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Hors-jeu: Une question complexe

Jean Dion   25 juillet 2002 
Avant que de passer aux choses, soyez prévenus, très sérieuses, une confidence s'impose, à condition que vous ne le disiez à personne: je suis toujours le dernier à tout savoir. En dépit d'une vie mondaine menée ventre à terre, cul par-dessus tête, jambes à mon cou et yeux plus grands que la panse (essayez ça, vous serez imbattables au Twister), la vie qui bat m'échappe. Tenez, Machin a cassé avec Machine?

Savais pas. Chose a été embauché chez Truc, et Chosette a été débauchée chez Chose? Vous me l'apprenez.

Faut dire que depuis tout petit, j'ai toujours eu du mal avec mon coup de potin. Sans blague, lors d'un séjour sur la colline parlementaire à Ottawa dans le temps, une collègue qui savait tout m'avait même informé d'une décision que je n'avais pas encore prise rapport à mon prometteur avenir professionnel. Enfin.

Tombeur de nues — c'est une image, osée certes, mais qu'une image quand même —, donc, et aussi piètre juge d'autrui. Mardi, je croyais qu'un petit épanchement sur le scrabble au beau milieu du 23 juillet allait endormir tout le monde. Or voyez plutôt: en deux jours, un courrier électrique presque plus abondant que pendant toute la Coupe du monde réunie. J'aurais bien dû me douter que cette chronique de sports allait connaître un succès populaire d'autant plus retentissant qu'elle n'en parlerait pas, de sports. Renfin.

Évidemment, le problème soumis par Germain Boulianne n'était «pas très dur», comme ils disent à Des chiffres et des lettres pour que le téléspectateur qui n'a pas trouvé la réponse se sente encore un peu plus moron qu'il ne l'est en réalité (on appelle cela le cartésianisme hexagonal). L'anagramme à faire avec Le Devoir est dévoiler, ainsi que vous l'avez écrit dans un déferlement qui n'était pas sans rappeler la mer Rouge se refermant derrière Moïse pour laisser passer Noé. Et j'en profite pour saluer deux lecteurs qui ont poussé l'exercice jusque dans ses derniers retranchements, j'ai nommé M. Huot, qui propose l'exclamation favorite des amateurs hispaniques de l'art lyrique italien, Olé Verdi, de même que la manchette marquant les débuts d'un illustre couturier, Dior lève, et Mme Froment, qui suggère un produit anti-vieillissement, le vole-ride.

Après ça, et après avoir pris acte des premiers balbutiements de l'argumentation philosophique pro-néant, or le vide, de la chose à faire pour se rendre intéressant pendant le Tour de France, dire vélo, et du qualificatif à attribuer à Jeffrey Loria, vil érodé, allez donc essayer de prétendre qu'il n'est pas possible de s'amuser sainement, gratis, sans briser son linge et en respectant le droit de ses voisins à une rue calme après 23h.

Et je signe: je, anodin.

***

J'annonçais donc d'entrée des choses très sérieuses. Or un doctorat, est-ce assez sérieux pour vous, ou êtes-vous du genre à railler les grandes percées scientifiques de notre temps?

Toujours est-il que l'on apprend que James Todd, un étudiant à l'université de la Californie à Santa Cruz, a reçu 30 000 $US en bourses afin de réaliser une thèse de troisième cycle en anthropologie sur le phénomène NASCAR, les courses de stock-car très populaires dans le sud des États-Unis d'Amérique. De cette somme, 20 000 $US ont été consentis par la Wenner-Gren Foundation, le principal organisme philanthropique soutenant la recherche anthropologique aux USA et dont la mission officielle, définie sur son site Internet, consiste à «favoriser l'avancement de la recherche significative et innovatrice portant sur les origines, le développement et les transformations culturelles et biologiques de l'humanité».

Todd a fait l'objet de reportages dans Sports Illustrated, The San Jose Mercury News, The Roanoke Times, The Virginian-Pilot, The Birmingham News, The Charlotte Observer, The Greenville News et le fort académique Chronicle of Higher Education, une énumération de laquelle vous pourrez aisément déduire que je possède un assez imposant balcon d'en avant puisque je suis abonné à chacun d'entre eux, certains même en deux exemplaires au cas où je voudrais découper les mots croisés ou prendre des notes en marge du classement de la WNBA sans avoir ensuite des marques pas propres au verso.

«Je pourrais facilement faire une étude superficielle et critique de la masculinité et de la dimension raciale, mais la question est beaucoup plus complexe», a dit Todd, et vous comprendrez que je ne me souvienne plus trop à qui. Il s'attarde donc à la série Winston Cup de NASCAR et aux liens qu'elle entretient avec «le capitalisme, la régionalité, les flux culturels, les questions raciales et la situation des classes sociales aux États-Unis».

Et évidemment, pour ça, il n'y a rien comme des vroum vroum.

Todd a donc investi les 30 000 $ dans l'achat d'une espèce de Winnebago puisque, en matière d'anthropologie du postmodernisme, il reste assez rare que le sujet d'étude vienne à son auteur. Il assiste à une course tous les week-ends et a reçu l'autorisation de se balader dans les paddocks et dans les estrades, où il est sûrement à même de bien mesurer tout le chemin anthropologique parcouru depuis l'amibe. Son véhicule ne faisant toutefois que cinq milles au gallon, il prévoit devoir avoir recours à des prêts étudiants sous peu.

Todd, qui a déjà deux diplômes de maîtrise, pense pouvoir commencer le traitement des données (?) à la fin du calendrier Winston Cup et déposer sa thèse en mai 2004. En attendant, il s'ennuie moins que, mettons, son collègue qui se penche sur la hiérarchisation des tâches ménagères chez les chasseurs-cueilleurs: des fans de NASCAR l'invitent à leurs partys, il s'est fait offrir du moonshine — l'alcool frelaté dont l'existence est à l'origine même du stock-car, on pourra s'en reparler un jour — et il a appris à jouer aux redneck horseshoes, un jeu qui s'apparente aux fers mais où le poteau est remplacé par un gros cône jaune orange et les fers par des sièges de toilette.

«J'ai adoré ça», a dit Todd.

Vous voyez que nous ne sommes pas les seuls, avec notre scrabble, à passer l'été sous le signe de l'intellect.

jdion@ledevoir.com
 
 
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