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Que reste-t-il du bien commun? - Nationalisme et cosmopolitisme peuvent se rencontrer

Michel Seymour - Professeur de philosophie, Université de Montréal  23 août 2004 
Depuis l'an dernier, l'actualité politique — forte de deux campagnes électorales, au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales — a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été.

Quels enseignements peut-on tirer de l'expérience nationale québécoise lorsqu'il s'agit de penser le bien commun dans le cadre de la mondialisation? Notons tout d'abord qu'à l'échelle internationale autant qu'à l'échelle locale, il n'existe pas une telle chose que le bien commun. Il n'existe qu'un ensemble de conceptions divergentes. Mais au niveau international comme au niveau local, il faut penser des principes de justice susceptibles d'être communément partagés. Or, parmi eux, il faut faire figurer des principes de justice distributive.

Commençons par noter que, à notre époque, les véritables enjeux ne sont plus seulement locaux mais également globaux. On peut certes épiloguer longuement sur la façon d'améliorer notre système de santé et de lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale, mais ces enjeux relèvent de plus en plus de facteurs qui dépassent l'échelle locale. Et, lorsque la discussion se reporte sur la scène mondiale, on se rend compte de l'importance des solutions envisagées à l'échelle locale.

Le nationalisme qui prend tellement d'importance à l'échelle locale paraît aux yeux de certains bien insignifiant quand on considère les enjeux de la mondialisation. Mais il s'agit là d'une opinion qui trahit une perspective étroite. Le fait est que les questions identitaires interviennent aussi à l'échelle internationale et qu'elles sont liées étroitement aux enjeux sociaux. Le droit à l'autodétermination des peuples, le principe de la diversité culturelle, le souci de combattre le déficit démocratique des institutions supranationales, constituent autant d'enjeux qui font réapparaître la dimension identitaire au sein de la réflexion sur la justice internationale.

Mais il y a plus. La justice distributive ne peut se satisfaire d'une redistribution à l'intention des individus. Il faut assurer aussi une redistribution des moyens de production à l'intention des peuples. Les peuples doivent être en mesure de mettre au point leurs propres infrastructures économiques. Ils ont un droit égal au développement économique. Ce sont eux et non les individus qui réclament des biens institutionnels de ce genre. En somme, les enjeux sont les mêmes. [...]

Certains opposent la vision impartiale cosmopolitique à la vision partiale nationaliste. L'idée est que le nationalisme implique nécessairement un point de vue partial à l'égard de ses semblables alors que la justice cosmopolitique considère de manière impartiale le droit de tous les individus. Mais cette façon de voir les choses est très partisane. Je suis donc en désaccord profond avec ceux qui soutiennent que le nationalisme est essentiellement un point de vue partial. Le nationalisme peut favoriser à l'échelle locale l'apparition d'une solidarité sociale. Mais doit-on aller jusqu'à dire que la solidarité sociale est impossible sans la solidarité nationale? Bien sûr que non.

La solidarité cosmopolitique ne s'oppose pas à la solidarité nationale. Bien au contraire, le respect des solidarités nationales constitue une condition nécessaire à la mise en place d'une solidarité cosmopolitique. Lorsque l'on endosse un nationalisme prenant la forme impartiale d'une affirmation des droits collectifs de tous les peuples, il n'y a pas de contradiction entre le nationalisme et le cosmopolitisme. Cela est vrai autant sur le plan procédural que sur le plan des principes. Pour créer une solidarité cosmopolitique, il faut que soit établi un lien de confiance entre les peuples. Ce lien de confiance suppose la reconnaissance mutuelle et non un lien nationalitaire communément partagé.

Reconnaissance des droits des peuples

Sur le plan des principes, il n'y a pas de justice cosmopolitique sans reconnaissance des droits des peuples au développement égal et sans prise de conscience des droits collectifs qu'ont les peuples à une infrastructure économique adaptée à leurs besoins. Le droit cosmopolitique ne peut être seulement un ensemble de droits individuels. Il doit inclure également les droits des peuples.

Il existe aussi à l'échelle individuelle une propension à privilégier ses semblables, qu'il s'agisse des membres de sa propre famille ou de ses amis proches. Le débat n'est donc pas entre une approche nationaliste partiale et une approche individualiste impartiale. On peut critiquer le point de vue partial autant à l'échelle individuelle qu'à l'échelle collective et l'on peut défendre une vision impartiale autant à l'échelle collective qu'à l'échelle individuelle. Dans le cadre du droit cosmopolitique, les nations peuvent jusque dans une certaine mesure faire montre de partialité, pourvu que celle-ci soit contrainte par des principes cosmopolitiques individuels.

Mais l'inverse aussi est vrai. Dans le cadre d'un droit des peuples juste et raisonnable, les individus peuvent faire ce qu'ils veulent et être partiaux à l'endroit de leurs semblables, pourvu qu'ils acceptent les contraintes raisonnables du droit des peuples.

Une approche progressiste et cosmopolitique va de pair avec une redéfinition du rôle joué par les États-nations. On doit rejeter le modèle traditionnel de l'État-nation ethnoculturellement homogène, au profit d'un État-nation pluriethnique et pluriculturel. On doit accepter aussi d'autres modèles d'organisation politique, qu'il s'agisse des fédérations multinationales, des confédérations d'États souverains, des organisations non gouvernementales transnationales et des organisations supranationales. Il faut enfin aussi accepter de limiter la souveraineté des États souverains, quel que soit le modèle d'organisation politique qui les caractérise.

Mais les États doivent en même temps être des acteurs privilégiés au sein de la communauté internationale, et cela inclut les États-nations, parce qu'ils constituent encore à notre époque les principaux détenteurs de la souveraineté populaire. [...]

Justice distributive pour tous

Notre sensibilité aux enjeux identitaires nous permet de comprendre que la justice distributive s'applique autant aux peuples qu'aux personnes. Elle a en outre une application autant à l'échelle internationale qu'à l'échelle locale. Cela veut dire qu'à l'échelle internationale les bénéficiaires de la redistribution doivent être les personnes autant que les peuples, et qu'à l'échelle locale les bénéficiaires doivent être les peuples autant que les personnes.

Il y a deux aspects importants aux principes de justice distributive: un devoir d'assistance aux personnes et aux peuples en situation de détresse, et une obligation de maximiser le minimum pour les personnes et les peuples (le principe de différence). Il faut accorder une priorité absolue au devoir d'assistance à l'égard des personnes et des peuples. [...] Il faut enfin admettre un principe de justice maximum pour les personnes et les peuples. À chaque niveau, les droits des personnes et des peuples sont affirmés sans être hiérarchisés. Il est en outre important d'adopter pour l'essentiel un seul ensemble de principes tant au niveau national qu'au niveau international. [...]

Il faut doter tous les peuples de ressources financières, de capacités de développement infrastructurelles et de pouvoirs de décision leur permettant de développer au maximum les ressources dont elles disposent. Dans une société internationale bien ordonnée, certaines différences majeures demeureraient entre les peuples et ne seraient pas fondamentalement injustes si elles étaient seulement le fait de l'existence de circonstances différentes. [...]

Il y a deux sortes d'inégalités qui peuvent être tolérées: celles qui résultent de différences servant à produire suffisamment de richesse pour permettre la redistribution aux plus démunis et celles qui persistent dans une société bien ordonnée en fonction de talents et de ressources naturelles inégalitaires, une fois que toutes les sociétés sont dotées de moyens leur permettant de se développer. [...]

On obtient de cette manière une théorie de la justice distributive à l'intention des individus et des peuples qui admet trois niveaux de considérations. En deçà d'un certain seuil, il existe un devoir d'assistance aux individus et aux peuples en situation de détresse à l'échelle locale et à l'échelle globale. On a là un principe utilitariste visant à maximiser le bien-être de tous les individus et de tous les peuples. Nous avons un devoir auprès des personnes handicapés de leur fournir toute l'aide nécessaire leur permettant de parvenir à un minimum d'autonomie et nous avons l'obligation d'intervenir auprès des peuples en situation de détresse.

Au-delà d'un certain seuil, il faut, par un principe de différence, chercher à maximiser le capital, les moyens de production et les pouvoirs de décision des individus et des peuples, à l'échelle locale et internationale. Au terme d'une redistribution adéquate, on aurait des inégalités résultant de la présence de différents talents et de différentes ressources naturelles sans que l'on puisse parler d'injustice. Ces inégalités ne seraient pas injustes parce que le maximum aurait été accompli pour que les individus et les peuples parviennent à se développer pleinement en fonction des ressources dont ils disposent. Les seules inégalités qui persisteraient seraient celles qui sont requises pour le maintien d'une richesse pouvant servir les objectifs d'une redistribution juste et celles qui résulteraient du fait de circonstances telles que des talents et des ressources inégaux.

Cette conception de la justice distributive fait intervenir les individus et les peuples et autant dans la sphère nationale que dans la sphère internationale. Elle marie le nationalisme et le cosmopolitisme dans une seule et même cause, la justice sociale. Elle est foncièrement anti-individualiste et anti-collectiviste puisqu'elle rejette autant la primauté des droits individuels que des droits collectifs.

Elle s'appuie sur une conception cosmopolitique et nationaliste de la personne et des peuples et elle permet d'inscrire le nationalisme dans un combat pour la justice sociale tout en sensibilisant les cosmopolites aux combats pour la libération nationale des peuples.
 
 
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