Une loi, mais après?
Jean-Robert Sansfaçon
24 juillet 2002
Il y a un mois, un homme est décédé après que l'ambulance qui le transportait eut été détournée vers Trois-Rivières faute de services d'urgence de nuit à l'hôpital de Shawinigan. Hier, le ministre de la Santé, François Legault, a annoncé l'adoption prochaine d'une loi d'exception très dure forçant certains médecins désignés à combler le manque d'effectifs de nuit dans les hôpitaux qui font face à une pénurie. Aucune loi d'exception n'est bonne en soi, mais pire encore est l'absence de services d'urgence la nuit dans une région de 80 000 habitants.
Encore les urgences, l'hiver comme l'été, toujours les urgences! L'été dernier, on a rabroué certains établissements qui se livraient à une forme de pratique commerciale déloyale en offrant jusqu'à 1000 $ supplémentaires par quart de travail aux médecins qui acceptaient de venir chez eux. Cette année, le ministère lui-même a mis sur pied des équipes de dépannage auxquelles il verse des primes pour une présence médicale la nuit dans certaines villes en rupture d'effectifs. Malgré cela, les salles d'urgence de deux hôpitaux régionaux d'importance, ceux de Jonquière et Shawinigan, sont fermées la nuit, faute de médecins. Shawinigan, ce n'est pourtant pas Tombouctou!
À la longue, il devient lassant de discourir du problème des urgences. Et pour les citoyens aux prises avec un problème de santé, on parle plutôt d'exaspération. Notre système de santé est adéquat pour qui parvient à franchir la porte d'un cabinet de médecin, mais se rendre jusque-là devient de plus en plus difficile. Même l'accès à un médecin de famille, première étape que tout individu devrait pouvoir franchir par une simple visite à la clinique du coin de la rue, est devenue une course à obstacles depuis que les omnipraticiens concentrent leurs énergies à la pratique la plus payante et la moins exigeante, celle du sans rendez-vous. Pourquoi ces mêmes omnipraticiens accepteraient-ils sur une base volontaire d'ajouter à leur tâche la responsabilité d'un quart de nuit dans une urgence d'hôpital encombrée?
Il ne s'agit pas d'un problème de rémunération supplémentaire qu'il faudrait consentir à ceux qui acceptent mais de pénurie à l'échelle du Québec, doublée d'une formule de rémunération et de répartition des effectifs qui ne répond plus aux besoins.
Selon les statistiques, le Québec a plus de médecins que la moyenne canadienne. Malheureusement, cette donnée ne tient pas compte du nombre d'heures de travail individuel. Ainsi, un médecin québécois accomplit une dizaine d'heures par semaine de moins que ses collègues canadiens et prend sa retraite plus jeune. Une simple augmentation de la rémunération, sans autres modifications, n'aurait donc pour effet que d'inciter encore plus de médecins à réduire leur temps de travail à vie.
Ce qu'il faut, c'est bien davantage de revoir l'organisation et la répartition du travail entre tous les médecins. Le jour où tout nouveau médecin devra pratiquer là où des postes seront disponibles selon un plan national d'allocation des ressources, il faudra bien que les médecins aillent s'installer là où on aura besoin d'eux.
De même, il faut revoir la charge individuelle de travail pour s'assurer que tous les services prioritaires (urgences, services à domicile, soins de longue durée, etc.) soient couverts dans chaque région. Nos professionnels de la santé sont des gens très consciencieux dans l'exercice de leur métier, mais certains oublient parfois que leur statut d'entrepreneur indépendant ne les soustrait aucunement à leur obligation collective de prise en charge de la totalité des soins médicaux requis par la population. À la condition, bien sûr, que l'État leur fournisse les outils nécessaires pour assumer cette responsabilité, ce qui est loin d'être toujours le cas.
Au cours des prochaines années, les facultés de médecine formeront plus de nouveaux médecins, et les collèges, plus de personnel infirmier. Cela aussi fait partie des solutions incontournables: cessons de croire en haut lieu que le contrôle de l'augmentation des coûts du système passe inévitablement par le contingentement du nombre de praticiens. Une telle façon de penser équivaut à planifier la longueur des listes d'attente, et cela s'appelle du cynisme.
Nécessaire, la loi spéciale annoncée hier par le ministre François Legault ne réglera donc qu'une infime partie du problème des urgences. Et comme toute loi d'exception, elle entraînera son lot d'effets pervers, dont la grogne des médecins n'est qu'un exemple. Si elle est adoptée, il faudra donc l'appliquer avec beaucoup de retenue. D'où l'importance d'enclencher rapidement, mais de façon très déterminée, le processus de négociation des réformes des modes de rémunération et d'allocation des ressources. Car sans une telle réorganisation, on ne réglera jamais le problème de la pénurie d'effectifs médicaux dans les villes autres que Montréal et Québec.
jrsansfacon@ledevoir.ca
Encore les urgences, l'hiver comme l'été, toujours les urgences! L'été dernier, on a rabroué certains établissements qui se livraient à une forme de pratique commerciale déloyale en offrant jusqu'à 1000 $ supplémentaires par quart de travail aux médecins qui acceptaient de venir chez eux. Cette année, le ministère lui-même a mis sur pied des équipes de dépannage auxquelles il verse des primes pour une présence médicale la nuit dans certaines villes en rupture d'effectifs. Malgré cela, les salles d'urgence de deux hôpitaux régionaux d'importance, ceux de Jonquière et Shawinigan, sont fermées la nuit, faute de médecins. Shawinigan, ce n'est pourtant pas Tombouctou!
À la longue, il devient lassant de discourir du problème des urgences. Et pour les citoyens aux prises avec un problème de santé, on parle plutôt d'exaspération. Notre système de santé est adéquat pour qui parvient à franchir la porte d'un cabinet de médecin, mais se rendre jusque-là devient de plus en plus difficile. Même l'accès à un médecin de famille, première étape que tout individu devrait pouvoir franchir par une simple visite à la clinique du coin de la rue, est devenue une course à obstacles depuis que les omnipraticiens concentrent leurs énergies à la pratique la plus payante et la moins exigeante, celle du sans rendez-vous. Pourquoi ces mêmes omnipraticiens accepteraient-ils sur une base volontaire d'ajouter à leur tâche la responsabilité d'un quart de nuit dans une urgence d'hôpital encombrée?
Il ne s'agit pas d'un problème de rémunération supplémentaire qu'il faudrait consentir à ceux qui acceptent mais de pénurie à l'échelle du Québec, doublée d'une formule de rémunération et de répartition des effectifs qui ne répond plus aux besoins.
Selon les statistiques, le Québec a plus de médecins que la moyenne canadienne. Malheureusement, cette donnée ne tient pas compte du nombre d'heures de travail individuel. Ainsi, un médecin québécois accomplit une dizaine d'heures par semaine de moins que ses collègues canadiens et prend sa retraite plus jeune. Une simple augmentation de la rémunération, sans autres modifications, n'aurait donc pour effet que d'inciter encore plus de médecins à réduire leur temps de travail à vie.
Ce qu'il faut, c'est bien davantage de revoir l'organisation et la répartition du travail entre tous les médecins. Le jour où tout nouveau médecin devra pratiquer là où des postes seront disponibles selon un plan national d'allocation des ressources, il faudra bien que les médecins aillent s'installer là où on aura besoin d'eux.
De même, il faut revoir la charge individuelle de travail pour s'assurer que tous les services prioritaires (urgences, services à domicile, soins de longue durée, etc.) soient couverts dans chaque région. Nos professionnels de la santé sont des gens très consciencieux dans l'exercice de leur métier, mais certains oublient parfois que leur statut d'entrepreneur indépendant ne les soustrait aucunement à leur obligation collective de prise en charge de la totalité des soins médicaux requis par la population. À la condition, bien sûr, que l'État leur fournisse les outils nécessaires pour assumer cette responsabilité, ce qui est loin d'être toujours le cas.
Au cours des prochaines années, les facultés de médecine formeront plus de nouveaux médecins, et les collèges, plus de personnel infirmier. Cela aussi fait partie des solutions incontournables: cessons de croire en haut lieu que le contrôle de l'augmentation des coûts du système passe inévitablement par le contingentement du nombre de praticiens. Une telle façon de penser équivaut à planifier la longueur des listes d'attente, et cela s'appelle du cynisme.
Nécessaire, la loi spéciale annoncée hier par le ministre François Legault ne réglera donc qu'une infime partie du problème des urgences. Et comme toute loi d'exception, elle entraînera son lot d'effets pervers, dont la grogne des médecins n'est qu'un exemple. Si elle est adoptée, il faudra donc l'appliquer avec beaucoup de retenue. D'où l'importance d'enclencher rapidement, mais de façon très déterminée, le processus de négociation des réformes des modes de rémunération et d'allocation des ressources. Car sans une telle réorganisation, on ne réglera jamais le problème de la pénurie d'effectifs médicaux dans les villes autres que Montréal et Québec.
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