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À la mémoire d'un homme d'idées - Louis Laberge a bien mérité du Québec

23 juillet 2002 
Je connais Louis Laberge depuis quarante ans. Nous nous sommes rencontrés à l'occasion des travaux qui ont mené au Code du travail de 1964. Chargé de réciter la prière qui précédait le dîner (cela se faisait encore) d'une quarantaine de convives convoqués par le premier ministre, il demandait au Seigneur, en parodiant la formule consacrée, «de donner des idées à ceux qui n'en n'ont pas».

Les idées de Louis Laberge se confondaient souvent avec des objectifs pragmatiques qui avaient tous une chose en commun: faire en sorte que cela aille mieux au Québec pour les travailleurs, toujours, mais bien au-delà des clauses d'une convention collective. Dans cette perspective-là, Louis Laberge est un de ceux qui ont marqué profondément l'évolution de la société québécoise.

Il a commencé sa carrière de syndicaliste bien avant que, dans le sillage du Code du travail de 1964, les employés du secteur public acquièrent tous les droits syndicaux y compris le droit de grève. Les syndicats qui constitueraient la FTQ étaient apparus dans le secteur privé. Plusieurs faisaient partie de syndicats américains, d'autres de syndicats canadiens. Il fallait constituer une centrale québécoise, qui, sans faire disparaître tout lien avec les sociétés-mères, apprendrait à exister. Et, puisque l'on est au Québec, à exister en français.

Si le rôle de Louis Laberge est capital, on ne peut mentionner le rôle de la FTQ pour imposer le français dans les entreprises et pour défendre ce droit des travailleurs à leur langue, sans parler de Fernand Daoust. En tout cas, on ne souligne jamais assez le rôle joué par la direction de la FTQ sur les orientations de la loi 101.

On s'est parfois étonné de l'appui de Louis Laberge (et de tant de gens d'ailleurs de la FTQ) à la souveraineté du Québec. C'était un aboutissement logique, normal.

La syndicalisation massive et rapide du secteur public, la lutte pour se libérer d'un contrôle trop exclusif des entreprises par «l'extérieur», la diffusion dans l'opinion d'idées sociales-démocrates qui trop longtemps avaient été marginalisées, tout cela annonçait des relations de travail difficiles. Elles le furent.

Louis Laberge fut de toutes les batailles, mais sans faire taire cet espèce d'instinct qu'il avait de la nécessité de maintenir un certain équilibre. La mise en place de la Loi sur la santé et la sécurité du travail est typique: un syndicaliste et un dirigeant patronal (Ghislain Dufour) vont établir une sorte de «modèle» québécois, bien avant que le mot n'existe.

L'année 1981 voit apparaître une brusque récession. L'inflation reste forte, les taux d'intérêt ont atteint des niveaux dangereusement élevés. À cause de la chute de ses revenus l'État n'a pas beaucoup de marge de manoeuvre. Le sommet économique de Québec 1982 s'ouvre dans une atmosphère très pessimiste. Louis Laberge constate, comme tout le monde, que la construction domiciliaire s'est écrasée. Pour réduire radicalement le coût de la dette hypothécaire pour l'achat de maisons neuves et de le garantir pour quelques années, il promet une contribution financière de tous les travailleurs de la construction, à condition que tous ceux qui sont concernés; institutions financières, professionnels, etc., contribuent aussi. Le président du mouvement Desjardins accepte immédiatement. Le programme sera lancé en quelques jours. C'est Corvée-Habitation. La construction fait un bond en avant qui a largement contribué au relèvement, rapide d'ailleurs, de l'économie québécoise.

L'année suivante, Louis Laberge arrive avec une autre idée. Siégeant au conseil d'administration de la Caisse de Dépôt, il sait à quel point, le Québec, comme le Canada d'ailleurs, manque de capital de risque. Les REA, les actions accréditives ont sans doute commencé à améliorer les choses, mais le besoin demeure. D'autre part, peu a été fait jusque-là pour initier les travailleurs au fonctionnement et au financement de l'entreprise et pour les y faire participer sans leur faire courir des risques trop élevés (comme investir leurs fonds de pension dans le capital de l'employeur). Et puis, il y a toujours cette préoccupation lancinante de préserver les emplois et d'en créer.

Louis Laberge veut trois choses: une contribution gouvernementale initiale pour lancer le Fonds de solidarité et former des milliers de travailleurs aux réalités des bilans et du financement; un crédit d'impôt pour ceux qui souscriront au Fonds et finalement la possibilité de «rouler» les contributions dans un REER.

On connaît la suite. Le Fonds de Solidarité est le plus important fonds privé de capital de risque au Canada et le syndicat partenaire n'est plus une simple figure de style. C'est une réalité. «C'est ce que j'ai fait de plus révolutionnaire» me disait-il, quelques années plus tard.

Louis Laberge a bien mérité du Québec.






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