Libre opinion: Quand le social occulte la question nationale
Lucille Beaudry - Département de science politique, Université du Québec à Montréal
14 juillet 2004
L'organisatrice communautaire Françoise David, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec et ex-militante du groupe marxiste-léniniste En Lutte!, vient de mettre sur pied le groupe Option citoyenne, qui ambitionne de se fusionner avec l'Union des forces progressistes (UFP) en vue de combattre les partis politiques néolibéraux. Elle vient de publier Bien commun recherché (Montréal, Écosociété, 2004), qui explore des pistes de changement pour une société plus juste, plus égalitaire, plus écologique.
Sur toutes ces questions, Madame David a des réponses claires. Le lecteur un tant soit peu soucieux d'améliorer le vivre-ensemble collectif du Québec est interpellé par ce rappel des valeurs progressistes, féministes, écologistes et altermondialistes. Un autre Québec est possible. Mais il y a un absent de taille au tableau: la question nationale du Québec.
Le chapitre 5 de son livre, dont Le Devoir a présenté des extraits en mai, fait état de son questionnement à ce sujet. Madame David ne sait plus si le combat pour la souveraineté du Québec a encore sa légitimité, car plusieurs sont fatigués et cette question soulève beaucoup de passions, attitudes qu'elle trouve «compréhensibles».
Elle a voté pour le oui en 1995, mais elle s'interroge devant «le profond sentiment de lassitude» (p. 51) et ce qu'elle considère être «le plafonnement de l'option souverainiste», même si plus de 60 % des francophones ont voté pour le oui. Sur cette question fondamentale, notre leader dubitative a perdu toute combativité: «Nous ne voulons pas adopter une position tranchée et sans appel. Nous souhaitons plutôt, avec toutes les personnes qui nous rejoindront pendant les prochains mois, clarifier les enjeux et mieux définir la relation entre notre projet social et le statut constitutionnel du Québec» (p. 54).
Elle nous convie à poser de façon prioritaire la question sociale sous les divers angles en combattant les injustices, les inégalités et toutes les formes de discrimination, sans se positionner clairement quant à savoir dans quel cadre politique nous pouvons mettre en oeuvre de façon réaliste et avec succès les programmes sociaux les plus urgents.
Rappel de vieux débats
Ces tergiversations ne sont pas sans nous rappeler les vieux débats politiques au sein de la gauche: déjà dans les années 50, au sein de la section québécoise du CCF, le Parti social-démocrate dirigé par Thérèse Casgrain était critiqué par Jacques Perrault sur l'attitude à prendre face à la question du Québec, et au cours des années 60 entre les partisans du NPD et les partisans d'un parti socialiste québécois autour de Michel Chartrand, et il y a 30 ans entre la gauche marxiste-léniniste, qui n'était prête qu'à accorder un droit théorique à l'autodétermination du Québec pour contrer toute velléité séparatiste associée à une forme de nationalisme étroit..., et les autres militants sociaux-démocrates souverainistes.
Mais, aujourd'hui, faut-il reprendre encore le même débat? Madame David veut recruter chez les progressistes non souverainistes. L'intention est louable; cependant, comment croire sérieusement en la possibilité de matérialiser une telle option citoyenne en restant une province comme les autres dans le régime fédéral actuel? Voilà qui rappelle l'option canadienne des marxistes-léninistes d'En Lutte! et du Parti communiste ouvrier (PCO) qui, tout en préconisant le droit à l'autodétermination du Québec, proposait l'union du prolétariat des deux nations pour édifier le socialisme au Canada.
Cette position de l'extrême-gauche n'a jamais été partagée en dehors de cercles restreints pendant toutes les années d'effervescence politique de la décennie 70. Certains se rappelleront les mots d'ordre d'abstention et d'annulation donnés par les groupes marxistes-léninistes lors du référendum de 1980: cette position est bien inscrite dans la mémoire militante. Madame David n'a-t-elle pas tiré quelques leçons de son passé marxiste-léniniste?
Progressiste et souverainiste
Aujourd'hui, dans l'ensemble canadien, n'est-ce pas au Québec que les programmes sociaux sont les plus avancés (garderies, assurance- médicaments, union reconnue pour les partenaires de même sexe, etc.)? Il faut être aveugle pour ne pas voir qu'au Québec les courants progressistes se situent en majorité au sein du mouvement souverainiste. N'est-ce pas au Québec que l'Option citoyenne prend racine? Comment expliquer pareille hésitation sur la question nationale chez une leader par ailleurs si combative?
Depuis que des organisations politiques progressistes ont vu le jour au Québec, dans le contexte de la Révolution tranquille notamment, et qu'elles mobilisent des milliers de militants et militantes, jamais la réussite politique n'a été au rendez-vous, en raison notamment de la persistante division au sein des progressistes entre les tenants du fédéralisme et les souverainistes.
Devons-nous prendre acte de cet atavisme historique ou être condamnés à répéter cette éternelle division et à ne jamais parvenir à nos fins? Comment concilier dans le cadre politique actuel la poursuite de politiques progressistes au Québec en considérant le centralisme avoué de la mouvance canadienne de gauche? Faudra-t-il cesser de lutter pour la pleine reconnaissance de la souveraineté du Québec pour pouvoir se mettre à la remorque des politiques centralistes canadiennes du NPD?
Par conséquent, tant l'ancrage du militantisme progressiste au Québec que le centralisme obligé de la gauche canadienne nous incitent à privilégier une option citoyenne dans l'optique d'un Québec souverain. Les militants de l'UFP aussi étaient arrivés à cette conclusion. Pourquoi ce recul?
Sur toutes ces questions, Madame David a des réponses claires. Le lecteur un tant soit peu soucieux d'améliorer le vivre-ensemble collectif du Québec est interpellé par ce rappel des valeurs progressistes, féministes, écologistes et altermondialistes. Un autre Québec est possible. Mais il y a un absent de taille au tableau: la question nationale du Québec.
Le chapitre 5 de son livre, dont Le Devoir a présenté des extraits en mai, fait état de son questionnement à ce sujet. Madame David ne sait plus si le combat pour la souveraineté du Québec a encore sa légitimité, car plusieurs sont fatigués et cette question soulève beaucoup de passions, attitudes qu'elle trouve «compréhensibles».
Elle a voté pour le oui en 1995, mais elle s'interroge devant «le profond sentiment de lassitude» (p. 51) et ce qu'elle considère être «le plafonnement de l'option souverainiste», même si plus de 60 % des francophones ont voté pour le oui. Sur cette question fondamentale, notre leader dubitative a perdu toute combativité: «Nous ne voulons pas adopter une position tranchée et sans appel. Nous souhaitons plutôt, avec toutes les personnes qui nous rejoindront pendant les prochains mois, clarifier les enjeux et mieux définir la relation entre notre projet social et le statut constitutionnel du Québec» (p. 54).
Elle nous convie à poser de façon prioritaire la question sociale sous les divers angles en combattant les injustices, les inégalités et toutes les formes de discrimination, sans se positionner clairement quant à savoir dans quel cadre politique nous pouvons mettre en oeuvre de façon réaliste et avec succès les programmes sociaux les plus urgents.
Rappel de vieux débats
Ces tergiversations ne sont pas sans nous rappeler les vieux débats politiques au sein de la gauche: déjà dans les années 50, au sein de la section québécoise du CCF, le Parti social-démocrate dirigé par Thérèse Casgrain était critiqué par Jacques Perrault sur l'attitude à prendre face à la question du Québec, et au cours des années 60 entre les partisans du NPD et les partisans d'un parti socialiste québécois autour de Michel Chartrand, et il y a 30 ans entre la gauche marxiste-léniniste, qui n'était prête qu'à accorder un droit théorique à l'autodétermination du Québec pour contrer toute velléité séparatiste associée à une forme de nationalisme étroit..., et les autres militants sociaux-démocrates souverainistes.
Mais, aujourd'hui, faut-il reprendre encore le même débat? Madame David veut recruter chez les progressistes non souverainistes. L'intention est louable; cependant, comment croire sérieusement en la possibilité de matérialiser une telle option citoyenne en restant une province comme les autres dans le régime fédéral actuel? Voilà qui rappelle l'option canadienne des marxistes-léninistes d'En Lutte! et du Parti communiste ouvrier (PCO) qui, tout en préconisant le droit à l'autodétermination du Québec, proposait l'union du prolétariat des deux nations pour édifier le socialisme au Canada.
Cette position de l'extrême-gauche n'a jamais été partagée en dehors de cercles restreints pendant toutes les années d'effervescence politique de la décennie 70. Certains se rappelleront les mots d'ordre d'abstention et d'annulation donnés par les groupes marxistes-léninistes lors du référendum de 1980: cette position est bien inscrite dans la mémoire militante. Madame David n'a-t-elle pas tiré quelques leçons de son passé marxiste-léniniste?
Progressiste et souverainiste
Aujourd'hui, dans l'ensemble canadien, n'est-ce pas au Québec que les programmes sociaux sont les plus avancés (garderies, assurance- médicaments, union reconnue pour les partenaires de même sexe, etc.)? Il faut être aveugle pour ne pas voir qu'au Québec les courants progressistes se situent en majorité au sein du mouvement souverainiste. N'est-ce pas au Québec que l'Option citoyenne prend racine? Comment expliquer pareille hésitation sur la question nationale chez une leader par ailleurs si combative?
Depuis que des organisations politiques progressistes ont vu le jour au Québec, dans le contexte de la Révolution tranquille notamment, et qu'elles mobilisent des milliers de militants et militantes, jamais la réussite politique n'a été au rendez-vous, en raison notamment de la persistante division au sein des progressistes entre les tenants du fédéralisme et les souverainistes.
Devons-nous prendre acte de cet atavisme historique ou être condamnés à répéter cette éternelle division et à ne jamais parvenir à nos fins? Comment concilier dans le cadre politique actuel la poursuite de politiques progressistes au Québec en considérant le centralisme avoué de la mouvance canadienne de gauche? Faudra-t-il cesser de lutter pour la pleine reconnaissance de la souveraineté du Québec pour pouvoir se mettre à la remorque des politiques centralistes canadiennes du NPD?
Par conséquent, tant l'ancrage du militantisme progressiste au Québec que le centralisme obligé de la gauche canadienne nous incitent à privilégier une option citoyenne dans l'optique d'un Québec souverain. Les militants de l'UFP aussi étaient arrivés à cette conclusion. Pourquoi ce recul?
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