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Libre opinion : Europe : un projet de Constitution artificiel et dangereux

Jean-Marc Léger - Journaliste  2 juillet 2004 
Placé sous le signe du fédéralisme et du néolibéralisme pour l'essentiel, objet de vifs débats au cours des derniers mois, le projet d'une Constitution pour l'Europe a été finalement adopté le 18 juin dernier après d'ultimes et substantielles modifications (en particulier sous la pression de Londres, qui aura en l'occurrence été le principal défenseur de la cause de la souveraineté nationale).

Naturellement, la plupart des participants de ce «sommet» ont salué, avec l'enthousiasme de commande en pareille occasion, un «moment historique». L'affirmation ne manquait pas de saveur moins de dix jours après la démonstration de l'indifférence des citoyens dans les 25 pays membres lors des élections pour le Parlement européen (participation de moins de 50 % et souvent sensiblement moins encore, soit 30 %, voire 20 %). Le texte qui se veut un traité sera présenté à la ratification des Parlements nationaux, après ou sans référendum.

C'est la «convention», assemblée de parlementaires européens, qui a rédigé ce document au long de deux ans environ avec une partie de principes généraux classiques sur les droits de l'homme et du citoyen dans toutes leurs dimensions et une partie plus importante sur les compétences de l'Union européenne, sorte de super-État, sur la libre circulation des personnes et des biens et sur le fonctionnement des institutions.

Ce pavé de près de 400 pages exprime peut-être les conceptions d'un certain nombre de politiques et d'eurocrates mais visiblement pas les aspirations et les préoccupations fondamentales des peuples eux-mêmes. Il est révélateur d'observer, au cours du dernier demi-siècle, l'affaiblissement progressif du véritable esprit européen, des cultures et des modes de vie des pays européens parallèlement à la montée de l'anglo-américanisation.

Il s'agit d'un projet de Constitution de l'Union européenne et non pas de l'Europe, que certains politiques et nombre de commentateurs tendent à présenter comme interchangeables sous prétexte de faire simple et court mais avec la volonté évidente d'entretenir la confusion par assimilation de ces vocables l'un à l'autre. Une réalité géographique et historique ne saurait être confondue avec un ensemble d'institutions politiques et juridiques, pas plus qu'on ne devrait parler d'une «fédération d'États-nations», parfait oxymore que célèbrent pourtant avec une parfaite duplicité force «européistes» (les zélateurs de Maastricht et les lobbyistes de Bruxelles).

De même, ces milieux ont recommencé à diviser tout le monde, citoyens comme partis politiques, publications et associations de toutes sortes, en deux camps: les bons et les méchants, les pro- et les anti-Européens. Tendance révélatrice d'un véritable terrorisme intellectuel et manichéisme éloquent: il ne pourrait y avoir qu'une conception et qu'une forme de construction de l'Europe, la fédérale et néolibérale, toute autre formule étant vouée aux gémonies. Il n'est pas étonnant que ces activistes célèbrent un modèle, les États-Unis, et soient en même temps les artisans de l'instauration de l'anglais comme la langue unique de fait dans les institutions européennes.

Une caricature

Il est toutefois permis d'espérer que cette caricature de l'authentique Europe et que cette entreprise sectaire feront long feu. Il faudra en effet que les 25 pays concernés adoptent tous le projet de Constitution, intégralement, avec une participation minimale de 50 % des inscrits et à la majorité absolue des votants pour que le texte soit ratifié et puisse entrer en vigueur (dans tous les cas où il y aura référendum, ce qui veut dire dans la quasi-totalité des pays ), procédure longue et complexe, qui s'étalera sur deux à trois ans au moins.

La possibilité d'un échec de la démarche est donc réelle. Alors, la chance serait donnée à une formule de type confédéral, libre association de pays souverains, sur la base d'un traité souple et renouvelable (non pas d'une Constitution), seule formule compatible avec la dignité et la diversité de l'Europe. C'est en effet la diversité qui seule rend compte de la singularité de l'Europe, qui a fait la qualité de sa contribution à l'universel, qui est l'exact contraire de l'uniformité.

Ajoutons (car cela ne nous est pas indifférent, à nous Canadiens français et Québécois) que l'obsession de l'Europe, de ses affrontements et de ses guerres, que le repli sur l'Europe au cours des temps modernes, depuis le XVIe siècle, ont fait le malheur de la France et le nôtre par ricochet. Cela a entraîné notamment l'abandon de l'immense Amérique française (1760-63, puis 1804 pour la Louisiane), comme cela avait entraîné la renonciation à l'Inde française au siècle précédent.

L'Angleterre, elle, tout en s'intéressant activement à l'évolution des affaires européennes, accordait la priorité, de très loin, au grand large, à l'Amérique et à l'Asie. On mesure aujourd'hui les énormes conséquences non seulement économiques et politiques mais tout autant culturelles, linguistiques surtout, de ces deux choix opposés où était inscrite l'anglo-américanisation du monde.
 
 
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