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Les minorités dans les Balkans - Les Tziganes de Belgrade, ces éternels perdants

Laurent Rouy   22 juillet 2002 
Juillet 1999 au Kosovo: des Roms trouvent refuge dans un camp de l’ONU. À la fin de la guerre du Kosovo, les Tziganes ont été victimes d’un rejet total de la part de la population albanaise, qui les considéraient comme des collaborateurs des Serb
Photo : Agence France-Presse
Juillet 1999 au Kosovo: des Roms trouvent refuge dans un camp de l’ONU. À la fin de la guerre du Kosovo, les Tziganes ont été victimes d’un rejet total de la part de la population albanaise, qui les considéraient comme des collaborateurs des Serb
Dernier d'une série de trois textes
Bergrade — Crasseux, un violon à la main, le bambin qui ébauche quelques accords au milieu de Knez Mihalova, la grande rue piétonne de Belgrade, n'a pas six ans. En une journée, le môme récupère 150 dinars (quatre dollars canadiens). Il a de la chance. Ceux de ses compagnons d'infortune qui ne font «que» mendier se satisferont peut être de la moitié de cette somme. En fin de journée, un adulte vient chercher les enfants, pour les ramener chez eux: un bidonville logé sous le pont de l'autoroute Zagreb-Belgrade. L'adulte, les enfants, sont des Roms.

Peuple transfrontalier, les Roms (ou Tziganes) dont la présence dans les Balkans est attestée par les textes dès le Moyen Âge, vivaient avant les guerres yougoslaves dans toutes les républiques du pays.

Leurs points communs: une grande pauvreté, un métier presque invariablement lié à la récupération et au recyclage des déchets, un sens de la fête qui leur vaut de jouer à tous les mariages dignes de ce nom, mais un racisme quasi général qui les frappe tout de même. Dans l'actuelle Yougoslavie, on trouve de grandes communautés de Roms à Vrsac, dans le nord, à Vranje, dans le sud, et surtout à Belgrade, la capitale. Si, dans les deux premières villes, les communautés peuplent de longue date certains quartiers, ils sont à Belgrade disséminés dans de multiples camps de fortune. Les plus chanceux ont des appartements. Les plus éduqués ne se considèrent plus comme des Roms. À la fin de la guerre du Kosovo, les Tziganes ont été victimes d'un rejet total de la part de la population albanaise. Ils ont été forcés de venir grossir les multiples bidonvilles de la capitale.

À Nouveau Belgrade, au pied d'une forêt de tours de béton, l'un de ces camps regroupe une dizaine de familles. Elles se sont installées à l'été 1999 dans ce terrain vague, car une dizaine de baraques de chantier à l'abandon s'y trouvaient déjà. Au fil des mois, planches, bidons, tôles diverses et pneus ont agrandi l'habitat, à défaut de l'améliorer. La lumière provient de branchements sauvages sur les lignes électriques, mais il faut aller chercher l'eau à pied, avec des bidons, à une fontaine publique distante d'un bon kilomètre.

La quarantaine, marié et père de deux enfants, Ismajl vit dans le camp depuis la fin de la guerre du Kosovo. Chassé de Prizren, il a laissé là-bas sa maison et se débat aujourd'hui dans toutes sortes de difficultés. «Je ramasse le carton chaque jour où je peux le trouver, explique-t-il, en montrant un tas de deux bons mètres cubes d'emballages posés sous sa fenêtre. Je le ramasse avec une charrette à bras, puis je le revends à une cartonnerie. Il m'a fallu deux mois pour amonceler ce tas. Après la revente, il me restera peut être 50 euros [80 dollars]. Comment vivre avec cela?»

«Si on ne mange pas ce mois-ci, on écoutera de la musique», plaisante sa femme, désignant de la tête les voisins qui font hurler la contrefaçon d'une chaîne hi-fi de grande marque. Brune, plutôt charmante, Elma compte à haute voix les dépenses engendrées par la scolarisation de ses enfants. «1000 dinars [26 dollars] par an pour les livres, plus 50 dinars [1,5 dollar] de taxes chaque mois. C'est beaucoup trop, mais je veux que mes enfants se mettent quelque chose dans la tête, pour trouver un bon travail plus tard.» Ces enfants-là ont de la chance. Très peu de Roms sont scolarisés. «Le plus chouette de l'école, c'est la salle de bain», raconte, dans un langage mêlé de serbe, d'albanais et de rom, l'un des enfants.

Gusaj, 34 ans, vit aussi du carton. Il vient aussi d'une ville du Kosovo. Quand le pouvoir de Milosevic contrôlait encore la province, les Albanais étaient contraints au chômage et il était facile pour les Roms de trouver un emploi décent. Gusaj travaillait dans une usine et gagnait alors 200 euros (312 dollars) par mois: un bon salaire. «Avec la récupération du carton, je n'en gagne pas le quart, explique-t-il, le sourire aux lèvres malgré tout. On survit avec l'aide de la Croix Rouge serbe, qui nous donne un kilo de sucre, un de haricots et vingt de chou chaque mois. Nous sommes huit à la maison.» Gusaj a bien essayé de retrouver un emploi stable, mais on ne lui a proposé que le ramassage des ordures ménagères, pour un salaire inférieur à ce qu'il gagne en recyclant lui-même les déchets.

Quel avenir pour ces Roms? Gusaj a bien une tante à Belgrade, qui vit là «depuis 30 ans», ce qui laisse espérer une forme d'intégration à la ville. Mais la plupart des Tziganes du Kosovo voudraient rentrer chez eux, à Prizren, à Istok, à Pec. «Pour l'instant, disent-ils d'une seule voix, la situation n'est pas suffisamment stable. Mais quel exilé ne rêve-t-il pas de rentrer un jour chez lui?»






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