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Festival international de jazz de Montréal - La Frida Khalo de la chanson

Caroline Montpetit   5 juillet 2004 
Lila Downs: plaidoyer contre l’acculturation. — EFE
Lila Downs: plaidoyer contre l’acculturation. — EFE
C'est le Mexique indien, celui qui danse tard le soir dans les campagnes en buvant des alcools forts. C'est celui qui traverse par dizaines de milliers la «frontera» pour travailler aux États-Unis, là où les terres sont riches et fertiles, avant de revenir chez lui dépenser sa paie. C'est le Mexique autochtone qui parle des langues que le monde ignore, que même ses dirigeants méprisent souvent. Ce Mexique-là, la chanteuse Lila Downs l'a cherché au fond de son coeur pour connaître son essence, pour comprendre ses origines. Et ce soir encore, elle le livrera au Club Soda de sa voix tantôt grave, tantôt claire, toujours puissante, dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.

Avec ses vêtements brodés et ses sourcils foncés, la «morena», comme on désigne en espagnol les femmes aux cheveux de couleur sombre, ressemble à la peintre Frida Khalo. Elle est d'ailleurs l'une des signataires de la musique du film qui célébrait tout récemment l'icone de la culture mexicaine.

Pourtant, cette «latina» a voyagé toute sa vie entre le Mexique et les États-Unis, et sa musique, qui n'hésite pas à mêler le folklore mexicain et les accents jazz ou pop, traverse elle aussi allègrement les frontières.

Née d'une mère chanteuse «mixtèque» et d'un père documentariste américain qui s'était d'abord rendu au Mexique sur les traces du canard aux ailes bleues, Lila Downs est le fruit d'un perpétuel aller-retour entre les deux cultures.

Pour elle, il est d'ailleurs très clair que les deux pays ne font pas vraiment partie du même espace culturel.

«Ma mère chantait de la "ranchera", une musique mexicaine traditionnelle de la campagne, dans un petit village à deux heures d'Oaxaca. C'est un genre poétique où il est beaucoup question de coeurs brisés», disait-elle en entrevue, jointe la semaine dernière à Barcelone.

Très tôt, la jeune Lila est initiée à la musique des «mariachis», celle qui lance des «Aïe! Aïe! Aïe!» et qui entraîne à sa suite un cortège de trompettes, de violons et de vihuela, cet instrument descendant du laoud cubain et de l'oud arabe.

«Pour moi, les États-Unis font partie de l'Amérique du Nord, tandis que le Mexique fait partie de l'Amérique centrale.»

Après avoir tâté de l'opéra classique à Los Angeles puis au Minnesota, Lila Downs bifurque vers l'anthropologie et s'intéresse à ses racines indiennes, cherchant à comprendre les raisons du sentiment d'infériorité qui la hante du simple fait qu'elle a les cheveux noirs et la peau foncée.

«J'entendais des histoires de colonisation qui expliquaient comment des terres avaient été volées à certains par d'autres, et je commençais à trouver des réponses à mes questions», dit-elle.

C'est à ce moment-là qu'elle décide de retourner à Oaxaca, superbe petite ville mexicaine juchée au-dessus de la côte du Pacifique, pour étudier le tissage et les motifs symboliques que les femmes dessinent sans relâche sur leurs canevas et qui racontent des histoires, leurs histoires.

«Quand je suis retournée à la chanson, j'ai voulu faire des choses aussi belles que ce que ces femmes traçaient sur leurs tissus.»

Forte de sa culture métissée et transaméricaine, Lila Downs décide alors d'écrire des textes qui diront l'histoire de son peuple dans quelques-unes des 64 langues autochtones que parlent encore 400 000 indigènes du Mexique.

«Je me sentais proche de ces Indiens qui ne s'identifient pas au nationalisme mexicain car ce nationalisme emprunte les couleurs de la tradition indienne mexicaine sans vraiment la reconnaître.»

Le nationalisme mexicain, constate-t-elle, puise beaucoup aux légendes autochtones, au respect que les Indiens avaient de la beauté, par exemple. «Mais on ne donne pas aux autochtones le crédit de cet héritage, et c'est pourquoi nous sommes devenus ignorants de nos racines. Je constatais que j'étais acculturée en tant qu'Indienne autant qu'en tant que Nord-Américaine.»

Sa musique est pourtant toute empreinte de ses influences multiples. Dans les arrangements qu'elle signe avec Paul Cohen, on est surpris d'entendre surgir des enchaînements jazzés ou arabisants après avoir marqué du pied le tempo de chansons traditionnelles mexicaines comme La Bamba ou La Cucaracha.

Les textes de son avant-dernier disque, Border, traitaient de la condition de ces Indiens migrants qui transitent entre les États-Unis et le Mexique pour trouver du travail. Son dernier né, intitulé One Blood-Una Sangre, explore une sorte de conscience commune, le fait que les êtres humains proviennent tous du même océan, du même sang maternel.

«Je dédie cet album à toutes les femmes, en espérant qu'elles arrivent ensemble à faire tourner le vent qui pousse les hommes à faire la guerre», dit-elle, simplement. Vaste programme...






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