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Charest «n'a pas les bons réflexes»

Des gens d'affaires le comparent au Claude Ryan de 1981

Robert Dutrisac   29 juillet 2002 
Des gens d'affaires qui avaient réservé un appui enthousiaste à Jean Charest quand il est entré dans l'arène politique au Québec en 1998 sont aujourd'hui amèrement déçus. Il reste encore quelques irréductibles, comme le président du conseil d'administration de la Banque Royale et ancien ministre libéral, Guy Saint-Pierre, mais la foi du charbonnier qu'ils partageaient il y a quatre ans a disparu.

«C'est sûr qu'il y a une grande déception chez les gens d'affaires concernant la performance de M. Charest», soutient une source d'allégeance fédéraliste liée au Québec inc.

Cette déception ne provient pas de sa prestation lors des élections générales de 1998. Même si le pouvoir lui a échappé, le Parti libéral du Québec avait tout de même relativement bien manoeuvré, en obtenant la pluralité des voix. L'adversaire — Lucien Bouchard — était de taille. On a aussi apprécié les talents de «debater» de M. Charest.

On lui reproche plutôt ce qui est survenu depuis. «Au train-train quotidien depuis ce temps-là, ç'a été le vide.» Le gouvernement Landry n'a pas manqué une occasion de «se battre lui-même», comme on l'observe souvent en politique, responsable pour une grande part de ses propres malheurs. Jean Charest ne semble pas profiter de la situation. On lui reproche son manque d'agressivité, on remet en question son désir de vaincre. «Il n'est pas perçu comme quelqu'un qui travaille très, très fort», avance-t-on.

«M. Charest attendait que la pomme lui tombe dans les mains. Mais à la dernière minute, il semble que quelqu'un [Mario Dumont] lui ait sonné un petit coup d'épaules», illustre-t-on.

Certes, il y en a pour défendre le leadership de Jean Charest, même si l'enthousiasme n'est plus le même. «C'est le meilleur homme dans les circonstances», livre au Devoir Guy Saint-Pierre, ardent libéral s'il en est. Mais même lui a rencontré Mario Dumont. M. Saint-Pierre croit toutefois que «le réalisme et l'organisation vont faire la différence» aux prochaines élections. «Il n'y a pas de parti politique spontané.»

D'autres cependant mettent en doute l'instinct politique de Jean Charest. «Il n'a pas les bons réflexes, critique-t-on. Il exprime rarement des opinions qui sont sympathiques.» Quand il se prononce enfin, ce n'est pas toujours heureux, de l'avis de gens d'affaires, comme sa position sur les «défusions» municipales.

Quand il a brandi sa carte Visa, lors du dernier conseil général du PLQ de juin, en accusant l'Action démocratique du Québec de vouloir remplacer la carte d'assurance-maladie par une carte de crédit, cela n'a guère impressionné.

Pour être un leader politique de premier plan, il faut avoir quelques idées claires. En 1968, Pierre Elliott Trudeau défendait le bilinguisme et les libertés individuelles. À ses débuts, Robert Bourassa misait sur le développement économique généré par les grands chantiers hydroélectriques. «Ils n'avaient pas 18 idées. Ils en avaient deux ou trois», fait-on observer. Quelles sont les grandes idées que Jean Charest défend et qui motivent son action politique? se demande-t-on.

À son arrivée sur la scène politique québécoise, Jean Charest était pourtant la coqueluche de la classe d'affaires québécoise. «La gang du lac» Memphrémagog, qui réunit nombre de têtes d'affiche du petit monde des affaires québécois, l'invitait régulièrement. On le fait encore. À son chalet du lac Memphrémagog, Guy Saint-Pierre organise chaque année une réception réunissant une quarantaine de représentants de l'élite d'affaires de Montréal et de Toronto ainsi que des personnalités du monde politique. Le 20 juillet dernier, Paul Martin y était. Tout comme Pierre Michaud, de Réno-Dépôt, Jacques Ménard, de BMO Nesbitt Burns et Michael Sabia, de BCE. On y retrouve habituellement Pierre Lessard, de Métro-Richelieu, Pierre Brunet, anciennement de Lévesque Beaubien, John Cleghorn, ex-président de la Banque Royale maintenant président du conseil de Lavalin, Guy Savard, ancien président de la Caisse de dépôt et placement du Québec maintenant chez Merrill Lynch, et Paul Desmarais junior.

Contrairement aux années précédentes, Jean Charest n'était pas du nombre. Mais il faisait partie de la liste d'invités. À son cabinet, on indique qu'il fêtait l'anniversaire de sa femme — elle est née un 22 juillet — en compagnie d'une trentaine d'invités, des membres de la famille et des proches.

Le vendredi précédent, le 12 juillet, Jean Charest était présent à un gala de financement pour le camp Orford. «Il n'a pas fait le tour des tables» comme tout homme politique aguerri l'aurait fait spontanément, souligne une source présente lors de l'événement. «Il était là comme un quidam.»

On n'hésite plus à le comparer à Claude Ryan qui, en 1981, sûr de remporter la victoire sur René Lévesque et de devenir premier ministre sans l'aide de personne, avait fait le vide autour de lui. «On ne sent pas chez M. Charest la volonté d'aller au-devant des gens. Il ne veut pas se compromettre. Il ne veut rien devoir à personne», fait-on observer.

En vue de la prochaine bataille électorale, les gens d'affaires proches du Parti libéral sont inquiets. «Les gens ne sentent pas que leur cheval est fringant», souligne-t-on.

Une des conséquences de cette perception, c'est que Jean Charest aura du mal à convaincre des candidats d'envergure de faire le saut en politique. Selon nos informations, M. Charest, qui cherche une personnalité du monde des affaires pour devenir ministre des Finances dans son futur cabinet, a tenté l'an dernier d'attirer Jacques Ménard, ce financier de BMO Nesbitt Burns qui représentait le groupe d'actionnaires québécois des Expos. M. Ménard a décliné l'invitation, assure une source digne de foi.

L'autre conséquence, c'est que les gens d'affaires, qui ont généreusement contribué à la caisse du Parti libéral de Jean Charest, commencent à lorgner du côté de l'ADQ. Contrairement à Jean Charest, Mario Dumont a trouvé un bon filon, estime-t-on. Avec un discours plus à droite, avec des accents néolibéraux parfois, Mario Dumont s'adresse à ceux qui travaillent et paient de l'impôt. Moins d'État, moins de taxes et d'impôt, un citoyen davantage responsable: l'ensemble ne manque pas d'une certaine cohérence.

Sans cesser de contribuer au Parti libéral, le milieu des affaires voudra diversifier ses appuis financiers. Même chez les gens d'affaires d'allégeance péquiste, on participe de la même réflexion. «Il va falloir aider Mario Dumont», me confie un financier souverainiste (oui, ça existe!). Chose certaine, en vue des prochaines élections générales, l'ADQ aura beaucoup moins de mal à garnir ses coffres.
 
 
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