Une affaire de contexte et de leadership
Que reste-t-il du bien commun?
Claude Ryan - Ancien directeur du journal Le Devoir, chef du Parti libéral du Québec et ministre, M. Ryan est décédé en février.
5 juillet 2004
Depuis l'an dernier, l'actualité politique — forte de deux campagnes électorales au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales — a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été. L'ancien directeur du Devoir Claude Ryan ouvre le bal à titre posthume. D'autres parties de son article, dernier écrit complété avant son décès, ont déjà été publiées dans notre page «Idées» le 10 février dernier.
Par bien commun, j'entends, selon la formule chère aux scolastiques, la bonne vie humaine — on dirait aujourd'hui la qualité de vie — de la population. Cette définition embrasse l'ensemble des conditions aptes à favoriser la qualité de vie des personnes, des groupes et des institutions dans l'ordre, la liberté, la justice, la concorde et la paix.
La société politique n'est pas seule responsable du bien commun. Chaque citoyen, chaque famille, chaque groupe, chaque communauté particulière, porte en effet sa part de responsabilité envers le bien général. Par l'intermédiaire de l'État, qui en est l'incarnation, la société politique jouit néanmoins de l'autorité la plus élevée, elle est le point de référence ultime en ce qui touche les décisions relatives au bien temporel de ses membres.
Le bien commun dont est responsable la société politique embrasse plus spécifiquement le bien commun temporel, c'est-à-dire les biens reliés à la vie humaine dans le temps. Les réalités qui sont au-delà du temps et des lieux — en particulier les croyances religieuses, les valeurs esthétiques, la libre recherche de la vérité, les pensées et la vie privée des citoyens — ne sont pas de son ressort, sauf dans la mesure où elles ont un lien avec la poursuite du bien commun temporel et l'observance des lois justes que la société politique édicte au nom de tous.
Au centre de toute vie sociale se trouve en effet la personne humaine. Par des aspects fondamentaux de sa nature, celle-ci tend vers des horizons qui débordent le temps et l'espace. Du moins sous ces aspects, la personne humaine ne saurait être assujettie à l'autorité du pouvoir politique; d'autre part, celui-ci a pour mission de créer les conditions les plus propices au développement plénier des personnes.
Le bien commun embrasse tout le monde, bon gré mal gré. Il rejoint la vie quotidienne de chaque personne sous mille et une formes. Cependant, il n'existe nulle part à l'état pur. Il est très difficile d'en donner une définition précise. La réalité qu'il recouvre est en effet extrêmement diversifiée et en continuelle évolution.
De plus, la même réalité se prête à des perceptions et à des interprétations très différentes d'une personne à l'autre. Il est par conséquent difficile de se réclamer d'une idée du bien commun dont tous conviendraient. Au sein de la société politique, une telle idée existe au mieux dans des circonstances exceptionnelles, par exemple en temps de crise, de catastrophe ou de guerre.
Dans une société démocratique, il n'existe donc pas un bien commun idéal qui serait au-dessus de toute discussion. Citoyens et gouvernements doivent plutôt composer avec plusieurs conceptions différentes, voire opposées, du bien commun. Ces conceptions varient suivant l'expérience, la culture, les intérêts, les opinions, les goûts et inclinations des individus et des groupes. Elles sont d'autant plus prononcées que les membres de la société sont davantage libres de s'exprimer.
Par-delà les grandes diversités d'intérêts et d'opinions que l'on y observe, la société politique est habitée par un fort besoin d'unité et de solidarité. Ses membres ressentent la nécessité d'une action commune autour de certains objectifs, et aussi d'une autorité habilitée à agir en leur nom dans les affaires communes. Ce besoin d'unité s'exprime par diverses formes d'entraide et de collaboration entre les personnes, mais principalement par la désignation de personnes mandatées pour agir au nom de la collectivité.
La tendance naturelle des citoyens à nourrir sur tous les sujets des opinions variées est contrebalancée par une autre tendance qui les incline à se regrouper, sous diverses modalités, autour de deux familles d'esprit. L'une met l'accent sur les valeurs de responsabilité individuelle, d'entreprise libre, de débrouillardise personnelle, de tradition, de continuité, d'ordre, de discipline, de stabilité et de solidarité au sein de la famille immédiate. L'autre privilégie les valeurs de remise en question, de création, de changement, d'innovation, de risque, de partage, de socialisation.
En général, les partis politiques se distinguent les uns des autres selon que leurs orientations les situent à gauche ou à droite d'un centre mythique qui existe théoriquement à distance de ces deux courants. Dans les sociétés parvenues à un degré avancé de liberté et de stabilité, les partis qui aspirent au pouvoir tendent à ne pas trop s'éloigner du centre. Une loi non écrite y favorise en outre l'alternance au pouvoir de partis représentant chacune des deux tendances mentionnées.
Le contexte
L'action gouvernementale est fortement conditionnée, dans toute société, par le contexte concret dans lequel elle est appelée à se déployer. Certaines périodes se prêtent à une expansion marquée de l'action gouvernementale. En 1960, par exemple, les conditions dans lesquelles Jean Lesage et le Parti libéral furent portés au pouvoir se prêtaient exceptionnellement à la revalorisation de la politique et à l'expansion des dépenses publiques. Il fallait assainir les moeurs politiques, corrompues par de longues années de favoritisme et de laxisme éthique. Il fallait aussi rattraper de nombreux retards dans la santé, l'éducation, les services sociaux et les infrastructures publiques.
En outre, Maurice Duplessis, par-delà tous les défauts qui lui furent imputés, eut au moins un mérite important: après 15 ans de pouvoir ininterrompu, il avait laissé les finances publiques en excellent état, ce qui donna une importante marge de manoeuvre aux pionniers de la Révolution tranquille.
Dans d'autres circonstances, l'opinion réclame plutôt une diminution des dépenses publiques et un allègement des charges fiscales. Ainsi, Daniel Johnson père était fort critique à l'endroit de la facilité avec laquelle Jean Lesage augmentait les dépenses et l'endettement publics. Il fut porté au pouvoir en 1966 à la tête d'un parti qui avait promis de mettre un frein à l'expansion inconsidérée de l'État québécois.
Pendant le séjour de l'Union nationale au pouvoir, les dépenses gouvernementales continuèrent toutefois de croître à un rythme fort supérieur à celui de l'économie québécoise. Lucien Bouchard, lui, dirigeait par contre un parti qui se définissait comme favorable à un rôle actif de l'État; il appliqua cependant des politiques budgétaires fortement restrictives en matière de santé et d'éducation.
Quoi qu'il en soit des vues théoriques que l'on peut entretenir sur le rôle de l'État, les sociétés industrialisées sont entrées les unes après les autres depuis au moins trois décennies dans une ère de contraction des budgets publics. Enlisé dans les modes de pensée progressistes de la Révolution tranquille, le Québec mit plus de temps à emboîter le pas. Depuis le début des années 1980, les restrictions budgétaires et les compressions dans les programmes gouvernementaux ont néanmoins été au coeur des préoccupations de tous les gouvernements qui se sont succédé à Québec.
Comment servir le bien commun dans un tel contexte? Comment exercer le pouvoir en tenant compte des contraintes inéluctables que crée ce contexte, mais sans perdre de vue les idéaux qu'on a mis en avant et en conservant la confiance de la population? Voilà le genre de défi auquel doit se mesurer de nos jours tout gouvernement. [...]
Par-delà le pain et le beurre
La population est en droit d'attendre du gouvernement davantage que des services quantifiables. Il n'appartient certes pas au gouvernement de s'immiscer dans les convictions religieuses, les opinions personnelles ou la conduite privée des citoyens. Il lui incombe par contre de fournir un leadership qui contribue à rehausser le niveau du discours politique et à améliorer la qualité de la vie en commun. Il peut le faire de plusieurs manières.
Le gouvernement qui veut imprimer une teneur plus élevée à la vie de la collectivité doit d'abord donner l'exemple des vertus de compétence, d'intégrité et d'engagement désintéressé au service du bien commun que l'on est en droit d'exiger des détenteurs de charges publiques. Des élus incompétents, frivoles, imbus d'un esprit partisan et enclins au favoritisme peuvent réussir à s'agripper au pouvoir pendant un certain temps. Mais ils sèment chez leurs concitoyens le doute et le mépris à l'endroit non seulement de leur personne, mais aussi des institutions et des processus qui régissent la vie politique.
Dans une société démocratique, la population et les groupes qui la composent sont aussi en droit de souhaiter que le gouvernement les associe dans une mesure raisonnable à la conception, à l'application et l'évaluation des programmes gouvernementaux. Le pouvoir de décision, surtout lorsqu'il doit porter sur l'utilisation des fonds publics, doit en principe demeurer entre les mains des élus.
Cela ne signifie cependant pas qu'il faille exclure les citoyens de toute participation à la préparation, à la mise en oeuvre et à l'évaluation des politiques et des programmes. Un gouvernement pénétré de l'esprit démocratique doit veiller à faciliter au maximum la participation des citoyens et des groupes aux débats devant entourer ses choix. Là où cette volonté fait défaut chez les gouvernants, il incombe aux citoyens et aux groupes de se mobiliser afin de faire entendre leur voix.
La société est, en outre, en droit d'attendre de son gouvernement des choix traduisant des jugements de valeur inspirés de considérations proprement morales plutôt que de considérations purement fonctionnelles ou électoralistes. Il incombe aux autorités publiques de veiller par des lois appropriées à ce que la conduite des affaires, la conduite des acteurs politiques, les moeurs politiques et le comportement des personnes dans les lieux publics soient astreints à des normes raisonnables de moralité. [...]
Les gouvernants sont trop souvent portés à s'appuyer surtout sur des sondages d'opinion pour faire de tels choix alors que leur principal guide devrait plutôt être leur conscience dûment alimentée par des sources plus solides que les seuls sondages. La conciliation de droits opposés dans des dossiers difficiles est l'une des responsabilités les plus délicates du gouvernement dans une société où les opinions en matière de valeurs fondamentales sont très partagées. Faute de consensus, un gouvernement peut être justifié de différer pendant un temps une décision difficile.
Mais les délais qui se prolongent indéfiniment finissent souvent par consacrer à l'état de faits des situations moralement douteuses. En l'absence d'un consensus suffisant, un gouvernement sérieux a l'obligation de se doter lui-même d'une position claire et d'user de son pouvoir de persuasion pour édifier autour de cette position un consensus plus fort au sein de la population.
Par bien commun, j'entends, selon la formule chère aux scolastiques, la bonne vie humaine — on dirait aujourd'hui la qualité de vie — de la population. Cette définition embrasse l'ensemble des conditions aptes à favoriser la qualité de vie des personnes, des groupes et des institutions dans l'ordre, la liberté, la justice, la concorde et la paix.
La société politique n'est pas seule responsable du bien commun. Chaque citoyen, chaque famille, chaque groupe, chaque communauté particulière, porte en effet sa part de responsabilité envers le bien général. Par l'intermédiaire de l'État, qui en est l'incarnation, la société politique jouit néanmoins de l'autorité la plus élevée, elle est le point de référence ultime en ce qui touche les décisions relatives au bien temporel de ses membres.
Le bien commun dont est responsable la société politique embrasse plus spécifiquement le bien commun temporel, c'est-à-dire les biens reliés à la vie humaine dans le temps. Les réalités qui sont au-delà du temps et des lieux — en particulier les croyances religieuses, les valeurs esthétiques, la libre recherche de la vérité, les pensées et la vie privée des citoyens — ne sont pas de son ressort, sauf dans la mesure où elles ont un lien avec la poursuite du bien commun temporel et l'observance des lois justes que la société politique édicte au nom de tous.
Au centre de toute vie sociale se trouve en effet la personne humaine. Par des aspects fondamentaux de sa nature, celle-ci tend vers des horizons qui débordent le temps et l'espace. Du moins sous ces aspects, la personne humaine ne saurait être assujettie à l'autorité du pouvoir politique; d'autre part, celui-ci a pour mission de créer les conditions les plus propices au développement plénier des personnes.
Le bien commun embrasse tout le monde, bon gré mal gré. Il rejoint la vie quotidienne de chaque personne sous mille et une formes. Cependant, il n'existe nulle part à l'état pur. Il est très difficile d'en donner une définition précise. La réalité qu'il recouvre est en effet extrêmement diversifiée et en continuelle évolution.
De plus, la même réalité se prête à des perceptions et à des interprétations très différentes d'une personne à l'autre. Il est par conséquent difficile de se réclamer d'une idée du bien commun dont tous conviendraient. Au sein de la société politique, une telle idée existe au mieux dans des circonstances exceptionnelles, par exemple en temps de crise, de catastrophe ou de guerre.
Dans une société démocratique, il n'existe donc pas un bien commun idéal qui serait au-dessus de toute discussion. Citoyens et gouvernements doivent plutôt composer avec plusieurs conceptions différentes, voire opposées, du bien commun. Ces conceptions varient suivant l'expérience, la culture, les intérêts, les opinions, les goûts et inclinations des individus et des groupes. Elles sont d'autant plus prononcées que les membres de la société sont davantage libres de s'exprimer.
Par-delà les grandes diversités d'intérêts et d'opinions que l'on y observe, la société politique est habitée par un fort besoin d'unité et de solidarité. Ses membres ressentent la nécessité d'une action commune autour de certains objectifs, et aussi d'une autorité habilitée à agir en leur nom dans les affaires communes. Ce besoin d'unité s'exprime par diverses formes d'entraide et de collaboration entre les personnes, mais principalement par la désignation de personnes mandatées pour agir au nom de la collectivité.
La tendance naturelle des citoyens à nourrir sur tous les sujets des opinions variées est contrebalancée par une autre tendance qui les incline à se regrouper, sous diverses modalités, autour de deux familles d'esprit. L'une met l'accent sur les valeurs de responsabilité individuelle, d'entreprise libre, de débrouillardise personnelle, de tradition, de continuité, d'ordre, de discipline, de stabilité et de solidarité au sein de la famille immédiate. L'autre privilégie les valeurs de remise en question, de création, de changement, d'innovation, de risque, de partage, de socialisation.
En général, les partis politiques se distinguent les uns des autres selon que leurs orientations les situent à gauche ou à droite d'un centre mythique qui existe théoriquement à distance de ces deux courants. Dans les sociétés parvenues à un degré avancé de liberté et de stabilité, les partis qui aspirent au pouvoir tendent à ne pas trop s'éloigner du centre. Une loi non écrite y favorise en outre l'alternance au pouvoir de partis représentant chacune des deux tendances mentionnées.
Le contexte
L'action gouvernementale est fortement conditionnée, dans toute société, par le contexte concret dans lequel elle est appelée à se déployer. Certaines périodes se prêtent à une expansion marquée de l'action gouvernementale. En 1960, par exemple, les conditions dans lesquelles Jean Lesage et le Parti libéral furent portés au pouvoir se prêtaient exceptionnellement à la revalorisation de la politique et à l'expansion des dépenses publiques. Il fallait assainir les moeurs politiques, corrompues par de longues années de favoritisme et de laxisme éthique. Il fallait aussi rattraper de nombreux retards dans la santé, l'éducation, les services sociaux et les infrastructures publiques.
En outre, Maurice Duplessis, par-delà tous les défauts qui lui furent imputés, eut au moins un mérite important: après 15 ans de pouvoir ininterrompu, il avait laissé les finances publiques en excellent état, ce qui donna une importante marge de manoeuvre aux pionniers de la Révolution tranquille.
Dans d'autres circonstances, l'opinion réclame plutôt une diminution des dépenses publiques et un allègement des charges fiscales. Ainsi, Daniel Johnson père était fort critique à l'endroit de la facilité avec laquelle Jean Lesage augmentait les dépenses et l'endettement publics. Il fut porté au pouvoir en 1966 à la tête d'un parti qui avait promis de mettre un frein à l'expansion inconsidérée de l'État québécois.
Pendant le séjour de l'Union nationale au pouvoir, les dépenses gouvernementales continuèrent toutefois de croître à un rythme fort supérieur à celui de l'économie québécoise. Lucien Bouchard, lui, dirigeait par contre un parti qui se définissait comme favorable à un rôle actif de l'État; il appliqua cependant des politiques budgétaires fortement restrictives en matière de santé et d'éducation.
Quoi qu'il en soit des vues théoriques que l'on peut entretenir sur le rôle de l'État, les sociétés industrialisées sont entrées les unes après les autres depuis au moins trois décennies dans une ère de contraction des budgets publics. Enlisé dans les modes de pensée progressistes de la Révolution tranquille, le Québec mit plus de temps à emboîter le pas. Depuis le début des années 1980, les restrictions budgétaires et les compressions dans les programmes gouvernementaux ont néanmoins été au coeur des préoccupations de tous les gouvernements qui se sont succédé à Québec.
Comment servir le bien commun dans un tel contexte? Comment exercer le pouvoir en tenant compte des contraintes inéluctables que crée ce contexte, mais sans perdre de vue les idéaux qu'on a mis en avant et en conservant la confiance de la population? Voilà le genre de défi auquel doit se mesurer de nos jours tout gouvernement. [...]
Par-delà le pain et le beurre
La population est en droit d'attendre du gouvernement davantage que des services quantifiables. Il n'appartient certes pas au gouvernement de s'immiscer dans les convictions religieuses, les opinions personnelles ou la conduite privée des citoyens. Il lui incombe par contre de fournir un leadership qui contribue à rehausser le niveau du discours politique et à améliorer la qualité de la vie en commun. Il peut le faire de plusieurs manières.
Le gouvernement qui veut imprimer une teneur plus élevée à la vie de la collectivité doit d'abord donner l'exemple des vertus de compétence, d'intégrité et d'engagement désintéressé au service du bien commun que l'on est en droit d'exiger des détenteurs de charges publiques. Des élus incompétents, frivoles, imbus d'un esprit partisan et enclins au favoritisme peuvent réussir à s'agripper au pouvoir pendant un certain temps. Mais ils sèment chez leurs concitoyens le doute et le mépris à l'endroit non seulement de leur personne, mais aussi des institutions et des processus qui régissent la vie politique.
Dans une société démocratique, la population et les groupes qui la composent sont aussi en droit de souhaiter que le gouvernement les associe dans une mesure raisonnable à la conception, à l'application et l'évaluation des programmes gouvernementaux. Le pouvoir de décision, surtout lorsqu'il doit porter sur l'utilisation des fonds publics, doit en principe demeurer entre les mains des élus.
Cela ne signifie cependant pas qu'il faille exclure les citoyens de toute participation à la préparation, à la mise en oeuvre et à l'évaluation des politiques et des programmes. Un gouvernement pénétré de l'esprit démocratique doit veiller à faciliter au maximum la participation des citoyens et des groupes aux débats devant entourer ses choix. Là où cette volonté fait défaut chez les gouvernants, il incombe aux citoyens et aux groupes de se mobiliser afin de faire entendre leur voix.
La société est, en outre, en droit d'attendre de son gouvernement des choix traduisant des jugements de valeur inspirés de considérations proprement morales plutôt que de considérations purement fonctionnelles ou électoralistes. Il incombe aux autorités publiques de veiller par des lois appropriées à ce que la conduite des affaires, la conduite des acteurs politiques, les moeurs politiques et le comportement des personnes dans les lieux publics soient astreints à des normes raisonnables de moralité. [...]
Les gouvernants sont trop souvent portés à s'appuyer surtout sur des sondages d'opinion pour faire de tels choix alors que leur principal guide devrait plutôt être leur conscience dûment alimentée par des sources plus solides que les seuls sondages. La conciliation de droits opposés dans des dossiers difficiles est l'une des responsabilités les plus délicates du gouvernement dans une société où les opinions en matière de valeurs fondamentales sont très partagées. Faute de consensus, un gouvernement peut être justifié de différer pendant un temps une décision difficile.
Mais les délais qui se prolongent indéfiniment finissent souvent par consacrer à l'état de faits des situations moralement douteuses. En l'absence d'un consensus suffisant, un gouvernement sérieux a l'obligation de se doter lui-même d'une position claire et d'user de son pouvoir de persuasion pour édifier autour de cette position un consensus plus fort au sein de la population.
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