Kanesatake - Lettre ouverte à ce passionné de cactus, par ailleurs ministre de la Sécurité publique
Myra Cree, Mohawk - Oka-Kanesatake
10 juillet 2004
«Ô Ponce Pilate, tu t'es lavé les mains de nous.»
Depuis trop longtemps déjà nous vivons à Kanesatake une situation dont le ridicule le dispute au tragique. Et quand l'accablement me gagne, que je désespère de notre communauté, que je constate encore une fois avec quelle facilité les gouvernements se dérobent, je repense à la réflexion désabusée de ce grand-père kurde: «Notre passé est triste, notre présent est catastrophique, mais heureusement nous n'avons pas d'avenir... »
À l'heure actuelle, Kanesatake n'intéresse personne. Pas plus à Ottawa (moins même) qu'à Québec — ou alors comme un cor au pied qu'on essaie d'oublier sans faire l'effort de le soigner; forcément ça coince dans le mocassin! Maintenant que les célébrations de la fierté provinciale et fédérale sont passées, maintenant que M. Martin, qui n'avait d'oreille jusqu'à tout récemment que pour «la sonate au clair de l'urne», est assuré d'un destin national, si bancal soit-il, et malgré les vacances, peut-être voudra-t-on se souvenir de ma communauté. Ou est-ce là espérer contre toute espérance?
Que les choses soient claires, j'ai voté pour James Gabriel, et deux fois plutôt qu'une, et s'il fait aujourd'hui figure d'homme seul, sachez, même si cela se dit peu, que nous sommes plusieurs à le déplorer avec lui. James a contre lui une opposition belliqueuse avec laquelle je ne peux pas être d'accord. Trois chefs en rupture avec la démocratie, qui refusent de lui reconnaître la majorité qu'il détient toujours au conseil de bande; qui plus est, trois chefs dont je m'explique mal qu'ils soient si peu enclins à calmer le jeu (manque de volonté? inaptitude?) quand leurs bouillants supporteurs éructent des imprécations sur fond de jet de pierres, des chefs dont les cohortes s'y entendent pour faire régner un climat d'insécurité. Et de cela, M. Chagnon, vous êtes en partie responsable, pour avoir pactisé avec les «dissidents». Que ne vous êtes-vous souvenu que céder sur la forme, c'est céder sur tout.
Morts de rire
Qu'est-il arrivé? Vous avez paniqué, pensé tout de suite «bain de sang», «mort d'homme» et, confondant réflexe et réflexion, pris, dans l'urgence, une décision qui assurait un heureux dénouement de la crise, du moins le supposiez-vous. Mais aujourd'hui, convenez-en, c'est tout sauf ça, et, pauvre grand froussard, les seuls qui sont morts, et morts de rire, sont ceux-là mêmes qui depuis le début de la crise voudraient nous faire croire qu'il ne se passe rien à Kanesatake, en tout cas rien qu'on ne puisse régler entre soi, entre Mohawks. Je considère pour ma part que ceux qui utilisent le terme démocratie en le vidant, par leurs agissements, de toute substance et qui paralysent du coup la vie de la communauté ne font pas honneur à cette tradition mohawk dont ils se disent les porteurs.
Dormez, bonnes gens, tout va bien, le vilain c'est James et nous le tenons à bonne distance. Si ça se trouve, c'est lui qui a tout fait. L'incendie de sa maison, les voitures de police incendiées, c'est lui. L'artisan de tous nos malheurs comme des siens, encore lui. Dormez, bonnes gens, nos braves lapideurs encagoulés, ces infatigables gardiens de notre territoire, veillent; je ferai remarquer au passage que les coupables n'ont jusqu'ici pas été inquiétés. Cette fiction affligeante prouve bien que le spectacle de la vertu fatigue à la longue. Il attirait la sympathie, il est devenu exaspérant. On lui reproche son intransigeance, de troquer son rôle politique pour celui de justicier. Les plus délirants le disent assoiffé de pouvoir, d'argent, suant la vengeance. On se mêle de lui donner des leçons de moralité. On lui enjoint de faire preuve d'ouverture. Allons, James, un bon mouvement, autodétruisez-vous en 30 secondes ou moins de préférence.
M. Chagnon, vous étiez tellement certain d'avoir fait le bon choix, d'avoir tout bon, tout compris dès le départ, que vous vous êtes réclamé de l'Hadrien de Marguerite Yourcenar: «C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt.»
Moi qui n'étais pas de vote avis, qui ne le suis toujours pas, je n'aurais jamais cru que vous passeriez l'hiver — et nous sommes en juillet, et vous êtes en vacances, et vous mettez les voiles et nous restons en rade. Connaissant votre penchant pour les citations, puis-je vous suggérer d'occuper une partie de vos loisirs à plancher sur celle-ci: «Ce n'est pas parce que c'est difficile que nous avons peur d'agir, c'est parce que nous avons peur d'agir que c'est difficile.»
Depuis trop longtemps déjà nous vivons à Kanesatake une situation dont le ridicule le dispute au tragique. Et quand l'accablement me gagne, que je désespère de notre communauté, que je constate encore une fois avec quelle facilité les gouvernements se dérobent, je repense à la réflexion désabusée de ce grand-père kurde: «Notre passé est triste, notre présent est catastrophique, mais heureusement nous n'avons pas d'avenir... »
À l'heure actuelle, Kanesatake n'intéresse personne. Pas plus à Ottawa (moins même) qu'à Québec — ou alors comme un cor au pied qu'on essaie d'oublier sans faire l'effort de le soigner; forcément ça coince dans le mocassin! Maintenant que les célébrations de la fierté provinciale et fédérale sont passées, maintenant que M. Martin, qui n'avait d'oreille jusqu'à tout récemment que pour «la sonate au clair de l'urne», est assuré d'un destin national, si bancal soit-il, et malgré les vacances, peut-être voudra-t-on se souvenir de ma communauté. Ou est-ce là espérer contre toute espérance?
Que les choses soient claires, j'ai voté pour James Gabriel, et deux fois plutôt qu'une, et s'il fait aujourd'hui figure d'homme seul, sachez, même si cela se dit peu, que nous sommes plusieurs à le déplorer avec lui. James a contre lui une opposition belliqueuse avec laquelle je ne peux pas être d'accord. Trois chefs en rupture avec la démocratie, qui refusent de lui reconnaître la majorité qu'il détient toujours au conseil de bande; qui plus est, trois chefs dont je m'explique mal qu'ils soient si peu enclins à calmer le jeu (manque de volonté? inaptitude?) quand leurs bouillants supporteurs éructent des imprécations sur fond de jet de pierres, des chefs dont les cohortes s'y entendent pour faire régner un climat d'insécurité. Et de cela, M. Chagnon, vous êtes en partie responsable, pour avoir pactisé avec les «dissidents». Que ne vous êtes-vous souvenu que céder sur la forme, c'est céder sur tout.
Morts de rire
Qu'est-il arrivé? Vous avez paniqué, pensé tout de suite «bain de sang», «mort d'homme» et, confondant réflexe et réflexion, pris, dans l'urgence, une décision qui assurait un heureux dénouement de la crise, du moins le supposiez-vous. Mais aujourd'hui, convenez-en, c'est tout sauf ça, et, pauvre grand froussard, les seuls qui sont morts, et morts de rire, sont ceux-là mêmes qui depuis le début de la crise voudraient nous faire croire qu'il ne se passe rien à Kanesatake, en tout cas rien qu'on ne puisse régler entre soi, entre Mohawks. Je considère pour ma part que ceux qui utilisent le terme démocratie en le vidant, par leurs agissements, de toute substance et qui paralysent du coup la vie de la communauté ne font pas honneur à cette tradition mohawk dont ils se disent les porteurs.
Dormez, bonnes gens, tout va bien, le vilain c'est James et nous le tenons à bonne distance. Si ça se trouve, c'est lui qui a tout fait. L'incendie de sa maison, les voitures de police incendiées, c'est lui. L'artisan de tous nos malheurs comme des siens, encore lui. Dormez, bonnes gens, nos braves lapideurs encagoulés, ces infatigables gardiens de notre territoire, veillent; je ferai remarquer au passage que les coupables n'ont jusqu'ici pas été inquiétés. Cette fiction affligeante prouve bien que le spectacle de la vertu fatigue à la longue. Il attirait la sympathie, il est devenu exaspérant. On lui reproche son intransigeance, de troquer son rôle politique pour celui de justicier. Les plus délirants le disent assoiffé de pouvoir, d'argent, suant la vengeance. On se mêle de lui donner des leçons de moralité. On lui enjoint de faire preuve d'ouverture. Allons, James, un bon mouvement, autodétruisez-vous en 30 secondes ou moins de préférence.
M. Chagnon, vous étiez tellement certain d'avoir fait le bon choix, d'avoir tout bon, tout compris dès le départ, que vous vous êtes réclamé de l'Hadrien de Marguerite Yourcenar: «C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt.»
Moi qui n'étais pas de vote avis, qui ne le suis toujours pas, je n'aurais jamais cru que vous passeriez l'hiver — et nous sommes en juillet, et vous êtes en vacances, et vous mettez les voiles et nous restons en rade. Connaissant votre penchant pour les citations, puis-je vous suggérer d'occuper une partie de vos loisirs à plancher sur celle-ci: «Ce n'est pas parce que c'est difficile que nous avons peur d'agir, c'est parce que nous avons peur d'agir que c'est difficile.»
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