dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 01h01
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Que reste-t-il du bien commun? - Cynisme et bien commun: les causes politiques d'un malaise

Jean-Herman Guay - Professeur de science politique, Université de Sherbrooke  30 août 2004 
Depuis l'an dernier, l'actualité politique — forte de deux campagnes électorales, au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales — a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a reproduit tout au long de l'été des extraits de cette série. En voici la dernière tranche.

Partons du réel. Quelle part des richesses met-on en commun? Si l'on prend la société canadienne et qu'on considère les 30 dernières années, il ne fait aucun doute que la proportion des richesses produites mises en commun par l'entremise des impôts, des taxes et des contributions de toute nature constitue une portion pour «gros appétit».

Les dépenses publiques canadiennes représentent plus de 35 % du produit intérieur brut du pays. De celles-là, les deux tiers visent le soutien direct aux individus et aux familles. Dans les domaines de l'éducation et de la santé, la part que doit débourser l'usager est limitée, ce sont les contribuables qui en paient principalement les coûts. Pour chaque place en garderie, pour chaque banc d'école, pour chaque séjour à l'hôpital, le trésor public assume une large part des coûts. [...] Regardons autour de nous: il y a peu de secteurs où la contribution commune est carrément absente.

La construction de ces mesures de partage a eu des effets directs sur la vie des individus: aujourd'hui, un jeune sur quatre obtient un diplôme de premier cycle universitaire, alors que la proportion était de un sur huit il y a 30 ans. Au début des années 1960, plus de la moitié des adultes avaient tout juste un diplôme d'études primaires. Quant à la santé, un indicateur parle pour presque tous les autres: depuis un siècle, l'espérance de vie a augmenté de 30 ans.

Par ses programmes sociaux et ses mesures fiscales, le Canada se classe parmi les pays les plus égalitaires de la planète. Il devance à ce chapitre, selon plusieurs indicateurs, le Royaume-Uni et la France, là où l'on trouve des traditions socialistes bien ancrées.

Une communauté élargie

Autre phénomène: l'élargissement de la communauté. Elle n'est plus l'apanage des hommes blancs, hétérosexuels et propriétaires. Les mesures discriminatoires intégrées à la culture d'autrefois sont réprouvées, condamnées. Les écarts entre le revenu des hommes et celui des femmes se sont rétrécis. Les handicapés ont vu leur statut s'améliorer. Et les différentes orientations sexuelles sont à présent respectées. [...]

Les mises en commun ne relèvent pas exclusivement de l'État. Il faut aussi tenir compte de la vie associative où, depuis 20 ans, une véritable explosion s'est produite. Les individus disposent de plus d'organisations, de plus de lieux pour s'exprimer, prendre la parole ou défendre leur point de vue. [...]

Mais il y a plus. Par le biais des nouvelles technologies, jamais la mise en commun des informations n'aura été aussi rapide, efficace et démocratique. Jamais les oeuvres d'art n'auront été tant vues. Jamais il n'aura été aussi facile de retrouver un texte de Platon, un plan de Paris ou un document gouvernemental. Jamais il n'aura été aussi facile d'éditer et de diffuser un écrit, de produire et de faire connaître une bande vidéo. [...]

Certains diront que ces progrès se sont faits au détriment des pays en développement. L'examen de la situation internationale réfute cette analyse. Le dernier Rapport mondial sur le développement humain (2003), produit par les Nations unies, souligne la nature des progrès pour la majorité des pays: «Ces

30 dernières années, nous avons assisté à des améliorations spectaculaires dans le monde en développement. L'espérance de vie a gagné huit ans. L'analphabétisme a été quasiment réduit de moitié, pour tomber à 25 %. Et en Asie de l'Est, le nombre de personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour a été presque divisé par deux au cours des années 90.» [...]

Action commune dévalorisée

La question qui nous tenaille est celle-ci: pourquoi le tableau que nous venons de dresser apparaît-il aux yeux de bon nombre de lecteurs — et même à son auteur — relever d'une pensée naïve, jovialiste, quasi enfantine? Pourquoi semble-t-il si suspect alors qu'il repose sur des chiffres difficilement contestables? D'où vient donc ce sentiment en contradiction avec les faits? [...]

Le cynisme est si présent — si disproportionné — que l'indifférence et le haussement d'épaules tiennent lieu d'action. Les conséquences de cette situation sont multiples. Il en est cependant une qui parle plus que toutes les autres: le taux de participation aux élections générales. En 2000, les Canadiens ont été aux urnes dans une proportion de 61 %, le plus faible niveau de l'histoire du pays! Cette chute s'inscrit dans une tendance. [...]

Quand un phénomène atteint une telle ampleur, l'explication par des causes conjoncturelles et adventices est insuffisante. Les causes sont plus complexes, plus lourdes, si quotidiennes qu'on ne les voit même pas. [...]

La vie de tous les jours, celle du travail tout comme celle de la consommation, n'a pas cessé de se spécialiser. Révolu le temps du «modèle T». Les entreprises offrent quantité de produits très variés. La consommation de masse dépersonnalisée a fait place à un marché morcelé, une trame complexe constituée d'une multitude de secteurs spécialisés. [...]

Les modes de vie ont pu du même coup se segmenter. Et la rentabilité est au rendez-vous. Un produit qui toucherait 2 % du marché générerait des profits parce que le marché est désormais mondial! Tout cela est connu. C'est son impact sur le politique qu'on a moins souligné.

Le «produit» politique

Dans le domaine politique, le «produit» n'a rien de personnel: il ne peut répondre aux préférences de chacun. Le discours politique doit reposer sur le plus grand dénominateur commun. L'obtention d'un seul siège à l'Assemblée nationale exige une part de 20 % à 30 % du marché politique. Coincée dans cette arithmétique, l'offre politique tend à s'uniformiser, son discours devient vide, fade, plat, dépersonnalisé, aseptisé, si général que chacun peut s'y retrouver — le temps d'une campagne — sans pour autant s'y identifier vraiment. [...]

Cette capacité croissante à faire des choix précis dans la «société domestique», selon l'expression d'Aristote, rend la contrainte de la «société politique» pesante, parfois même insupportable.

Il est un deuxième facteur qui fragmente le sentiment commun, c'est la prédominance accordée à ce qui nous est spécifique. Quand on considère une nouvelle proposition fiscale, le tracé envisagé d'une autoroute ou la fusion prochaine de municipalités, chacun mesure son appui en fonction des variables de son «vécu». Genre, langue, profession, âge, lieu de résidence, autant de critères qui guident nos choix. Tout est jugé à l'aune du particulier. Le système, écrit Charles Taylor, est «mû par un esprit de confrontation qui incite le citoyen à faire valoir ses droits, quelles qu'en soient les conséquences pour la collectivité».

Entre notre citoyenneté générale et notre citoyenneté particulière, cette dernière l'emporte presque constamment. [...] Cette attitude a un effet corrosif sur le bien commun puisqu'elle met l'accent tantôt sur la part déficitaire, ce qui nous est «dû», tantôt sur la part «arrachée» dans des «combats héroïques». Jamais le centre n'est valorisé.

Les discours que tiennent les mouvements sociaux (syndicats, groupes de jeunes ou de femmes) à propos de leur histoire procèdent selon le même schéma: toute reconnaissance est le résultat d'une bataille; tout affaiblissement de la vigilance provoquera un recul. Le centre est un monstre mesquin et aveugle qui avance à coups d'obligations et de pressions. Rien d'étonnant à ce que le sentiment commun aille au diable. [...]

De plus, la société postmoderne est indéniablement marquée par la multiplication des centres de décisions. D'abord au sein de l'État (conseils, régies, commissions, sociétés, bureaux, etc.), puis hors de l'État (centres de recherche, syndicats, associations, regroupements, fédérations, etc.). On compte enfin des organismes extra-sociétaux qui pullulent depuis quelques années. La mondialisation ne cesse d'ajouter de nouveaux intervenants. À ces entités, il faut bien évidemment ajouter les individus qui ont leur propre liberté d'expression et de divulgation. [...]

Les théoriciens modernes du libéralisme comme Michael Polanyi ont exposé l'avantage que présentait ce modèle sur celui du «plan unique» du communisme soviétique. Il en résulte une société polycentrique plus efficace, selon eux, parce que capable de saisir les opportunités, de capter les nouvelles idées et de s'adapter rapidement aux aléas du parcours. Les processus sociaux donnent ainsi lieu à un système complexe, spontané, dans lequel tout procède par «ajustements mutuels» réalisés par les milliers de protagonistes du terrain.

Il n'en reste pas moins que cet ensemble «efficace» donne, au jour le jour, une impression de désordre. Les mécanismes régulateurs n'agissent que sur le moyen et le long terme. À court terme, c'est l'impression de chaos qui domine. [...]

La reconstruction du bien commun

Que faire? Quel antidote proposer à cette érosion du sentiment commun et à la dévalorisation de l'action commune? On peut, bien sûr, envisager des changements institutionnels. Par exemple, pour ce qui est du Québec, assouplissement de la discipline de parti, instauration d'un régime électoral qui ferait place à la représentation proportionnelle, reconnaissance de l'initiative populaire en matière référendaire. Ces réformes permettraient à la société de retrouver un peu de sa diversité en son centre.

Il faut cependant éviter d'aller trop loin dans cette voie: une représentation proportionnelle intégrale peut fragmenter le corps législatif et l'exposer à la puissance de groupes précis. Segmenter le corps législatif à l'image du marché est impossible. Et, au terme des délibérations, la loi restera «une», applicable à tous.

Nous sommes aussi d'avis que l'éducation citoyenne pourrait être un vecteur positif. Chez nous, ce n'est que très récemment qu'on a accepté d'accorder quelques heures par semaine à cette discipline scolaire. C'est déjà un premier pas. Les paris sont cependant ouverts quant à la réussite de l'aventure. Un fait demeure: les Américains enseignent la citoyenneté à leurs enfants depuis des décennies et pourtant leur participation électorale ne cesse de chuter! [...]

Il s'ajoute une réalité plus fondamentale, ontologique. L'écart entre le réel et le sentiment qu'on en a, entre «ce qui est» et le désir de «ce qui devrait être», persistera. Le sentiment d'insatisfaction-inadéquation continuera d'habiter le bien commun pour une raison bien simple: il constitue son essence, la plus irréductible de ses composantes, le noyau de son énergie. Le bien commun n'est peut-être rien d'autre que ce désir insatiable d'ajouter, de modifier, cet élan qui considère que le réel est injuste et inacceptable et que les humains méritent mieux, plus ou autrement. [...]

Le politique a été, tout au moins au XXe siècle, un écran où l'on a projeté nos attentes et nos espoirs. Nous avons confié à l'État le rôle de la Providence. Cette mission, compte tenu du niveau symbolique où se situe la demande, est impossible à remplir. Il faut avoir à l'endroit du bien commun et de ses composantes un rapport plus pragmatique, plus humain, moins religieux, qui accepte la dissonance qu'il recèle. [...]

L'exigence intellectuelle du présent est de reconquérir et de reconstruire la confiance en l'aventure humaine en soulignant tous ces incroyables progrès qui ne sont visibles que sur la longue durée. Point de contentement, ni de ressentiment. L'exigence intellectuelle nous convie à un «consentement au monde», à une attitude plus modérée à l'endroit du bien commun et plus à même de ranimer l'action commune.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
1 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012