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Le miracle grec

La Grèce bat le Portugal 1-0 et devient contre toute attente championne d'Europe des nations de soccer

Jean Dion   5 juillet 2004 
Ce triomphe, les inattendus champions le doivent à Angelos Charisteas (notre photo), auteur à la 57e minute du but déterminant sur le retour de la tête d’un corner parfait d’Angelos Basinas.
Photo : Agence Reuters
Ce triomphe, les inattendus champions le doivent à Angelos Charisteas (notre photo), auteur à la 57e minute du but déterminant sur le retour de la tête d’un corner parfait d’Angelos Basinas.
Il faudra retoucher un peu le célèbre propos de sir Bobby Charlton, le grand joueur anglais qui constatait la domination outrancière de la RFA dans les années 1970: finalement, le football, c'est un jeu qui se joue à onze contre onze, avec un ballon, sur du gazon, et un Allemand qui gagne à la fin.

Ou plus précisément: un Allemand, 23 joueurs grecs dont aucun n'est une vedette, et une douzaine de millions de supporteurs hellènes partout dans le monde, aujourd'hui certainement aussi incrédules qu'extatiques. Tous ceux-là ont gagné en point final du plus improbable des scénarios, qui voit la Grèce, parent pauvre annoncé de l'Euro 2004, promue championne d'Europe des nations de soccer.

Appelons cela comme on veut, un coup de tonnerre, une conflagration, un séisme, toujours est-il que la Grèce a remporté hier, au stade de la Luz de Lisbonne, une victoire de 1-0, gâchant du même coup la fête de leurs adversaires et hôtes portugais et amorçant un été qui verra Athènes accueillir les Jeux olympiques. Façon spectaculaire de remettre les pendules à l'heure du sport alors que, comme s'en plaignait un joueur grec au début du tournoi, «tout ce dont on entend parler, ce sont des retards dans la préparation des installations olympiques».

Ce triomphe, les inattendus champions le doivent à Angelos Charisteas, auteur à la 57e minute du but déterminant sur reprise de la tête d'un corner parfait d'Angelos Basinas (sauf erreur, le seul tir cadré de la Grèce de tout le match!) à Antonios Nikopolidis, intraitable devant les nombreuses charges portugaises (et qui n'est même pas le gardien numéro un avec son club de Panathinaikos!), mais surtout à un jeu d'ensemble impeccable, cohésif, hermétique en défense et sachant tirer profit de ses rares contre-attaques. Un jeu que, si on s'aventurait dans les parallèles audacieux, on pourrait qualifier de «trappe divertissante», un verrou à quadruple tour qui n'est cependant pas désagréable à regarder. Et qui a fait une fois de plus la preuve de sa terrible efficacité, la Grèce n'ayant concédé aucun but (1-0 en quart de finale contre la France, 1-0 en demi-finale face à la République tchèque après le premier tour de l'Euro).

Personne, personne ne s'attendait raisonnablement à un pareil dénouement. Dans toute son histoire, la sélection grecque n'avait atteint l'étape finale d'un tournoi majeur que deux fois (Euro 1980 et Coupe du monde 1994) et n'y avait jamais remporté la moindre victoire. En 1994 aux États-Unis, elle s'était même pris trois sévères corrections, ne marquant aucun but et en concédant 10.

Personne, sauf peut-être Otto Rehhagel, l'Allemand en question, entraîneur-chef de cette équipe dont il avait pris charge il y a trois ans après être devenu persona non grata dans la Bundesliga et qu'il a su délester de son caractère traditionnellement brouillon pour lui insuffler discipline et esprit de corps. Rehhagel, citoyen grec à titre honorifique en devenir, que plusieurs voudront maintenant voir succéder à Rudi Völler au poste de sélectionneur de l'Allemagne bien qu'il affirme être désormais plus grec qu'allemand, qui déclarait avant l'Euro: «On ne se rend pas au Portugal en touristes, avec la satisfaction du devoir accompli [la qualification]. Non, on y va avec la volonté de réussir quelque chose. Et je suis convaincu que nous en avons les moyens.»

Rehhagel qui s'est aussi souvent fait accuser de prôner des patrons de jeu «archaïques», caractérisés entre autres par un marquage individuel serré et que la plupart des équipes nationales ont délaissés à partir des années 1960. Ce à quoi il a rétorqué que «le jeu moderne, c'est celui qui gagne». Alors.

C'est d'ailleurs la première fois qu'une équipe gagne l'Euro avec un entraîneur étranger à sa tête. Rehhagel a ainsi devancé de justesse son vis-à-vis Luiz Felipe Scolari, le Brésilien qui convoitait le même honneur aux commandes du Portugal. S'il avait gagné, Scolari aurait même été le tout premier sélectionneur à remporter successivement la Coupe du monde — ce qu'il avait fait avec le Brésil en 2002 — et l'Euro.

Pour le Portugal, qui n'a jamais gagné un tournoi international majeur et qui espérait une revanche après avoir perdu le match inaugural de l'Euro contre cette même Grèce (1-2), il s'agit évidemment d'une désillusion d'autant plus amère qu'elle est survenue à la maison, devant ses partisans. C'est aussi la très probable fin des immenses espoirs qu'avait fait naître la «génération dorée» menée notamment par Luis Figo, mais l'avenir ne s'annonce pas trop sombre, avec des jeunes comme Cristiano Ronaldo, 19 ans, l'attaquant de Manchester United qui a montré de belles qualités. Scolari a par ailleurs annoncé qu'il demeurera sélectionneur du Portugal au moins jusqu'à la Coupe du monde de 2006, qui aura lieu en Allemagne.

Le match d'hier s'est déroulé à un rythme et selon un pattern de jeu qui ressemblait à s'y méprendre aux deux rencontres précédentes de la Grèce: huis clos défensif et attente du contre. Et encore une fois, ç'a fonctionné.

La première demie s'est soldée par un score virginalement nul, la poule aux oeufs d'or comme dirait Rodger Brulotte. On a assisté à une belle pression portugaise dans les premières minutes, mais les rares tirs sont venus de loin. La Grèce est ensuite parvenue à décoincer le milieu de terrain pour donner plus d'allant au jeu, mais ses efforts n'ont donné lieu qu'à un tir, de la tête, très non cadré. Délaissant sans nécessairement le vouloir sa stratégie de début de match, le Portugal s'en est retrouvé plutôt sur les talons.

Illustration de l'efficacité de la défense grecque, la meilleure chance du Portugal s'est offerte sur le pied de Miguel... un défenseur. Dont la balle a été déviée de la main par un Nikopolidis plongeant. Cas typique: Cristiano Ronaldo qui dribble avec grâce, monte en compagnie de Deco et, se présentant à l'orée de la surface de réparation, se heurte à un défenseur qui dégage. La pénétration balle au pied paraissait plus que jamais comme une formule à écarter.

Résultat: quatre tirs portugais contre un grec, 56 % de temps de possession au pays hôte, mais rien de véritablement probant d'un côté comme de l'autre. La Grèce pouvait toutefois se retirer au vestiaire avec la conscience de ce que son plan de match tenait la barre.

La deuxième demie s'est amorcée sur le même mode, jusqu'au but de Charisteas. L'avance prise par les Grecs a dès lors sonné l'hallali côté portugais: attaque, attaque, et encore un peu d'attaque. Mais il n'y avait rien à faire. Les quelques fois où les Portugais réussissaient à s'immiscer dans la défense grecque et à créer un danger, Nikopolidis fermait la porte, notamment face à Cristiano Ronaldo à la 60e minute et devant Figo à la 64e et à la 81e. Résultat, après 95 minutes, l'impensable devenait réalité.

Et on pouvait, si ça nous tentait, se remémorer Ernest Renan, qui avait nommé en son temps «le miracle grec», «une chose qui n'a existé qu'une fois, qui ne s'était jamais vue, qui ne se verra plus, mais dont l'effet durera éternellement, un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale».

Quant à Virgile, un sacré amateur de football antique, il écrivit: «Timeo Danaos et dona ferentes». Je crains les Grecs, surtout lorsqu'ils font de somptueux cadeaux. On sait maintenant qu'ils sont encore plus à craindre lorsqu'ils n'en font pas.
 
 
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