Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    L'entrevue - Le grand écart de Tariq Ramadan

    Musulman d'Europe, le penseur cherche à faire le pont entre la modernité et l'«islam des origines»

    21 juin 2004 |Guy Taillefer
    Tariq Ramadan — Photo: Alfred/EPA
    Photo: Tariq Ramadan — Photo: Alfred/EPA
    Porteur d'une nouvelle modernité islamique ou fondamentaliste déguisé? Une grande partie de ce qu'on lit à son sujet étale la même méfiance. Tariq Ramadan, penseur-vedette de l'islam en Europe, s'applique, en entrevue au Devoir, à s'en défendre et à la déconstruire. Parole à un homme que l'activisme et la réflexion sur l'identité musulmane en ce XXIe siècle exposent à toutes les controverses.

    Certains le considèrent comme «le Bernard-Henri Lévy de l'islam», pendant que d'autres ne soupçonnent, sous ses savants dehors progressistes, rien de moins que la présence d'un «taliban». Qui donc est-il? Professeur de philosophie et d'islamologie à l'Université de Fribourg, en Suisse, Tariq Ramadan se réclame d'une lecture réformiste et «contextualisée» du Coran en tentant de faire le grand écart entre modernisme et «islam des origines».

    L'exercice, périlleux, fait peser sur lui tous les soupçons: de ceux qui lui reprochent ses compromissions avec ce que l'islam excuse de plus réactionnaire; mais de ceux aussi, dans le monde musulman, qui le diabolisent pour ses évidentes sensibilités occidentales.

    Entre l'un et l'autre, sa parole est bue par bon nombre de «musulmans d'Occident» qui s'interrogent sur leur vie installée entre deux mondes. Dans certains pays arabes, dit-on, sa notoriété est telle qu'il est reçu en chef d'État.

    Les intégrismes tenant le haut du pavé dans l'air du temps, ses efforts de réconciliation entre les valeurs islamiques et les cultures occidentales ne sont pas loin de tenir de la quadrature du cercle. Cela explique en partie qu'il soit l'objet de tant d'attention politique et médiatique. Ce qui ne lui déplaît pas, apparemment. Un grand portrait publié en février dernier dans Le Nouvel Observateur ne tarissait pas d'expressions pour décrire son activisme et son ascendant dans la diaspora et le monde musulmans: globe-trotter de l'islam, pigeon voyageur islamique, islamiste de l'ère du zapping, bête de scène islamique...

    Interviewé récemment dans un petit local de l'Université de Montréal, quelques minutes avant qu'il ne prononce une conférence pour laquelle s'était déplacée une foule trop nombreuse pour le grand amphithéâtre où on venait l'entendre à l'initiative de Présence musulmane Canada, l'homme affirme: «J'ai un discours qui ne correspond pas à ce à quoi on s'attend. Un discours qui ne consiste pas à dire: on oublie tout de nos références musulmanes et on devient citoyen [de son pays d'adoption]. Je dis qu'il est tout à fait possible d'être totalement musulman et totalement citoyen, d'accomplir un mariage réel entre les deux dimensions. Le discours est un peu nouveau et difficile à saisir.»

    Cet écartèlement, le charismatique Tariq Ramadan, car il a une gueule éminemment médiatique, l'incarne pour ainsi dire. «Pour un certain nombre de personnes, pratiquer, c'est déjà être fondamentaliste, dit-il. Oui, je pratique ma religion et j'en suis fier. Je suis un citoyen pratiquant. Et un musulman laïque.»

    Le petit-fils de...

    Suspicion principale: né en Suisse en 1962, il est le petit-fils d'Hassan el-Banna, fondateur et Guide suprême de la puissante confrérie fondamentaliste des Frères musulmans, en 1928, en Égypte. Cette filiation le suit partout, que ce soit par méfiance ou par admiration.

    Chassé d'Égypte, son père Saïd Ramadan, décédé en 1995, fut un leader clé de la confrérie. Il a participé en 1961 à la fondation en Arabie Saoudite de la Ligue islamique mondiale chargée de diffuser la foi islamique dans le monde. Un peu plus tard la même année, il fondait en Suisse, où il venait d'émigrer, le Centre islamique de Genève, dont le conseil d'administration comprend aujourd'hui encore tous les membres de la famille, y compris sa mère, Wafa, fille du Guide suprême assassiné en 1949.

    Des rumeurs, qui sont le fait des services de renseignement suisses et français, affirment que le Centre a servi de lieu de rendez-vous à des membres du GIA algérien; que, par ramifications indirectes, on pourrait relier les Ramadan au financement d'Oussama ben Laden; et que les Frères musulmans ont demandé à Tariq d'être leur représentant en Europe et d'y faire oeuvre de prosélytisme.

    M. Ramadan récuse les accusations que sous-entendent ces accointances. «Une dimension de la suspicion, c'est: "il est le petit-fils de". Comme si la pensée était génétique, horizontalement et verticalement.» Dans une entrevue publiée fin 2001 dans la revue L'Histoire, il dénonçait du reste la «lecture littérale» que font le GIA et al-Qaïda «d'un certain nombre de versets qui ont tous rapport au pouvoir» et accusait les groupes terroristes de «trahir l'islam».

    N'empêche, les soupçons de complaisance fondamentaliste à son égard ont encore grossi récemment lorsque, interrogé à la télé française sur le recours à la lapidation des femmes dans certaines sociétés musulmanes, comme au Nigeria, il a défendu l'idée d'un «moratoire» sur cette insupportable pratique. Sa position a été interprétée en certains quartiers comme une preuve d'intégrisme. D'abord, tient-il à corriger en entrevue, «quand Amnesty International intervient sur la peine de mort et réclame un moratoire, c'est extraordinairement progressiste. Mais quand Tariq Ramadan parle, c'est traditionaliste». Il martèle sans circonlocutions que «les textes [fondateurs de l'islam] sont utilisés contre les femmes et les pauvres de façon inique et injuste». Mais il plaide pour une approche moins dénonciatrice que pédagogique. «Ma position, c'est qu'il faut partir des textes et provoquer à l'intérieur des sociétés un débat qui conduira à l'abolition. Je peux condamner, mais je ne fais pas évoluer les mentalités.»

    Comme il récuse les accusations d'antisémitisme souvent portées contre lui. «Il n'y a pas de place dans la tradition musulmane pour les discours racistes ou antisémites. Aucune légitimation», déclare-t-il pendant sa conférence. L'accusation a encore fusé après que, dans un article publié l'automne dernier, il eut reproché à des «intellectuels juifs français que l'on avait jusqu'alors considérés comme des penseurs universalistes» de se porter à la défense de l'État d'Israël sur la base de «logiques communautaires». Reproches non recevables, rétorque à sa défense l'universitaire juif Alexis Nouss, de l'Université de Montréal, dans le Canadian Jewish News: «Antisionisme, oui, antisémitisme, non.»

    Critique du monde musulman

    En France, toujours, où les cinq millions de musulmans forment la plus grande communauté musulmane d'Europe, il s'est fait crucifier pour son opposition à la nouvelle loi d'interdiction du foulard islamique à l'école. Opposition consternante pour les majorités dans nos sociétés laïques de la part d'un homme de facture gauchisante et altermondialiste. «J'y suis opposé parce que c'est une loi d'exclusion. Il ne faut jamais contraindre une jeune fille à porter le foulard. Mais je ne crois pas que ce soit en l'excluant de l'école qu'on va l'aider à s'en sortir.» C'est en l'intégrant, dit-il, «à un travail critique sur elle-même et sur son environnement». De la même façon, il est contre le fait «d'imposer à une jeune femme de l'enlever».

    Plusieurs jugent donc que cet intellectuel brillant brille surtout par son opacité. En matières aussi délicates, son intellectualisme prête flanc à un certain nombre de procès d'intention. Il parle de «laïcité pluraliste», et la lecture sociologique du monde est partout balisée par le religieux et le retour aux «textes». En même temps que se greffent à sa pensée les idées de «vivre ensemble» et d'«universalité de la quête de sens et d'éthique». Il dit souvent: «L'avenir appartiendra à ceux qui, athées, agnostiques, juifs, chrétiens, musulmans, sauront sortir de leur appartenance pour venir travailler ensemble.»

    En entrevue comme en conférence, il s'est en tout cas fait très critique des mondes arabe et musulman. «Le monde arabe est à la limite un monde momifié, dit-il. On a un vrai problème.» Il critique l'enfermement culturel des diasporas musulmanes, leur tendance au «complexe du minoritaire» et à la «victimisation». Prônant un «féminisme musulman», il dénonce la violence conjugale dans les familles musulmanes, les mariages forcés et «la façon dont on traite nos filles». Il invite son auditoire à plus d'autocritique et à une vie sociale plus participative. Non sans lui souligner qu'«il y a ici plus de liberté d'expression et de sécurité que dans la plupart des pays musulmans».

    À partir du mois d'août, il ira enseigner pour un an à l'Université Notre-Dame, dans l'Indiana. «C'est une réponse cinglante à un certain nombre de propos sur mon double discours, sur mes liens supposés avec des milieux pas très transparents. J'ai fait une demande de visa, je l'ai obtenu. Ça devrait mettre un point final aux soupçons.»












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.