Un homme qui préférait la continuité à la rupture
Nous avons perdu un ouvrier. Un ouvrier qui trouvait sa joie à bâtir, à transformer, à réparer. Un machiniste qui aimait la précision et le travail bien fait. Homme de la réalité concrète, il entreprenait ce qu'il se savait capable de réussir, même les plus grands projets. Il connaissait aussi bien ses compagnons que les autres travailleurs et savait à quoi s'attendre de chacun. Comme tous les ouvriers, il attachait beaucoup d'importance aux outils, à ceux dont il disposait comme à ceux qu'il voulait ajouter à son coffre.
Le texte qui suit est tiré de l'homélie prononcée hier à l'occasion des funérailles de Louis Laberge.
Les ouvriers respectent le travail, le travail des autres sur le chantier et le travail accompli avant eux. Ils n'aiment pas jeter ce qui est réparable ou peut être transformé. Ils savent qu'on ne réussit pas mieux en recommençant toujours.
L'ouvrier Louis Laberge préférait la continuité à la rupture. Autant que faire se peut, il évitait de démolir et de faire table rase. Il aimait aider et n'acceptait pas que des gens souffrent d'un partage injuste de la richesse que le travail produit. Ouvrier social, machiniste de la société, il voulait un «vivre ensemble» mieux ajusté aux besoins de tous et chacun et y a contribué avec succès en demeurant un ouvrier qui travaille en ouvrier.
Fier, travaillant, solidaire
Nous lui faisons ce matin des funérailles nationales qu'il mérite bien parce qu'il incarne à la fois ce que la nation est: fière, travaillante, solidaire, et ce qu'elle veut: réussir ce qu'elle entreprend.
Mais cette cathédrale est aussi le lieu où sont inhumés, juste ici, dans la crypte des évêques, d'autres grands chênes de notre histoire, d'autres monuments qui ont marqué leur époque. J'en nomme trois: Joseph Charbonneau, défenseur des ouvriers, à ses dépens lui aussi, puis Ignace Bourget, que la misère et l'ignorance indignaient, et Paul-Émile Léger, grand rassembleur et initiateur de corvée populaire, deux géants qui ont respectivement ouvert et conclu le tome précédent de notre histoire.
Plus d'un siècle avant que Louis Laberge ne devienne président de la FTQ, nos ancêtres, répondant à l'appel de l'immense évêque Ignace Bourget, s'étaient dotés de services sociaux, de santé et d'éducation sous l'égide de leur Église. Regroupés autour de leurs clochers, s'inspirant des papes Grégoire VII et Pie IX, ils avaient établi, par le pouvoir religieux et le prestige de sa hiérarchie, un solide contrepoids au pouvoir politique qui leur échappait avec sa composante économique.
Des milliers d'Émilie Tavernier, d'Eulalie Durocher, de Rosalie Caron, d'Esther Blondin et de Félix Martin, pour ne mentionner que quelques noms, formèrent ces armées populaires, pacifiques et reconquérantes qui portèrent très haut le flambeau du refus de ce qui est indigne et de l'engagement que le changement social nécessite.
Le catholicisme a ainsi marqué notre histoire. Nous sommes en quelque sorte tombés dedans quand nous étions petits. Faut-il en sortir pour devenir grands? Ses effets civilisateurs seront-ils permanents: priorité familiale, conviction que la vie a un sens plus grand qu'elle-même et vaut toujours d'être vécue, suprématie de l'immatériel sur le matériel, union sacrée de la liberté et de la discipline, amour de la rigueur et du dépassement? Le printemps canadien-français constitue une épopée glorieuse dont nous pourrions être extrêmement fiers.
Mais le temps avait passé. Le temps avait usé. Les temps avaient changé. Les pouvoirs politiques et économiques nous étaient davantage accessibles et de nouvelles élites montaient. Un gigantesque et fratricide combat menaçait à l'horizon.
Heureusement, providentiellement, les élites cléricales et religieuses reconnurent leurs limites et leur usure et, répondant à l'appel de Jean XXIII, abandonnèrent la défensive conservatrice, choisirent l'aggiornamento et, selon la belle expression du prince des pasteurs, se retirèrent à pas feutrés, laissant toute la place à ceux et celles qui allaient nous guider vers les eaux où nous naviguons aujourd'hui. C'est ainsi que le Québec passa sans heurts et rapidement de la chrétienté à la modernité. L'histoire, un jour, rendra justice à ceux et celles qui ont servi la nation autant alors dans le retrait que précédemment dans l'engagement.
Ils savaient, ces laïcs, que le chemin d'un monde meilleur est resserré et difficile. Ils connaissaient la parole de Jésus: «Celui qui s'inscrit à mon école doit accepter la condamnation.» Ils étaient conscients que pour Jésus, s'engager face à la souffrance humaine est une exigence, pas une option.
C'est d'une terre labourée au long effort et aux durs sacrifices de nos ancêtres, ensemencée à l'idéal évangélique et irriguée à l'eau baptismale, que Louis Laberge et tant d'autres assumèrent la lourde responsabilité de veiller sur la moisson. Chacun fit alors le choix de privilégier les ruptures ou la continuité, de choyer nos racines ou de vouloir recommencer.
Quel héritage ce long printemps canadien-français, vécu ici pendant qu'ailleurs l'Occident connaissait intensément l'été moderne, leur léguait-il, ainsi qu'à nous tous? Il nous laissait au plus profond de nous un fond, une mentalité qui nous mobilise lors de catastrophes mais se manifeste surtout dans notre quotidien et nos institutions.
Dans l'exigence que travailler permette vraiment de gagner sa vie et celle de ses enfants, par la voix de ceux et celles qui s'insurgent contre l'injustice et la pauvreté, dans l'intervention humaniste auprès de nos jeunes contrevenants, par nos règles électorales exemplaires, par un respect des différences humaines de loin supérieur à ce que firent nos voisins d'à côté et d'en bas, comme dans l'affirmation de qui nous sommes, cette mentalité, ce fond de nous-mêmes émerge et nous caractérise.
De quel fond sommes-nous ainsi façonnés? Celui auquel vous pensez: notre fond profond de solidarité, d'indignation et d'engagement. La solidarité n'est pas toujours vertu. Elle peut servir tout autant le mal que le bien, la mesquinerie et l'égoïsme que la grandeur et la justice. La solidarité se mesure par la faiblesse des mains que l'on tient moins celle des mains auxquelles on ne donne pas la sienne.
Partager l'espace commun
Déjà l'été moderne semble s'achever en Occident. L'automne individualiste et matérialiste veut s'installer. Il promet de réaliser l'universalité humaine en même temps que notre confort personnel. Qui dit mieux? Une institution religieuse toujours fidèle à l'empire romain qui l'a vue naître? Un système politique encore défini par les lois de l'empire britannique? Qui dit mieux?
Nous avons besoin de grands machinistes sociaux qui nous ressemblent et nous rassemblent. Des gens d'action qui tiennent à la fois au progrès, à la continuité et à la concertation. Des porteurs de cette passion ouvrière qui place les idées, les règles, les causes et les institutions directement au service des gens et change ainsi vraiment les choses.
Par bonheur encore, la Providence ne nous a pas abandonnés. Il y a des jeunes qui s'impliquent ensemble au nom d'allégeances très diverses et selon des moyens très différents tout en respectant les choix de chacun. L'avenir appartient peut-être à cette interaction nouvelle et tolérante qui partage l'espace commun, parfois les mêmes objectifs, voire les mêmes combats, sans que personne ne se prétende le dénominateur commun de la diversité.
Que nous soyons athée ou de croyance chrétienne, bouddhiste, juive, agnostique, hindoue, musulmane ou autre, ne sommes-nous pas tous et toutes porteurs de recherche et de convictions personnelles sur les fondements de la dignité humaine et le sens de cette existence que nous vivons actuellement ensemble?
Le texte qui suit est tiré de l'homélie prononcée hier à l'occasion des funérailles de Louis Laberge.
Les ouvriers respectent le travail, le travail des autres sur le chantier et le travail accompli avant eux. Ils n'aiment pas jeter ce qui est réparable ou peut être transformé. Ils savent qu'on ne réussit pas mieux en recommençant toujours.
L'ouvrier Louis Laberge préférait la continuité à la rupture. Autant que faire se peut, il évitait de démolir et de faire table rase. Il aimait aider et n'acceptait pas que des gens souffrent d'un partage injuste de la richesse que le travail produit. Ouvrier social, machiniste de la société, il voulait un «vivre ensemble» mieux ajusté aux besoins de tous et chacun et y a contribué avec succès en demeurant un ouvrier qui travaille en ouvrier.
Fier, travaillant, solidaire
Nous lui faisons ce matin des funérailles nationales qu'il mérite bien parce qu'il incarne à la fois ce que la nation est: fière, travaillante, solidaire, et ce qu'elle veut: réussir ce qu'elle entreprend.
Mais cette cathédrale est aussi le lieu où sont inhumés, juste ici, dans la crypte des évêques, d'autres grands chênes de notre histoire, d'autres monuments qui ont marqué leur époque. J'en nomme trois: Joseph Charbonneau, défenseur des ouvriers, à ses dépens lui aussi, puis Ignace Bourget, que la misère et l'ignorance indignaient, et Paul-Émile Léger, grand rassembleur et initiateur de corvée populaire, deux géants qui ont respectivement ouvert et conclu le tome précédent de notre histoire.
Plus d'un siècle avant que Louis Laberge ne devienne président de la FTQ, nos ancêtres, répondant à l'appel de l'immense évêque Ignace Bourget, s'étaient dotés de services sociaux, de santé et d'éducation sous l'égide de leur Église. Regroupés autour de leurs clochers, s'inspirant des papes Grégoire VII et Pie IX, ils avaient établi, par le pouvoir religieux et le prestige de sa hiérarchie, un solide contrepoids au pouvoir politique qui leur échappait avec sa composante économique.
Des milliers d'Émilie Tavernier, d'Eulalie Durocher, de Rosalie Caron, d'Esther Blondin et de Félix Martin, pour ne mentionner que quelques noms, formèrent ces armées populaires, pacifiques et reconquérantes qui portèrent très haut le flambeau du refus de ce qui est indigne et de l'engagement que le changement social nécessite.
Le catholicisme a ainsi marqué notre histoire. Nous sommes en quelque sorte tombés dedans quand nous étions petits. Faut-il en sortir pour devenir grands? Ses effets civilisateurs seront-ils permanents: priorité familiale, conviction que la vie a un sens plus grand qu'elle-même et vaut toujours d'être vécue, suprématie de l'immatériel sur le matériel, union sacrée de la liberté et de la discipline, amour de la rigueur et du dépassement? Le printemps canadien-français constitue une épopée glorieuse dont nous pourrions être extrêmement fiers.
Mais le temps avait passé. Le temps avait usé. Les temps avaient changé. Les pouvoirs politiques et économiques nous étaient davantage accessibles et de nouvelles élites montaient. Un gigantesque et fratricide combat menaçait à l'horizon.
Heureusement, providentiellement, les élites cléricales et religieuses reconnurent leurs limites et leur usure et, répondant à l'appel de Jean XXIII, abandonnèrent la défensive conservatrice, choisirent l'aggiornamento et, selon la belle expression du prince des pasteurs, se retirèrent à pas feutrés, laissant toute la place à ceux et celles qui allaient nous guider vers les eaux où nous naviguons aujourd'hui. C'est ainsi que le Québec passa sans heurts et rapidement de la chrétienté à la modernité. L'histoire, un jour, rendra justice à ceux et celles qui ont servi la nation autant alors dans le retrait que précédemment dans l'engagement.
Ils savaient, ces laïcs, que le chemin d'un monde meilleur est resserré et difficile. Ils connaissaient la parole de Jésus: «Celui qui s'inscrit à mon école doit accepter la condamnation.» Ils étaient conscients que pour Jésus, s'engager face à la souffrance humaine est une exigence, pas une option.
C'est d'une terre labourée au long effort et aux durs sacrifices de nos ancêtres, ensemencée à l'idéal évangélique et irriguée à l'eau baptismale, que Louis Laberge et tant d'autres assumèrent la lourde responsabilité de veiller sur la moisson. Chacun fit alors le choix de privilégier les ruptures ou la continuité, de choyer nos racines ou de vouloir recommencer.
Quel héritage ce long printemps canadien-français, vécu ici pendant qu'ailleurs l'Occident connaissait intensément l'été moderne, leur léguait-il, ainsi qu'à nous tous? Il nous laissait au plus profond de nous un fond, une mentalité qui nous mobilise lors de catastrophes mais se manifeste surtout dans notre quotidien et nos institutions.
Dans l'exigence que travailler permette vraiment de gagner sa vie et celle de ses enfants, par la voix de ceux et celles qui s'insurgent contre l'injustice et la pauvreté, dans l'intervention humaniste auprès de nos jeunes contrevenants, par nos règles électorales exemplaires, par un respect des différences humaines de loin supérieur à ce que firent nos voisins d'à côté et d'en bas, comme dans l'affirmation de qui nous sommes, cette mentalité, ce fond de nous-mêmes émerge et nous caractérise.
De quel fond sommes-nous ainsi façonnés? Celui auquel vous pensez: notre fond profond de solidarité, d'indignation et d'engagement. La solidarité n'est pas toujours vertu. Elle peut servir tout autant le mal que le bien, la mesquinerie et l'égoïsme que la grandeur et la justice. La solidarité se mesure par la faiblesse des mains que l'on tient moins celle des mains auxquelles on ne donne pas la sienne.
Partager l'espace commun
Déjà l'été moderne semble s'achever en Occident. L'automne individualiste et matérialiste veut s'installer. Il promet de réaliser l'universalité humaine en même temps que notre confort personnel. Qui dit mieux? Une institution religieuse toujours fidèle à l'empire romain qui l'a vue naître? Un système politique encore défini par les lois de l'empire britannique? Qui dit mieux?
Nous avons besoin de grands machinistes sociaux qui nous ressemblent et nous rassemblent. Des gens d'action qui tiennent à la fois au progrès, à la continuité et à la concertation. Des porteurs de cette passion ouvrière qui place les idées, les règles, les causes et les institutions directement au service des gens et change ainsi vraiment les choses.
Par bonheur encore, la Providence ne nous a pas abandonnés. Il y a des jeunes qui s'impliquent ensemble au nom d'allégeances très diverses et selon des moyens très différents tout en respectant les choix de chacun. L'avenir appartient peut-être à cette interaction nouvelle et tolérante qui partage l'espace commun, parfois les mêmes objectifs, voire les mêmes combats, sans que personne ne se prétende le dénominateur commun de la diversité.
Que nous soyons athée ou de croyance chrétienne, bouddhiste, juive, agnostique, hindoue, musulmane ou autre, ne sommes-nous pas tous et toutes porteurs de recherche et de convictions personnelles sur les fondements de la dignité humaine et le sens de cette existence que nous vivons actuellement ensemble?
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