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Le tabou

On parviendra à avoir un débat sain sur la question nationale quand on se débarrassera d'un certain dogmatisme

Pierre Beaudet - Sociologue, intervenant en coopération internationale  10 août 2004 
Françoise David a tout à fait raison de dire que la question nationale est devenue pour beaucoup de monde dans le mouvement progressiste au Québec une sorte de tabou.

C'est d'ailleurs confirmé par certaines réactions à ses interventions qui l'accusent de simplisme, de naïveté, voire de stupidité et d'incohérence. Effectivement, remettre en question tout haut la pertinence de l'option indépendantiste conduit rapidement à se faire traiter d'Elvis Gratton. Et quelquefois, on se fait accuser, suprême insulte, d'être «marxistes»! D'ailleurs, mais cela appartient à une autre époque, il faut se rappeler qu'un autre dogmatisme sévissait dans le Québec d'avant la Révolution tranquille, mais à l'inverse. Ceux et celles qui remettaient en question l'État canadien fédéral étaient immédiatement taxés de nationaleux, de suppôts de Duplessis, etc. Jusqu'à ce que les militants et les intellectuels se réveillent et soulèvent, au début des années 60, la pertinence de relancer un débat sur la question nationale. Dogmatisme contre dogmatisme, personne ne peut avancer.

Les nations et leurs droits

On dit parfois que le Québec est une des rares nations à ne pas disposer d'État souverain. On dit à ceux qui se posent des questions qu'ils ne comprennent pas la «nature», voire l'«essence» du problème, souvent défini ainsi: «Chaque peuple doit avoir son État, car sans souveraineté nationale, on n'existe pas et on est opprimés.» Il y a actuellement sur la planète plus de 3000 communautés humaines qui ont chacune à leur manière des caractéristiques nationales, une identité, une histoire, assez souvent, mais pas toujours une langue distincte. Il y a en ce moment un peu moins de 200 États qui structurent ces communautés en espaces politiques. Dans certains de ces États, il y a des tensions parfois dramatiques, des chicaneries, des oppressions. Certains peuples sont carrément pris dans l'étau, transformés en sous-humains, écrasés par des systèmes qui fonctionnent sur le principe de l'apartheid (et ce n'est pas seulement dans l'ancienne Afrique du Sud). Mais il y a aussi d'autres situations où prévalent des négociations, des accommodements, des compromis, des modus vivendi, qui font que diverses communautés nationales coexistent. Il y a donc plusieurs solutions politiques imaginées par les peuples et les communautés nationales, et pas juste une seule. Ce qui ne veut pas du tout dire que la revendication d'un État national est en partant illégitime. Il se peut très bien, et l'histoire est pleine d'exemples, que la seule solution réaliste pour une communauté nationale, surtout dans les cas où l'oppression nationale est ancrée dans l'État dominant (sous la forme du colonialisme notamment) soit de se constituer en État. Et cela ne s'est pas toujours fait de manière hostile, acrimonieuse, hostile. Mais est-ce la seule option?

Les peuples ont de l'imagination

Dans plusieurs cas, même parfois dans des situations dramatiques (luttes contre l'oppression, le colonialisme, la guerre), des peuples distincts se sont mis ensemble à construire un État multinational. Cette bataille pour la démocratie et la coexistence a été celle de l'Inde post-coloniale par exemple, alors que les colonialistes (britanniques) ont tout fait pour fragmenter le territoire en autant d'espaces politiques «indépendants» (sur la base de la religion, de la langue, de la tradition). En Yougoslavie durant la lutte contre l'occupation nazie, des Serbes, des Croates, des Bosniaques et d'autres se sont mis ensemble pour reconstruire un État fédéral innovateur et décentralisé.

Plus récemment, des communautés autochtones du Mexique et d'autres pays d'Amérique latine ont durement «secoué la cage» pour réclamer une véritable refondation des États et des structures politiques, mais sans réclamer nécessairement leur indépendance. Est-ce qu'on va dire que les Zapatistes sont des imbéciles et des naïfs parce qu'ils ne proposent pas un État maya dans le sud du Mexique?

Sous l'État espagnol, une situation qui a peut-être plus de rapport avec le Québec, des peuples ou des sections importantes des peuples demandent l'indépendance, le pays basque par exemple. D'autres, en Catalogne, luttent pour l'autonomie nationale, l'affirmation nationale. Est-ce que les organisations progressistes de la Catalogne, qui ne pensent pas que l'indépendance soit le seul horizon politique permettant de répondre aux aspirations de la population, sont moins cohérentes et courageuses que les basques?

On pourrait dire que l'histoire va dans le sens de la création de nouveaux États indépendants, que c'est l'évolution naturelle des choses puisque des États multinationaux ont échoué (la Yougoslavie, l'Union soviétique). Mais encore là, est-ce si simple? La prolifération des États indépendants sur le territoire européen a-t-elle apporté uniquement des bénéfices aux peuples qui se sont affirmé nationalement et créé leurs États? Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas sûr. Ce qui ne diminue pas du tout l'importance, l'enracinement, la profondeur des revendications nationales des peuples qui composaient antérieurement la Yougoslavie ou l'URSS. En Afrique actuellement, plusieurs États sont menacés d'éclatement (le Congo, le Soudan, le Nigeria par exemple). Des communautés nationales, devant l'ampleur des crises politiques, sociales, économiques qui sévissent, devant l'arrogance et le mépris de certains groupes dominants, sont tentées par l'aventure.

Mais dans la plupart des cas, il y a une conviction profonde de la pertinence de regarder du côté de d'autres solutions, car l'indépendance totale n'amènera pas la paix, la prospérité, mais encore plus de conflits, d'oppression, de pauvreté. Est-ce qu'on dira de l'Armée de libération du Soudan (SPLA), qui se bat pour les droits des populations du sud de ce pays, est naïve de proposer la recomposition d'un Soudan fédéral, décentralisé, démocratique?

Notre cher Québec

On dira que tout cela n'a rien à voir avec nous. On dira que notre cas est unique (tous les «cas» le sont). On dira que la revendication nationale a toujours été au coeur de notre vécu collectif (c'est aussi vrai, mais il est inexact de dire que cela a toujours été le cas dans le cadre d'une lutte pour l'indépendance). On dira que l'État canadien n'est pas réformable (c'est en tout en cas un gros défi). On dira que les Canadiens anglais, même progressistes, ne comprennent rien (on peut avoir cette impression parfois). On dira que le mouvement de revendication nationale est porté par le peuple, les classes populaires, les mouvements populaires, et que l'indépendance est le seul moyen pour arriver à des changements sérieux du côté social et économique. Ce sont des arguments valables, mais ce n'est pas une religion.

Il y également des contre-arguments, des propositions qui ne méritent pas de se faire traiter de «Mario Dumont de gauche» ou d'Elvis Gratton. Le Québec abrite une nation qui fait partie de l'histoire d'un État plus vaste, le Canada. Avec ce pays, nous sommes liés par la géographie, l'économie, et même la culture, si on inclut dans la culture un certain nombre de valeurs de base (attachement à la démocratie, plus grande tolérance, hostilité au militarisme, etc.). Les Canadiens anglais ne sont pas meilleurs ou pires que les Québécois, ils ont leurs hurluberlus d'extrême droite, (comme nous d'ailleurs). Ils ont aussi leurs défenseurs des droits et des peuples qui n'ont jamais eu peur de se battre pour le monde ordinaire, y compris au Québec.

Il y a aussi un autre argument qui est fondamental. Nous vivons à côté d'une hyperpuissance menaçante, militarisée, de plus en plus sans foi ni loi, qui regarde les riches ressources qui abondent au nord (l'hydroélectricité, l'eau, le pétrole, l'infrastructure) et qui cherche de toutes sortes de façons à nous subordonner, à nous faire plier, et disons le franchement, à nous voler. Que le Québec reste dans le Canada ou devienne indépendant, cela risque d'être le plus grand défi des prochaines années. Certains nationalistes québécois, qui ont lorgné du côté américain pour «briser le Canada» et selon la logique perverse de «l'ennemi de mon ennemi est mon ami», ont commis et commettent encore une grave erreur. Le Canada anglais, en tout cas une bonne majorité de la population qui l'habite, est de notre côté dans cette histoire, nous avons une communauté d'intérêts, et pas le contraire.

Nos avenirs

Il se peut que le mouvement de revendication nationale et sociale du Québec débouche sur une réinvention de l'histoire et des structures politiques. Il n'y aurait rien de mal à cela, selon les conditions dans lesquelles cela se fait. René Lévesque, à son époque, avait mis sur la table le concept de souveraineté-association, qu'on se plaît depuis à décortiquer ou à dénigrer. Pour certains, on a trahi la cause sacrée de l'indépendance en déviant du projet original. Mais René Lévesque, qui était un astucieux personnage, savait très bien que la majorité de la population québécoise est attachée au concept du Canada. Qu'elle désire une restructuration fondamentale, importante, mais pas un crash. Certains ont tenté de dénigrer cette option comme si on était au Québec congénitalement faibles, ambivalents. Mais il y a sans doute un autre côté à l'histoire. L'attachement des Québécois au Canada conserve un aspect tout à fait rationnel, à la fois calculateur (nous avons intérêt à fonctionner avec le Canada anglais) et éthique (ce n'est pas parce que nous constituons une nation distincte qu'il faut nécessairement se chicaner avec les autres).

D'autres, surtout parmi la gauche du Canada anglais, ont appelé cela du fédéralisme asymétrique. Le sociologue Gilles Bourque, qui a bien étudié tout cela, avait osé proposer une formule innovatrice de confédération d'États dans laquelle des peuples, y compris le peuple québécois, trouveraient leur compte en pouvant d'une part s'affirmer nationalement et coexister à l'intérieur de structures politiques plus vastes. Il y a sans doute bien d'autres formules et bien d'autres propositions qui permettraient de créer quelque chose de nouveau, d'exaltant, de constructif. Qui permettrait à la nation québécoise (qui en est une bien sûr au sens plein du terme) de s'affirmer, de défendre ses droits, de reposer les jalons d'une nouvelle communauté politique multiculturelle (nous ne sommes pas au Québec mono-culturel), et de s'appuyer sur, de se défendre avec (contre la menace américaine), de démocratiser davantage le système politique, avec le reste du Canada. On parviendra à avoir un débat sain sur tout cela quand on se débarrassera d'un certain dogmatisme, d'une vision en noir ou blanc qui pense détenir toute la vérité une fois pour toutes, et qui a une tendance fâcheuse à tourner la discussion en invectives et en insultes, pour ne pas dire, en menaces. Donc merci Françoise David, il faut défoncer les tabous!
 
 
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