Perspectives: Le vieux démon
En ce dimanche d'octobre 1990, Jacques Parizeau était vraiment hors de lui. La veille, les militants péquistes de la Montérégie, réunis en conseil régional, avaient adopté une résolution réclamant la tenue d'une élection référendaire.
Bien sûr, M. Parizeau avait appuyé cette idée au congrès de 1974, quand les délégués avaient plutôt opté pour la stratégie étapiste de Claude Morin, avec la bénédiction de René Lévesque. Sauf que c'était maintenant lui le chef et il voyait très bien à quelle catastrophe courait le PQ, s'il décidait de faire l'économie d'un référendum.
«Je souhaite vivement que le retour à nos vieux démons, au moment où tout allait tellement bien, ne nous fasse pas glisser dans l'opinion publique. Je vais tout faire pour empêcher cela», avait-il déclaré aux militants littéralement pétrifiés.
«Je ne veux pas de ça. On ne vit pas dans ce genre de pays et je n'ai pas l'impression que nos concitoyens accepteraient ça», avait-il poursuivi. En conférence de presse, il avait demandé, sur un ton découragé: «Quand est-ce que ça va arrêter?» Au moment où l'échec de l'accord du lac Meech autorisait tous les espoirs, ceux qu'on n'appelait pas encore les «purs et durs» risquaient de tout gâcher.
Bien entendu, M. Parizeau, dont la mémoire est toujours aussi sélective, a oublié cet épisode. En rejetant sa nouvelle version de l'élection référendaire, Bernard Landry manifeste simplement le même sens des responsabilités qui l'avait lui-même amené à s'y opposer quand il était chef.
Peu importe la Loi sur la clarté ou le scandale des commandites, ce qu'il savait être inacceptable à la population en 1990 le serait tout autant aujourd'hui. La turpitude des uns ne justifie pas celle des autres. Comme M. Parizeau à l'époque, M. Landry a le devoir de s'opposer à cette dérive antidémocratique.
Si ce n'est la vertu, leur intérêt politique devrait empêcher les militants péquistes de succomber à la tentation radicale, qui serait le plus sûr moyen de tuer le projet souverainiste.
***
De son propre aveu, M. Parizeau avait interprété le mouvement en faveur d'une élection référendaire, auquel adhéraient des députés très en vue, comme Jean Garon et Gérald Godin, comme une atteinte à son leadership.
Dans le contexte actuel, il est difficile d'imaginer comment M. Landry pourrait voir les choses autrement. Si la tenue d'une élection référendaire devenait partie intégrante du programme péquiste, il n'aurait d'autre choix que de démissionner, et M. Parizeau le sait très bien. Pauline Marois ne pourrait pas davantage rester au PQ. Seul François Legault semble prêt à tous les compromis.
À le voir s'ingénier à saper le leadership de ses successeurs depuis neuf ans, sous couvert de pureté indépendantiste, il est clair que M. Parizeau n'a jamais fait son deuil de son ancien poste. S'il faut parler de vieux démons...
Au moment où l'impopularité du gouvernement Charest et la nouvelle donne politique à Ottawa ouvrent de nouvelles perspectives aux souverainistes, un nouveau schisme est la dernière chose dont le PQ a besoin.
Paradoxalement, le débat lancé par M. Parizeau pourrait donner à M. Landry une bonne raison de vouloir demeurer chef. Jusqu'à présent, il a plutôt donné l'impression de se maintenir par défaut. Préserver le PQ d'un dérapage suicidaire constitue en soi un programme.
On entend des choses aberrantes ces jours-ci. Par exemple, cette suggestion du député de l'Assomption, Jean-Claude Saint-André, selon lequel un gouvernement péquiste pourrait légiférer, avant même la tenue d'un référendum, pour faire en sorte que les contribuables québécois cessent de payer des impôts ou des taxes à Ottawa. Quant à y être pourquoi ne pas saisir les immeubles fédéraux?
***
Il est vrai que la proposition de M. Parizeau pour «enclencher» la souveraineté n'est pas très claire, mais il ne peut y avoir de compromis sur l'essentiel. La démarche menant à la souveraineté doit être dépourvue de toute ambiguïté ou astuce.
Si la perspective du «bon gouvernement» lui fait horreur, libre au PQ de s'engager à renoncer au pouvoir, dans l'hypothèse d'un autre non, mais la question doit porter clairement sur la souveraineté.
Ce ne serait sans doute pas un crime d'y annexer un projet de constitution; ce serait simplement maladroit, dans la mesure où chacun y trouvera à redire. À l'époque où il était chef, c'est précisément la raison pour laquelle M. Parizeau trouvait prématuré de chercher à définir les institutions d'un Québec souverain avant que la population ne se soit prononcée sur son existence, mais il semble l'avoir également oublié.
Pour amadouer son aile radicale, on prête à M. Landry l'intention de durcir le ton au cours des prochains mois, mais il y a un risque à verser dans la rhétorique guerrière, comme René Lévesque l'a appris à ses dépens au congrès de décembre 1981.
Furieux de s'être fait avoir par Pierre Elliott Trudeau lors de la «nuit des longs couteaux», il avait si bien enflammé les militants péquistes qu'ils avaient résolu de larguer le référendum pour revenir à l'élection référendaire exclue sept ans plus tôt. M. Parizeau, qui s'était courageusement dégonflé en prétendant s'être trompé de micro, ne peut tout de même pas avoir oublié ça!
mdavid@ledevoir.com
Bien sûr, M. Parizeau avait appuyé cette idée au congrès de 1974, quand les délégués avaient plutôt opté pour la stratégie étapiste de Claude Morin, avec la bénédiction de René Lévesque. Sauf que c'était maintenant lui le chef et il voyait très bien à quelle catastrophe courait le PQ, s'il décidait de faire l'économie d'un référendum.
«Je souhaite vivement que le retour à nos vieux démons, au moment où tout allait tellement bien, ne nous fasse pas glisser dans l'opinion publique. Je vais tout faire pour empêcher cela», avait-il déclaré aux militants littéralement pétrifiés.
«Je ne veux pas de ça. On ne vit pas dans ce genre de pays et je n'ai pas l'impression que nos concitoyens accepteraient ça», avait-il poursuivi. En conférence de presse, il avait demandé, sur un ton découragé: «Quand est-ce que ça va arrêter?» Au moment où l'échec de l'accord du lac Meech autorisait tous les espoirs, ceux qu'on n'appelait pas encore les «purs et durs» risquaient de tout gâcher.
Bien entendu, M. Parizeau, dont la mémoire est toujours aussi sélective, a oublié cet épisode. En rejetant sa nouvelle version de l'élection référendaire, Bernard Landry manifeste simplement le même sens des responsabilités qui l'avait lui-même amené à s'y opposer quand il était chef.
Peu importe la Loi sur la clarté ou le scandale des commandites, ce qu'il savait être inacceptable à la population en 1990 le serait tout autant aujourd'hui. La turpitude des uns ne justifie pas celle des autres. Comme M. Parizeau à l'époque, M. Landry a le devoir de s'opposer à cette dérive antidémocratique.
Si ce n'est la vertu, leur intérêt politique devrait empêcher les militants péquistes de succomber à la tentation radicale, qui serait le plus sûr moyen de tuer le projet souverainiste.
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De son propre aveu, M. Parizeau avait interprété le mouvement en faveur d'une élection référendaire, auquel adhéraient des députés très en vue, comme Jean Garon et Gérald Godin, comme une atteinte à son leadership.
Dans le contexte actuel, il est difficile d'imaginer comment M. Landry pourrait voir les choses autrement. Si la tenue d'une élection référendaire devenait partie intégrante du programme péquiste, il n'aurait d'autre choix que de démissionner, et M. Parizeau le sait très bien. Pauline Marois ne pourrait pas davantage rester au PQ. Seul François Legault semble prêt à tous les compromis.
À le voir s'ingénier à saper le leadership de ses successeurs depuis neuf ans, sous couvert de pureté indépendantiste, il est clair que M. Parizeau n'a jamais fait son deuil de son ancien poste. S'il faut parler de vieux démons...
Au moment où l'impopularité du gouvernement Charest et la nouvelle donne politique à Ottawa ouvrent de nouvelles perspectives aux souverainistes, un nouveau schisme est la dernière chose dont le PQ a besoin.
Paradoxalement, le débat lancé par M. Parizeau pourrait donner à M. Landry une bonne raison de vouloir demeurer chef. Jusqu'à présent, il a plutôt donné l'impression de se maintenir par défaut. Préserver le PQ d'un dérapage suicidaire constitue en soi un programme.
On entend des choses aberrantes ces jours-ci. Par exemple, cette suggestion du député de l'Assomption, Jean-Claude Saint-André, selon lequel un gouvernement péquiste pourrait légiférer, avant même la tenue d'un référendum, pour faire en sorte que les contribuables québécois cessent de payer des impôts ou des taxes à Ottawa. Quant à y être pourquoi ne pas saisir les immeubles fédéraux?
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Il est vrai que la proposition de M. Parizeau pour «enclencher» la souveraineté n'est pas très claire, mais il ne peut y avoir de compromis sur l'essentiel. La démarche menant à la souveraineté doit être dépourvue de toute ambiguïté ou astuce.
Si la perspective du «bon gouvernement» lui fait horreur, libre au PQ de s'engager à renoncer au pouvoir, dans l'hypothèse d'un autre non, mais la question doit porter clairement sur la souveraineté.
Ce ne serait sans doute pas un crime d'y annexer un projet de constitution; ce serait simplement maladroit, dans la mesure où chacun y trouvera à redire. À l'époque où il était chef, c'est précisément la raison pour laquelle M. Parizeau trouvait prématuré de chercher à définir les institutions d'un Québec souverain avant que la population ne se soit prononcée sur son existence, mais il semble l'avoir également oublié.
Pour amadouer son aile radicale, on prête à M. Landry l'intention de durcir le ton au cours des prochains mois, mais il y a un risque à verser dans la rhétorique guerrière, comme René Lévesque l'a appris à ses dépens au congrès de décembre 1981.
Furieux de s'être fait avoir par Pierre Elliott Trudeau lors de la «nuit des longs couteaux», il avait si bien enflammé les militants péquistes qu'ils avaient résolu de larguer le référendum pour revenir à l'élection référendaire exclue sept ans plus tôt. M. Parizeau, qui s'était courageusement dégonflé en prétendant s'être trompé de micro, ne peut tout de même pas avoir oublié ça!
mdavid@ledevoir.com
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