaincu de s'adresser à un public trié sur le volet, ne s'était pas lancé dans une explication détaillée de la façon dont sa chaîne assume ce rôle. «Pour que le message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible, poursuit Le Lay. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible.»
Trois mois plus tard, le président de TF1 a beau ne plus se souvenir «précisément de cet entretien» et dire qu'il ne s'agissait pas d'«une interview officielle», ces quelques phrases ont explosé comme une bombe au beau milieu de la rentrée médiatique parisienne. L'homme le plus influent du petit écran français n'a pas trouvé un seul défenseur pour excuser ses paroles, qu'il qualifie lui-même, dans la dernière livraison de l'hebdomadaire Télérama, d'«un peu caricaturales et étroites». Pour la plupart des observateurs, elles rendent pourtant compte de la dérive actuelle de la télévision française.
«On a le sentiment d'être dans Le meilleur des mondes, où les personnes ne sont plus que des marchandises qu'on manipule», dit le député vert Noël Mamère, qui voit dans cette étonnante franchise le résultat de la concentration des médias. Selon l'ancien premier ministre Michel Rocard, il est néanmoins «essentiel que cette phrase ait été dite». Le député européen cite l'Américain Neil Postman, qui publia dès 1986 un livre au titre prémonitoire, Amusing Ourselves To Death (Se distraire à en mourir).
On s'en doutait, la réplique a été particulièrement cinglante dans les milieux culturels. «Jamais je n'aurais imaginé qu'un grand patron français adopte publiquement le discours des personnages que j'avais mis en scène dans mon livre 99 francs!», dit Frédéric Beigbeder, cet ancien rédacteur publicitaire devenu romancier.
La Société civile des auteurs multimédia (SCAM), qui rassemble 20 000 créateurs de la télévision et de la radio, a lancé une campagne contre le patron de TF1. Elle diffuse notamment une affichette barrée d'un grand «non!» sur laquelle on peut lire: «Les propos tenus par le président de TF1 témoignent du niveau de dégradation que peut atteindre la télévision dans nos sociétés.»
Au moment de lancer leur nouvelle programmation, les chaînes publiques ont tenté d'utiliser l'événement à leur avantage. «Sur Arte, le cerveau du téléspectateur, on souhaite le rendre curieux et non pas disponible pour les annonceurs publicitaires, dit le président de cette chaîne culturelle. On ne fait pas le même métier.» Jérôme Clément s'étonne du silence des responsables politiques. Ni le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, ni le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA, le CRTC français) n'ont jugé bon de s'exprimer à ce sujet. Le président du CSA, Dominique Baudis, a répondu qu'il ne commentait pas les propos des dirigeants de chaîne.
Évoquant sans le nommer son principal concurrent, le président de la chaîne publique France 2, Marc Tessier, a eu beau jeu de dire qu'il faisait «appel à l'intelligence plus qu'à la capacité de consommation des téléspectateurs». Plusieurs reconnaîtront cependant que la dérive de la télévision privée est loin d'avoir épargné sa consoeur publique, même si France 2 ne verse pas dans la télé-réalité.
Pour sa défense, le président de TF1 expliquait au magazine Télérama que, pour des raisons d'«éthique», jamais il n'accepterait que les journaux télévisés soient interrompus par la publicité comme on le fait aux États-Unis... et au Québec.
Privatisée en 1987, TF1 s'est lancée à corps perdu en 2001 dans les émissions de télé-réalité avec Loft Story (dont la formule a été reprise au Québec sur TVA). Les cotes d'écoute sans précédent ont convaincu la direction du groupe de récidiver. Ce fut donc Star Academy (aussi reprise sur TVA) et ses nombreux succédanés. La nouvelle grille de TF1 comprend d'ailleurs une quatrième édition de Star Academy ainsi que plusieurs importations américaines de la même eau, comme Queer (où cinq homosexuels donnent un nouveau look à un hétérosexuel) et The Apprentice (où un multimillionnaire se cherche un collaborateur).
Patrick Le Lay est responsable depuis 1984 de la diversification au sein du géant français du bâtiment Bouygues. Grâce à lui, TF1 est aujourd'hui à la tête d'un groupe qui comprend des chaînes aussi différentes que M6, LCI, Eurosport, Odyssée, Histoire et le bouquet satellite TPS. Les recettes publicitaires du groupe ont progressé de 6,5 %, au premier semestre 2004. Le résultat d'exploitation du groupe est encore plus spectaculaire: celui-ci enregistre des profits de 25,8 %, soit 460 millions de dollars.
À croire que la France ne manque pas de «cerveaux disponibles».
Rien de bien excitant, pourtant, dans ce livre d'entretiens avec de grands patrons français publié en mai dernier par les Éditions du Huitième Jour. Sauf que Patrick Le Lay, le grand patron de la première chaîne française, TF1, s'y exprime avec une rare franchise sur le rôle de la télévision grand public. Des propos dignes du dernier épisode d'Elvis Gratton, qui porte justement sur le petit écran!
Lorsqu'on lui demande quel rôle joue la télévision, le p.-d.g. de l'équivalent français de TVA n'y va pas par quatre chemins: «Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision, dit-il. Mais dans une perspective "business", soyons réalistes: à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit.»
On aurait pu mettre ces mots sur le compte de l'étourderie si le patron de TF1, convaincu de s'adresser à un public trié sur le volet, ne s'était pas lancé dans une explication détaillée de la façon dont sa chaîne assume ce rôle. «Pour que le message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible, poursuit Le Lay. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible.»
Trois mois plus tard, le président de TF1 a beau ne plus se souvenir «précisément de cet entretien» et dire qu'il ne s'agissait pas d'«une interview officielle», ces quelques phrases ont explosé comme une bombe au beau milieu de la rentrée médiatique parisienne. L'homme le plus influent du petit écran français n'a pas trouvé un seul défenseur pour excuser ses paroles, qu'il qualifie lui-même, dans la dernière livraison de l'hebdomadaire Télérama, d'«un peu caricaturales et étroites». Pour la plupart des observateurs, elles rendent pourtant compte de la dérive actuelle de la télévision française.
«On a le sentiment d'être dans Le meilleur des mondes, où les personnes ne sont plus que des marchandises qu'on manipule», dit le député vert Noël Mamère, qui voit dans cette étonnante franchise le résultat de la concentration des médias. Selon l'ancien premier ministre Michel Rocard, il est néanmoins «essentiel que cette phrase ait été dite». Le député européen cite l'Américain Neil Postman, qui publia dès 1986 un livre au titre prémonitoire, Amusing Ourselves To Death (Se distraire à en mourir).
On s'en doutait, la réplique a été particulièrement cinglante dans les milieux culturels. «Jamais je n'aurais imaginé qu'un grand patron français adopte publiquement le discours des personnages que j'avais mis en scène dans mon livre 99 francs!», dit Frédéric Beigbeder, cet ancien rédacteur publicitaire devenu romancier.
La Société civile des auteurs multimédia (SCAM), qui rassemble 20 000 créateurs de la télévision et de la radio, a lancé une campagne contre le patron de TF1. Elle diffuse notamment une affichette barrée d'un grand «non!» sur laquelle on peut lire: «Les propos tenus par le président de TF1 témoignent du niveau de dégradation que peut atteindre la télévision dans nos sociétés.»
Au moment de lancer leur nouvelle programmation, les chaînes publiques ont tenté d'utiliser l'événement à leur avantage. «Sur Arte, le cerveau du téléspectateur, on souhaite le rendre curieux et non pas disponible pour les annonceurs publicitaires, dit le président de cette chaîne culturelle. On ne fait pas le même métier.» Jérôme Clément s'étonne du silence des responsables politiques. Ni le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, ni le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA, le CRTC français) n'ont jugé bon de s'exprimer à ce sujet. Le président du CSA, Dominique Baudis, a répondu qu'il ne commentait pas les propos des dirigeants de chaîne.
Évoquant sans le nommer son principal concurrent, le président de la chaîne publique France 2, Marc Tessier, a eu beau jeu de dire qu'il faisait «appel à l'intelligence plus qu'à la capacité de consommation des téléspectateurs». Plusieurs reconnaîtront cependant que la dérive de la télévision privée est loin d'avoir épargné sa consoeur publique, même si France 2 ne verse pas dans la télé-réalité.
Pour sa défense, le président de TF1 expliquait au magazine Télérama que, pour des raisons d'«éthique», jamais il n'accepterait que les journaux télévisés soient interrompus par la publicité comme on le fait aux États-Unis... et au Québec.
Privatisée en 1987, TF1 s'est lancée à corps perdu en 2001 dans les émissions de télé-réalité avec Loft Story (dont la formule a été reprise au Québec sur TVA). Les cotes d'écoute sans précédent ont convaincu la direction du groupe de récidiver. Ce fut donc Star Academy (aussi reprise sur TVA) et ses nombreux succédanés. La nouvelle grille de TF1 comprend d'ailleurs une quatrième édition de Star Academy ainsi que plusieurs importations américaines de la même eau, comme Queer (où cinq homosexuels donnent un nouveau look à un hétérosexuel) et The Apprentice (où un multimillionnaire se cherche un collaborateur).
Patrick Le Lay est responsable depuis 1984 de la diversification au sein du géant français du bâtiment Bouygues. Grâce à lui, TF1 est aujourd'hui à la tête d'un groupe qui comprend des chaînes aussi différentes que M6, LCI, Eurosport, Odyssée, Histoire et le bouquet satellite TPS. Les recettes publicitaires du groupe ont progressé de 6,5 %, au premier semestre 2004. Le résultat d'exploitation du groupe est encore plus spectaculaire: celui-ci enregistre des profits de 25,8 %, soit 460 millions de dollars.
À croire que la France ne manque pas de «cerveaux disponibles».
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