Coude à coude avec Kerry - Pourquoi Bush peut encore gagner
La polarisation a eu pour effet de réduire le nombre d'électeurs susceptibles d'être influencés par la campagne électorale
Richard Nadeau - Professeur de science politique et directeur de recherche (opinion publique et processus démocratiques) à la Chaire d’études politiques et économiques américaines de l’Université de Montréal
26 août 2004
À quelques jours de la convention républicaine de New York qui sonnera le ralliement des troupes de George Bush, une chose est claire: si les électeurs québécois ou canadiens pouvaient choisir le prochain président américain, le démocrate John Kerry serait assuré d'une victoire écrasante. À l'extérieur des États-Unis, l'opposition au président républicain sortant est si forte que plusieurs ont sans doute du mal à concevoir qu'il puisse avoir de véritables chances de remporter la victoire.
Il y a certes des signes qui annoncent une relève de la garde à Washington. Depuis le printemps, Kerry et Bush s'échangent la majorité du vote populaire, mais les sondages État par État donnent au candidat démocrate une avance au collège électoral qui lui assurerait la victoire le 2 novembre. Cependant, il est encore trop tôt pour conclure que la partie est jouée. George Bush peut encore gagner, et il importe de comprendre pourquoi.
Les tendances lourdes
Depuis un demi-siècle, les candidats républicains ont remporté huit élections présidentielles sur treize (six sur neuf depuis 1968). Pendant la même période, les Américains ont le plus souvent élu des majorités démocrates au Congrès.
Comment expliquer cet apparent paradoxe? On a parlé de la qualité des candidats républicains, du biais conservateur de l'électorat, de la crédibilité des républicains en politique étrangère, du souci d'équilibre de certains électeurs qui appuient les démocrates au Congrès pour s'occuper des enjeux intérieurs et soutiennent les républicains pour faire prévaloir les intérêts américains sur la scène internationale. Ces explications ne suffisent pas.
Depuis l'époque du New Deal, les Américains s'identifient davantage au Parti démocrate. L'écart, jadis important, est plutôt marginal aujourd'hui: environ 33 % des électeurs s'identifient aux démocrates, un peu de moins de 30 % aux républicains, alors que les autres se disent «indépendants». Cette orientation démocrate est compensée par une inclination conservatrice. Environ deux Américains sur cinq se disent conservateurs, un nombre comparable se dit «modéré». Moins d'un cinquième de l'électorat s'affiche «libéral».
Ces deux dimensions se renforcent mutuellement. Une écrasante proportion des républicains conservateurs et des démocrates libéraux se rangent derrière le candidat de leur parti. L'appui à Bush domine chez les républicains modérés et les indépendants conservateurs, et Kerry peut compter sur une solide majorité des démocrates modérés et des indépendants libéraux. Le champ de bataille électoral, plutôt circonscrit, est donc surtout formé d'électeurs indépendants et modérés, les plus susceptibles d'être influencés par la personnalité des candidats et le déroulement de la campagne.
Un électorat polarisé
L'électorat américain est de plus en plus polarisé. Avant les réformes raciales des années 60, le Parti démocrate réunissait une aile libérale concentrée dans le Nord-Est et une aile conservatrice concentrée dans le Sud et hostile à l'émancipation des Noirs. Depuis, les Blancs du Sud ont enterré leur hostilité envers le parti de Lincoln et la région est devenue un bastion républicain. Le ralliement des conservateurs sudistes au Parti républicain et le mouvement inverse des libéraux vers le Parti démocrate ont cimenté le lien entre les orientations idéologiques et partisanes des Américains.
D'autres clivages sont à noter. Les Noirs appuient Kerry à plus de 85 % et les hispanophones à 60 % (sauf la diaspora cubaine de Floride, solidement républicaine). George Bush mène dans l'électorat blanc, où l'écart entre les préférences des plus nantis (davantage républicains) et des moins favorisés (domination démocrate) s'est accru depuis deux décennies.
Le patriotisme et la religion alimentent la polarisation. Le sentiment patriotique, assez homogène jusqu'aux années 80, est maintenant beaucoup plus marqué chez les républicains. Pour ces patriotes «fondamentalistes», le prosélytisme de la politique étrangère néoconservatrice de George Bush a l'heur de plaire et l'attitude plus prudente des démocrates en politique étrangère est perçue comme molle ou, à l'extrême, comme antipatriotique.
La montée de la ferveur religieuse contribue à polariser l'électorat. Les protestants fondamentalistes forment le noyau dur du camp républicain et les catholiques pratiquants, autrefois fidèles au Parti démocrate, manifestent une sympathie croissante pour le parti de George Bush. Sur ce plan, le fait que John Kerry représente le Massachusetts, bastion des valeurs sociales libérales, constitue pour lui un handicap dans l'Amérique «profonde», où les valeurs conservatrices incarnées par Bush sont davantage la norme que l'exception.
Comment convaincre les indécis ?
La polarisation a eu pour effet de réduire le nombre d'électeurs susceptibles d'être influencés par la campagne électorale —le swing vote — à moins de 20 %, contre un peu plus de 30 % lors des scrutins précédents. Rien ne laisse croire que ces électeurs ne soient acquis à l'un ou à l'autre des candidats.
La chasse aux indécis requiert du doigté. Moins intéressés à la politique, ceux-ci sont difficiles à rejoindre et sont souvent tiraillés entre des inclinations opposées. La personnalité des candidats et leur aptitude à s'occuper des enjeux de l'heure pourraient faire la différence pour ces late deciders. Or les sondages montrent que la balance ne penche ni pour l'un ni pour l'autre des candidats. Si George Bush est perçu comme plus fiable et constant, on attribue à John Kerry plus de compassion. Aucun ne dispose d'un avantage décisif au chapitre de l'honnêteté ou de la compétence.
Trois enjeux dominent les préoccupations: l'économie, où John Kerry est perçu comme plus compétent; la lutte contre le terrorisme, où George Bush a la cote; et la guerre en Irak, où ni l'un ni l'autre ne s'impose clairement comme l'homme de la situation.
Il est clair que les républicains continueront d'alimenter le doute sur la fermeté de Kerry face au terrorisme et braqueront leurs projecteurs sur les indicateurs économiques qui prennent du mieux. La reprise actuelle est timide et entraîne peu de gains d'emplois, mais le ralentissement économique a été plus coûteux pour les démunis — acquis aux démocrates — que pour les électeurs convoités par George Bush.
La marge de manoeuvre est mince. John Kerry doit prouver qu'il est capable de faire preuve de fermeté et de constance en politique étrangère et montrer qu'il mènerait à bien l'intervention en Irak (qu'il a appuyée) sans perdre l'appui de ceux qui s'y opposent. Sur le tableau de l'économie, il doit attirer l'attention sur les faiblesses de l'administration Bush tout en convaincant les électeurs que son programme permettra une reprise sans douleur.
La donne est donc assez claire. Si le président actuel parvient à mettre le terrorisme et les enjeux internationaux à l'avant-plan, à éviter l'escalade en Irak et à opposer la faiblesse perçue de son adversaire à sa propre fermeté (comme son père l'avait fait en 1988 face à Michael Dukakis), ses chances de l'emporter sont bonnes. Si, au contraire, le débat porte sur les questions intérieures et que la situation en Irak s'envenime soudainement, John Kerry pourrait bien arracher la victoire.
Des embûches pour Kerry
Des obstacles se dressent toutefois sur la route de Kerry. Dans l'immédiat, la convention républicaine devrait permettre à George Bush de regagner les quelques points perdus lors de la convention démocrate.
Plus fondamentalement, la difficulté pour l'aspirant démocrate tient à son statut de challenger face à un président en exercice car il est plus facile de semer le doute à propos d'un candidat peu connu. La campagne actuellement menée pour ternir le passé militaire de John Kerry paraît l'avoir déstabilisé alors que George Bush, à l'opposé, semble immunisé contre les attaques personnelles. Le virulent documentaire de Michael Moore, Farhenheit 9/11, qui a attiré des millions de spectateurs, paraît avoir amené bien peu d'électeurs à retirer leur appui au président sortant.
Les débats télévisés représentent un autre risque pour John Kerry. Sur le plan du contenu, il s'en trouve peu pour donner l'avantage à George Bush, mais les démocrates ont tout à perdre à sous-estimer ses talents de debater. Il n'est pas exclu qu'on assiste à une reprise des débats de l'automne 2000, alors que George Bush avait déstabilisé un vice-président sortant qui maîtrisait mieux les dossiers que lui.
Finalement, les démocrates devront aussi composer, comme en 2000, avec la présence du candidat de «gauche» Ralph Nader, dont les partisans sont suffisamment nombreux (de 1 à 3 %) pour permettre à Bush de coiffer Kerry au fil d'arrivée dans un certain nombre d'États clés.
Rien n'est donc joué, et George Bush n'est pas encore battu, bien au contraire. Quoi qu'il advienne, il est vraisemblable de penser, compte tenu de la polarisation de l'électorat américain et de l'équilibre des forces en présence, que l'actuelle campagne débouchera sur un résultat serré à l'image d'un pays divisé.
Il y a certes des signes qui annoncent une relève de la garde à Washington. Depuis le printemps, Kerry et Bush s'échangent la majorité du vote populaire, mais les sondages État par État donnent au candidat démocrate une avance au collège électoral qui lui assurerait la victoire le 2 novembre. Cependant, il est encore trop tôt pour conclure que la partie est jouée. George Bush peut encore gagner, et il importe de comprendre pourquoi.
Les tendances lourdes
Depuis un demi-siècle, les candidats républicains ont remporté huit élections présidentielles sur treize (six sur neuf depuis 1968). Pendant la même période, les Américains ont le plus souvent élu des majorités démocrates au Congrès.
Comment expliquer cet apparent paradoxe? On a parlé de la qualité des candidats républicains, du biais conservateur de l'électorat, de la crédibilité des républicains en politique étrangère, du souci d'équilibre de certains électeurs qui appuient les démocrates au Congrès pour s'occuper des enjeux intérieurs et soutiennent les républicains pour faire prévaloir les intérêts américains sur la scène internationale. Ces explications ne suffisent pas.
Depuis l'époque du New Deal, les Américains s'identifient davantage au Parti démocrate. L'écart, jadis important, est plutôt marginal aujourd'hui: environ 33 % des électeurs s'identifient aux démocrates, un peu de moins de 30 % aux républicains, alors que les autres se disent «indépendants». Cette orientation démocrate est compensée par une inclination conservatrice. Environ deux Américains sur cinq se disent conservateurs, un nombre comparable se dit «modéré». Moins d'un cinquième de l'électorat s'affiche «libéral».
Ces deux dimensions se renforcent mutuellement. Une écrasante proportion des républicains conservateurs et des démocrates libéraux se rangent derrière le candidat de leur parti. L'appui à Bush domine chez les républicains modérés et les indépendants conservateurs, et Kerry peut compter sur une solide majorité des démocrates modérés et des indépendants libéraux. Le champ de bataille électoral, plutôt circonscrit, est donc surtout formé d'électeurs indépendants et modérés, les plus susceptibles d'être influencés par la personnalité des candidats et le déroulement de la campagne.
Un électorat polarisé
L'électorat américain est de plus en plus polarisé. Avant les réformes raciales des années 60, le Parti démocrate réunissait une aile libérale concentrée dans le Nord-Est et une aile conservatrice concentrée dans le Sud et hostile à l'émancipation des Noirs. Depuis, les Blancs du Sud ont enterré leur hostilité envers le parti de Lincoln et la région est devenue un bastion républicain. Le ralliement des conservateurs sudistes au Parti républicain et le mouvement inverse des libéraux vers le Parti démocrate ont cimenté le lien entre les orientations idéologiques et partisanes des Américains.
D'autres clivages sont à noter. Les Noirs appuient Kerry à plus de 85 % et les hispanophones à 60 % (sauf la diaspora cubaine de Floride, solidement républicaine). George Bush mène dans l'électorat blanc, où l'écart entre les préférences des plus nantis (davantage républicains) et des moins favorisés (domination démocrate) s'est accru depuis deux décennies.
Le patriotisme et la religion alimentent la polarisation. Le sentiment patriotique, assez homogène jusqu'aux années 80, est maintenant beaucoup plus marqué chez les républicains. Pour ces patriotes «fondamentalistes», le prosélytisme de la politique étrangère néoconservatrice de George Bush a l'heur de plaire et l'attitude plus prudente des démocrates en politique étrangère est perçue comme molle ou, à l'extrême, comme antipatriotique.
La montée de la ferveur religieuse contribue à polariser l'électorat. Les protestants fondamentalistes forment le noyau dur du camp républicain et les catholiques pratiquants, autrefois fidèles au Parti démocrate, manifestent une sympathie croissante pour le parti de George Bush. Sur ce plan, le fait que John Kerry représente le Massachusetts, bastion des valeurs sociales libérales, constitue pour lui un handicap dans l'Amérique «profonde», où les valeurs conservatrices incarnées par Bush sont davantage la norme que l'exception.
Comment convaincre les indécis ?
La polarisation a eu pour effet de réduire le nombre d'électeurs susceptibles d'être influencés par la campagne électorale —le swing vote — à moins de 20 %, contre un peu plus de 30 % lors des scrutins précédents. Rien ne laisse croire que ces électeurs ne soient acquis à l'un ou à l'autre des candidats.
La chasse aux indécis requiert du doigté. Moins intéressés à la politique, ceux-ci sont difficiles à rejoindre et sont souvent tiraillés entre des inclinations opposées. La personnalité des candidats et leur aptitude à s'occuper des enjeux de l'heure pourraient faire la différence pour ces late deciders. Or les sondages montrent que la balance ne penche ni pour l'un ni pour l'autre des candidats. Si George Bush est perçu comme plus fiable et constant, on attribue à John Kerry plus de compassion. Aucun ne dispose d'un avantage décisif au chapitre de l'honnêteté ou de la compétence.
Trois enjeux dominent les préoccupations: l'économie, où John Kerry est perçu comme plus compétent; la lutte contre le terrorisme, où George Bush a la cote; et la guerre en Irak, où ni l'un ni l'autre ne s'impose clairement comme l'homme de la situation.
Il est clair que les républicains continueront d'alimenter le doute sur la fermeté de Kerry face au terrorisme et braqueront leurs projecteurs sur les indicateurs économiques qui prennent du mieux. La reprise actuelle est timide et entraîne peu de gains d'emplois, mais le ralentissement économique a été plus coûteux pour les démunis — acquis aux démocrates — que pour les électeurs convoités par George Bush.
La marge de manoeuvre est mince. John Kerry doit prouver qu'il est capable de faire preuve de fermeté et de constance en politique étrangère et montrer qu'il mènerait à bien l'intervention en Irak (qu'il a appuyée) sans perdre l'appui de ceux qui s'y opposent. Sur le tableau de l'économie, il doit attirer l'attention sur les faiblesses de l'administration Bush tout en convaincant les électeurs que son programme permettra une reprise sans douleur.
La donne est donc assez claire. Si le président actuel parvient à mettre le terrorisme et les enjeux internationaux à l'avant-plan, à éviter l'escalade en Irak et à opposer la faiblesse perçue de son adversaire à sa propre fermeté (comme son père l'avait fait en 1988 face à Michael Dukakis), ses chances de l'emporter sont bonnes. Si, au contraire, le débat porte sur les questions intérieures et que la situation en Irak s'envenime soudainement, John Kerry pourrait bien arracher la victoire.
Des embûches pour Kerry
Des obstacles se dressent toutefois sur la route de Kerry. Dans l'immédiat, la convention républicaine devrait permettre à George Bush de regagner les quelques points perdus lors de la convention démocrate.
Plus fondamentalement, la difficulté pour l'aspirant démocrate tient à son statut de challenger face à un président en exercice car il est plus facile de semer le doute à propos d'un candidat peu connu. La campagne actuellement menée pour ternir le passé militaire de John Kerry paraît l'avoir déstabilisé alors que George Bush, à l'opposé, semble immunisé contre les attaques personnelles. Le virulent documentaire de Michael Moore, Farhenheit 9/11, qui a attiré des millions de spectateurs, paraît avoir amené bien peu d'électeurs à retirer leur appui au président sortant.
Les débats télévisés représentent un autre risque pour John Kerry. Sur le plan du contenu, il s'en trouve peu pour donner l'avantage à George Bush, mais les démocrates ont tout à perdre à sous-estimer ses talents de debater. Il n'est pas exclu qu'on assiste à une reprise des débats de l'automne 2000, alors que George Bush avait déstabilisé un vice-président sortant qui maîtrisait mieux les dossiers que lui.
Finalement, les démocrates devront aussi composer, comme en 2000, avec la présence du candidat de «gauche» Ralph Nader, dont les partisans sont suffisamment nombreux (de 1 à 3 %) pour permettre à Bush de coiffer Kerry au fil d'arrivée dans un certain nombre d'États clés.
Rien n'est donc joué, et George Bush n'est pas encore battu, bien au contraire. Quoi qu'il advienne, il est vraisemblable de penser, compte tenu de la polarisation de l'électorat américain et de l'équilibre des forces en présence, que l'actuelle campagne débouchera sur un résultat serré à l'image d'un pays divisé.
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