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Le sondage publié par l'Association médicale canadienne - Santé : faut-il sonner l'alarme ?

La plupart des sondages montrent que les Canadiens sont satisfaits des soins qu'ils reçoivent, même si on parle de crise du système de santé

Pierre Martin - Professeur de science politique et directeur de la Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal  20 août 2004 
Dans le cadre de sa rencontre annuelle, l'Association médicale canadienne (AMC) publiait plus tôt cette semaine un sondage alarmiste au sujet du modèle canadien de santé. Depuis belle lurette, l'idée selon laquelle ce modèle est destiné à s'effondrer de lui-même à moins d'une réforme en profondeur fait son chemin. Quoi de neuf, donc, dans ce dernier sondage?

Pour ceux qui suivent l'évolution de l'opinion sur les soins de santé, le sondage de l'AMC confirme ce qu'on savait déjà: les Canadiens doutent de plus en plus que leur système de santé puisse tenir le coup face à l'escalade des coûts et au vieillissement de la population. De ce sondage, on retiendra que les Canadiens souhaitent que le gouvernement fédéral s'engage à verser les fonds dont les provinces ont désespérément besoin et que celles-ci mettent de l'eau dans leur vin au sujet du droit de regard du fédéral sur les dépenses.

Deux autres éléments du rapport retiennent toutefois plus particulièrement notre attention.

Une détérioration des perceptions

Les grands titres annonçant les résultats du sondage de l'AMC déploraient la chute du niveau de confiance des Canadiens envers la capacité de leur système de satisfaire leurs besoins à venir. Depuis quelques années, peut-être à cause des espoirs suscités par la commission Romanow, l'insatisfaction envers les soins de santé au Canada semblait se résorber. Ce sondage suggère un renversement de cette tendance.

Même si on parle depuis longtemps de crise du système de santé, la plupart des sondages montrent que les Canadiens sont satisfaits des soins qu'ils reçoivent. Ce que le sondage de l'AMC nous apprend, c'est que la proportion de ceux qui donnent de bonnes notes aux soins reçus par eux-mêmes et par leur famille est nettement à la baisse. Même s'il n'est pas clair que les notes A, B, C et F signifient la même chose pour tous, ce qui nous permet donc de douter de la validité de l'indicateur, la tendance est préoccupante.

Si les inquiétudes au sujet de la qualité des services deviennent de plus en plus directement liées à l'expérience concrète des citoyens plutôt qu'à leur évaluation abstraite de l'ensemble du système, il apparaît clair que l'opinion publique demandera de plus en plus impatiemment une refonte durable du système.

Obstacles à l'accessibilité des soins

Selon le sondage de l'AMC, 97 % des Canadiens croient que leur système devrait «garantir l'accès aux soins de santé essentiels dans des délais raisonnables». Qui peut bien s'opposer à la vertu?

L'observation qui suit est certes plus intéressante et controversée: 71 % croient (et 32 % croient fortement) qu'il «est préférable d'avoir un accès plus rapide à une liste limitée de services essentiels plutôt qu'un accès plus lent à une liste exhaustive de services». Il semble évident que ceux qui souhaitent une augmentation du financement privé des soins de santé mettront l'accent sur cette observation à l'appui de leurs demandes. L'argument est toutefois difficile à défendre car il existe des divergences marquées entre les opinions des uns et des autres sur le caractère essentiel des services de santé.

Les obstacles à l'accessibilité sont-ils aussi imposants que le sondage le laisse croire? Une enquête effectuée par Statistique Canada en 2001 auprès de 14 000 répondants indiquait que des 23 millions de Canadiens qui ont fait appel à des services de première ligne, 18 % disaient avoir éprouvé des difficultés d'accès. Dans l'ensemble de la population, 11 % ont eu des besoins non satisfaits, principalement à cause de la longueur de l'attente.

De plus, parmi les six millions de Canadiens qui ont eu recours à des services spécialisés, 23 % auraient eu de la difficulté à accéder à ces services. Ici encore, l'attente est l'obstacle principal. Parmi ceux qui ont attendu divers services spécialisés, le quart environ ont qualifié l'attente d'inacceptable alors que 18 % ont dit avoir subi divers préjudices du fait de cette attente.

Les optimistes peuvent se réjouir de ce que la grande majorité des Canadiens aient accès aux services nécessaires sans obstacle majeur. Toutefois, les cas inacceptables qui subsistent alimentent l'argumentation de ceux qui réclament une participation accrue du privé dans la santé.

Pas plus mauvais qu'ailleurs

Quand on se compare, on se console, dit-on parfois. Les études du Commonwealth Fund de New York (www.cmwf.org) montrent que l'accès aux soins de santé au Canada n'est pas plus mauvais qu'ailleurs. Ainsi, ces études montrent des niveaux semblables d'insatisfaction envers l'accès aux États-Unis, où les obstacles prennent une tout autre forme. Il est vrai que les problèmes d'accès liés à l'attente y sont moins importants qu'au Canada, mais la capacité de réponse du système américain n'est pas sans prix.

En plus du fait que les Américains consacrent des sommes colossales à la santé, on peut s'interroger sur l'accès aux soins dans ce pays. Selon le Commonwealth Fund, en 1998, 9,6 % des Canadiens disaient avoir, au cours des 12 mois précédents, eu besoin de soins médicaux qu'ils n'ont pas été en mesure d'obtenir. Aux États-Unis, 14,4 % disaient avoir vécu cette expérience, et la proportion grimpait à 37 % chez les personnes non assurées.

En somme, le sondage de l'AMC confirme encore une fois qu'aux yeux du public, l'accès aux soins de santé se détériore. Les Canadiens savent que les problèmes et les solutions doivent être envisagés de façon globale, mais ils sont de plus en plus inquiets de leur propre accès aux services et de moins en moins confiants en la capacité du système de livrer la marchandise rapidement quand leur tour viendra.

En dépit de ces perceptions, cependant, les études sur l'accès aux soins de santé qui adoptent une perspective plus large montrent que la situation est préoccupante mais pas alarmante. De plus, l'exemple américain comporte des leçons que ne doivent pas ignorer ceux qui, au Canada, lorgnent vers la privatisation.

En effet, si l'attente est l'obstacle principal à l'accès aux soins au Canada (comme dans les autres systèmes publics), l'obstacle principal aux États-Unis est l'incapacité de payer, ce qui entraîne de profondes inégalités dans l'accès aux soins.
 
 
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