L'ultime pari de Jean-Paul II
Henri Tincq - L'article qui suit est paru dans l'édition d'aujourd'hui du quotidien français Le Monde.
24 juillet 2002
On hésite entre l'admiration et la pitié. En prenant la route de Toronto, suivie d'étapes au Guatemala et au Mexique, le pape se lance dans un triple défi: vis-à-vis de lui-même d'abord, vis-à-vis de la jeunesse et vis-à-vis du monde. L'envergure d'un tel pari, pour un homme de 82 ans au bord de la rupture physique, impressionne. Depuis des années, il se bat contre la maladie, mais aussi contre la rumeur qui fait de lui un pape en sursis, désormais incapable de gouverner son Église, futur démissionnaire.
En évoquant publiquement une possible «renonciation» du pape — qui serait la première depuis sept siècles (Célestin V en 1294) —, des cardinaux pourtant proches de lui, comme les Allemands Ratzinger et Lehman, le Hondurien Rodriguez Maradiaga et le Belge Danneels, rendaient hommage à son courage mais ne faisaient qu'aggraver l'impression de vide du pouvoir au «sommet». Des mises au point sont survenues, fin juin, qui ne laissent pratiquement plus de doute quant à la détermination de Karol Wojtyla à aller au bout de son mandat, ou plutôt de son «martyre».
«Martyre» est bien le mot qu'il a employé intentionnellement pour louer, le jour de leur fête (29 juin), les apôtres Pierre et Paul, qui ont «suivi Dieu» jusqu'à l'ultime sacrifice. Le même jour, un écrivain proche de lui, Vittorio Messori, rapportait au Corriere della Sera des propos qu'il attribuait à Jean-Paul II lui-même: «La force pour continuer n'est pas mon problème mais celui du Christ. C'est lui qui m'a placé où je suis. Et ce sera lui qui décidera de mon sort.» Soit une autre manière de dire que la «mission» du pape est d'origine divine et que Dieu seul peut la lui reprendre.
Démissionner serait «désacraliser» la fonction. Ainsi n'y a-t-il pas de statut d'ex-pape dans l'Église. Comment imaginer, du vivant de Jean-Paul II, l'élection d'un successeur, la bataille, même sourde, qui l'aura précédée, l'entrée en fonction d'un nouveau pontife? Jean-Paul II aura beaucoup innové au cours de son pontificat, mais il est trop soucieux de la liberté des autres, en l'occurrence de son successeur, pour se retirer volontairement, c'est-à-dire fixer une limite de temps au mandat du pape, encore plus pour jouer à la «statue du Commandeur».
Jean-Paul II restera donc à son poste, jusqu'à la limite de ses forces, figure «souffrante» prenant sur elle — comme le Christ, son modèle — les «souffrances» d'une humanité déchirée par les guerres, les exclusions, les chocs de cultures et de religions. C'est son dernier combat, et il veut en rendre témoins les 250 000 jeunes catholiques qui l'attendent à Toronto. À ce rendez-vous avec la jeunesse, il tenait plus que tout.
Les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) sont l'une de ses meilleures tribunes, un moyen de favoriser le métissage des jeunes générations, de répondre à leurs besoins de formation, de fête et d'émotion.
À Paris en 1997, à Rome, il y a deux ans, on l'avait vu battre la mesure de la main, chanter, danser, esquisser une ola, faire lever la houle des applaudissements. Mais cette magie peut-elle se reproduire à Toronto avec un pape quasiment condamné à l'immobilité, dans une Amérique du Nord où les jeunes catholiques ont traîné les pieds, où le scandale des prêtres pédophiles a miné la crédibilité de l'Église, où pèsent le souvenir du 11 septembre et la psychose de tout rassemblement?
Le magnétisme du vieil homme
Le pari est loin d'être gagné, mais qui n'a vu les millions de jeunes rassemblés à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne (1989), à Czestochowa en Pologne (1991), à Manille (1995), à Paris (1997) et à Rome (2000) ne peut comprendre le magnétisme exercé par ce vieil homme auprès d'une génération qui n'a connu d'autre pape que celui-ci, aussi «attestataire» de la foi chrétienne que la précédente était «contestataire». Un pape qui les a décomplexés dans l'affirmation de leurs convictions, a su trouver les mots pour exprimer leurs difficultés d'avenir, de famille, de foi, d'affection, les a aidés à s'identifier à une société qu'ils voudraient plus respectueuse de la diversité des races, des cultures, des religions, non violente, pacifique et réconciliée.
Sans doute ne faut-il pas surestimer l'effet de telles manifestations de masse. Elles ont été plus qu'un feu de paille dans l'Église mais n'ont pas substantiellement réconcilié la jeunesse avec elle. On a parlé d'embellie, mais les JMJ n'ont pas rempli les églises, ni les séminaires, ni les mouvements. Les grandes figures traditionnelles du catholicisme que sont le fidèle régulier, le prêtre et le militant restent en crise. Elles n'ont pas davantage convaincu les jeunes de conformer leur mode de vie affective et sexuelle au magistère romain. Mais d'autres formes de participation plus souples ont émergé, initiées par eux à travers leurs pèlerinages (combien d'adultes, à leur suite, ont fait le «chemin» de Compostelle?), leurs retraites dans les monastères, leurs nouveaux modes de vie communautaire, leurs célébrations liturgiques où s'exprime une exigence plus grande de beau et d'esthétique.
Les JMJ ont toujours été un moyen d'interroger aussi la société adulte. Et l'ultime défi du pape dans ce voyage sera, une fois de plus, de tenter de faire entendre sa faible voix au monde entier. Il l'avait fait à Czestochowa (Pologne) en 1991, mobilisant la jeunesse catholique venue pour la première fois de l'Europe de l'Est et de l'Ouest, lui proposant de nouvelles raisons de vivre et de croire après l'écroulement du communisme. Il l'avait fait deux ans plus tard à Denver (Colorado), dans une Amérique du Nord déchirée par la bataille pour ou contre l'avortement, n'hésitant pas à prendre la tête du combat pour la «culture de la vie», dénonçant l'avortement, l'euthanasie, tout ce qui ressemble à une «culture de mort». À Paris et à Rome, il avait mis en garde les jeunes contre le fossé grandissant entre les exclus et les profiteurs de la société d'abondance, contre les pièges d'un libéralisme sans idéal.
Discours à contre-courant
À Toronto, la ville la plus cosmopolite du Canada, pour les premières JMJ de l'après-11 septembre, Jean-Paul II reprendra des thèmes déjà rodés: la condamnation sans appel de toute forme de terrorisme fondée sur un message divin perverti; le dialogue entre les cultures et les religions, y compris avec un islam tourmenté; le rejet d'une mondialisation inhumaine; la défense des valeurs de pardon et de réconciliation, de tolérance et de liberté religieuse, de justice internationale, de solidarité et de paix. Il répétera ce qu'il a dit à Assise le 26 janvier devant les représentants de toutes les religions: «Il n'y a pas de paix sans justice, pas de justice sans pardon.» Un discours à contre-courant de la spirale des attentats, des représailles, des occupations, des haines.
A-t-il une chance d'être entendu? Les interminables conjectures sur la fin de ce pontificat et l'élection du successeur ne vont pas cesser, malgré la résolution réaffirmée par Jean-Paul II de continuer. Le temps venu, il sera aisé de lui trouver un successeur, mais élire un homme capable comme lui d'imposer sa voix à la rumeur du monde sera plus délicat.
En évoquant publiquement une possible «renonciation» du pape — qui serait la première depuis sept siècles (Célestin V en 1294) —, des cardinaux pourtant proches de lui, comme les Allemands Ratzinger et Lehman, le Hondurien Rodriguez Maradiaga et le Belge Danneels, rendaient hommage à son courage mais ne faisaient qu'aggraver l'impression de vide du pouvoir au «sommet». Des mises au point sont survenues, fin juin, qui ne laissent pratiquement plus de doute quant à la détermination de Karol Wojtyla à aller au bout de son mandat, ou plutôt de son «martyre».
«Martyre» est bien le mot qu'il a employé intentionnellement pour louer, le jour de leur fête (29 juin), les apôtres Pierre et Paul, qui ont «suivi Dieu» jusqu'à l'ultime sacrifice. Le même jour, un écrivain proche de lui, Vittorio Messori, rapportait au Corriere della Sera des propos qu'il attribuait à Jean-Paul II lui-même: «La force pour continuer n'est pas mon problème mais celui du Christ. C'est lui qui m'a placé où je suis. Et ce sera lui qui décidera de mon sort.» Soit une autre manière de dire que la «mission» du pape est d'origine divine et que Dieu seul peut la lui reprendre.
Démissionner serait «désacraliser» la fonction. Ainsi n'y a-t-il pas de statut d'ex-pape dans l'Église. Comment imaginer, du vivant de Jean-Paul II, l'élection d'un successeur, la bataille, même sourde, qui l'aura précédée, l'entrée en fonction d'un nouveau pontife? Jean-Paul II aura beaucoup innové au cours de son pontificat, mais il est trop soucieux de la liberté des autres, en l'occurrence de son successeur, pour se retirer volontairement, c'est-à-dire fixer une limite de temps au mandat du pape, encore plus pour jouer à la «statue du Commandeur».
Jean-Paul II restera donc à son poste, jusqu'à la limite de ses forces, figure «souffrante» prenant sur elle — comme le Christ, son modèle — les «souffrances» d'une humanité déchirée par les guerres, les exclusions, les chocs de cultures et de religions. C'est son dernier combat, et il veut en rendre témoins les 250 000 jeunes catholiques qui l'attendent à Toronto. À ce rendez-vous avec la jeunesse, il tenait plus que tout.
Les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) sont l'une de ses meilleures tribunes, un moyen de favoriser le métissage des jeunes générations, de répondre à leurs besoins de formation, de fête et d'émotion.
À Paris en 1997, à Rome, il y a deux ans, on l'avait vu battre la mesure de la main, chanter, danser, esquisser une ola, faire lever la houle des applaudissements. Mais cette magie peut-elle se reproduire à Toronto avec un pape quasiment condamné à l'immobilité, dans une Amérique du Nord où les jeunes catholiques ont traîné les pieds, où le scandale des prêtres pédophiles a miné la crédibilité de l'Église, où pèsent le souvenir du 11 septembre et la psychose de tout rassemblement?
Le magnétisme du vieil homme
Le pari est loin d'être gagné, mais qui n'a vu les millions de jeunes rassemblés à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne (1989), à Czestochowa en Pologne (1991), à Manille (1995), à Paris (1997) et à Rome (2000) ne peut comprendre le magnétisme exercé par ce vieil homme auprès d'une génération qui n'a connu d'autre pape que celui-ci, aussi «attestataire» de la foi chrétienne que la précédente était «contestataire». Un pape qui les a décomplexés dans l'affirmation de leurs convictions, a su trouver les mots pour exprimer leurs difficultés d'avenir, de famille, de foi, d'affection, les a aidés à s'identifier à une société qu'ils voudraient plus respectueuse de la diversité des races, des cultures, des religions, non violente, pacifique et réconciliée.
Sans doute ne faut-il pas surestimer l'effet de telles manifestations de masse. Elles ont été plus qu'un feu de paille dans l'Église mais n'ont pas substantiellement réconcilié la jeunesse avec elle. On a parlé d'embellie, mais les JMJ n'ont pas rempli les églises, ni les séminaires, ni les mouvements. Les grandes figures traditionnelles du catholicisme que sont le fidèle régulier, le prêtre et le militant restent en crise. Elles n'ont pas davantage convaincu les jeunes de conformer leur mode de vie affective et sexuelle au magistère romain. Mais d'autres formes de participation plus souples ont émergé, initiées par eux à travers leurs pèlerinages (combien d'adultes, à leur suite, ont fait le «chemin» de Compostelle?), leurs retraites dans les monastères, leurs nouveaux modes de vie communautaire, leurs célébrations liturgiques où s'exprime une exigence plus grande de beau et d'esthétique.
Les JMJ ont toujours été un moyen d'interroger aussi la société adulte. Et l'ultime défi du pape dans ce voyage sera, une fois de plus, de tenter de faire entendre sa faible voix au monde entier. Il l'avait fait à Czestochowa (Pologne) en 1991, mobilisant la jeunesse catholique venue pour la première fois de l'Europe de l'Est et de l'Ouest, lui proposant de nouvelles raisons de vivre et de croire après l'écroulement du communisme. Il l'avait fait deux ans plus tard à Denver (Colorado), dans une Amérique du Nord déchirée par la bataille pour ou contre l'avortement, n'hésitant pas à prendre la tête du combat pour la «culture de la vie», dénonçant l'avortement, l'euthanasie, tout ce qui ressemble à une «culture de mort». À Paris et à Rome, il avait mis en garde les jeunes contre le fossé grandissant entre les exclus et les profiteurs de la société d'abondance, contre les pièges d'un libéralisme sans idéal.
Discours à contre-courant
À Toronto, la ville la plus cosmopolite du Canada, pour les premières JMJ de l'après-11 septembre, Jean-Paul II reprendra des thèmes déjà rodés: la condamnation sans appel de toute forme de terrorisme fondée sur un message divin perverti; le dialogue entre les cultures et les religions, y compris avec un islam tourmenté; le rejet d'une mondialisation inhumaine; la défense des valeurs de pardon et de réconciliation, de tolérance et de liberté religieuse, de justice internationale, de solidarité et de paix. Il répétera ce qu'il a dit à Assise le 26 janvier devant les représentants de toutes les religions: «Il n'y a pas de paix sans justice, pas de justice sans pardon.» Un discours à contre-courant de la spirale des attentats, des représailles, des occupations, des haines.
A-t-il une chance d'être entendu? Les interminables conjectures sur la fin de ce pontificat et l'élection du successeur ne vont pas cesser, malgré la résolution réaffirmée par Jean-Paul II de continuer. Le temps venu, il sera aisé de lui trouver un successeur, mais élire un homme capable comme lui d'imposer sa voix à la rumeur du monde sera plus délicat.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

