Louis Laberge, 1924-2002 - Un visionnaire pragmatique s'éteint
Robert Dutrisac
20 juillet 2002
Photo : Jacques Nadeau
Louis Laberge, le plus grand syndicaliste de l'histoire du Québec, titre qu'on lui concède sans conteste aujourd'hui, est décédé d'un arrêt cardiaque à l'âge de 78 ans dans la soirée de jeudi à son domicile de L'Assomption. Président de la FTQ pendant 27 ans de 1964 à 1991, ce chef syndical pragmatique, instinctif mais intelligent comme un singe, visionnaire aussi, a compris et fait comprendre que la défense des droits des travailleurs devait s'arrimer au maintien et à la création d'emplois, bref au développement économique.
Des funérailles nationales auront lieu en la cathédrale Marie-Reine-du Monde à Montréal mercredi.
Sa plus grande réalisation, son «plus beau coup» et aussi «le plus profondément révolutionnaire», selon ses propres termes, est la création du Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ) en 1983, un projet qui soulevait les railleries du patronat tout comme la vive opposition de nombreux membres de la FTQ à l'origine, sans parler de la CSN qui ne manquait pas une occasion de dénoncer cette collaboration jugée contre nature avec le capital.
Né le 18 février 1924 à Sainte-Martine près de Châteauguay, «Ti-Louis» Laberge entre au service à l'avionnerie Canadair, à Saint-Laurent, en 1943, comme assembleur puis comme mécanicien. Il gravit les échelons de la hiérarchie syndicale à l'Association internationale des machinistes et des travailleurs de l'aérospatiale (AIMTA), un syndicat américain affilié à la Fédération provinciale du travail du Québec (FPTQ), l'ancienne appellation de la FTQ, puis on le retrouve en 1955 président du Conseil des métiers et du travail. En 1962, il devient l'un des vice-présidents de la FTQ.
En 1964, Louis Laberge est élu président de la FTQ par une majorité d'une seule voix, au deuxième tour après l'égalité, sur l'autre candidat, Fernand Daoust. C'était la victoire du conservateur sur le progressiste, de l'ouvrier sur l'universitaire. Louis Laberge allait réaliser l'unité au sein de la FTQ, issue de la fusion difficile de deux centrales syndicales. C'est lui aussi qui a personnifié la lutte pour l'autonomie de la FTQ au sein du conseil du travail du Canada. Sous sa gouverne, le membership de la FTQ est passé de 100 000 à 500 000 travailleurs. Alors âgé de 67 ans, il a quitté la présidence de la FTQ en 1991. Jusqu'à la fin, Il était encore actif à titre de membre du conseil d'administration du Fonds de solidarité.
Coloré, Louis Laberge, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il avait son franc-parler, a émaillé ses 27 ans de règne syndical par ses expressions imagées, ses synthèses frappantes, ses déclarations-chocs. Après avoir chuté de sa chaise lors d'une assemblée publique en 1989, il avait promis d'arrêter de boire. «Ça ne me fera pas vivre plus longtemps, mais le temps va me sembler plus long.» Certaines de ces déclarations furent moins heureuses. Louis Laberge s'en est voulu longtemps pour avoir lancé, lors d'une grande assemblée réunissant 17 000 syndiqués de toute allégeance au Forum de Montréal en 1971, son fameux «Il faut casser le régime».
C'était quatre jours après la mémorable manifestation du conflit de La Presse, dont les typographes et pressiers avaient été mis en lock-out, une manifestation qui avait conduit au matraquage en règle des manifestants par des policiers que Laberge avait qualifiés de «chiens enragés».
C'est aussi l'époque révolue où de larges pans de la population réclamaient des changements sociaux. En mai 1972, lors de la grève du Front commun du secteur public, la cour condamne les trois chefs des grandes centrales syndicales — Louis Laberge, Marcel Pepin et Yvon Charbonneau — à un an de prison. Éprouvés par cette incarcération mais transformés en quelque sorte en martyrs, les trois leaders syndicaux sont relâchés quatre mois plus tard.
En 1974, Louis Laberge réussit à survivre comme chef syndical à la condamnation sans équivoque, par la commission Cliche, de son ami Dédé Desjardins, directeur général du Conseil des métiers de la construction, en raison du saccage de la Baie-James. Autre ombre au tableau: Louis Laberge n'a pu ou n'a pas voulu contenir l'appétit des travailleurs de la construction lors de l'érection des installations olympiques, un gouffre inflationniste sans précédent.
Mais sa conviction profonde que le principal droit des travailleurs qu'un syndicat doit défendre, c'est l'accès à un emploi décent allait marquer les années qui suivent. À la fin des années 70, l'économie occidentale, aux prises avec la stagflation, n'arrivait plus à créer autant d'emplois que lors de la décennie précédente. Les entreprises fermaient leurs portes sans que d'autres entreprises puissent prendre la relève. Au cours des années 70, la FTQ s'était d'ailleurs lancée dans le sauvetage d'entreprises à la pièce, avec des résultats mitigés.
Au début des années 80, c'est la crise économique. D'une ampleur inégalée depuis la Grande Dépression des années 30. Le gouvernement Lévesque tient un sommet économique. Louis Laberge propose de lancer la Corvée-Habitation avec l'objectif de créer
50 000 emplois en construisant 50 000 maisons dont l'achat est facilité par des taux hypothécaires réduits. Les travailleurs consentent quelques dizaines de cents de leur salaire horaire, le gouvernement y va d'une aide financière, les entrepreneurs y mettent du leur et les banques sont forcées par Jacques Parizeau à faire leur part grâce à une taxe spéciale. Un an plus tard, en 1983, le Fonds de solidarité est créé sous le leitmotiv de la bataille pour l'emploi.
Même s'il s'entendait très bien avec René Lévesque, Louis Laberge est devenu souverainiste sur le tard, sans doute au milieu des années 80. Lors du référendum de 1980, le chef syndical, à l'instar de la FTQ, avait appuyé le camp du OUI. Mais pour Louis Laberge, c'était alors pour négocier une nouvelle entente au sein du Canada. Quand il est devenu souverainiste, toutefois, c'est avec ardeur et conviction, note son biographe Louis Fournier.
Des funérailles nationales auront lieu en la cathédrale Marie-Reine-du Monde à Montréal mercredi.
Sa plus grande réalisation, son «plus beau coup» et aussi «le plus profondément révolutionnaire», selon ses propres termes, est la création du Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ) en 1983, un projet qui soulevait les railleries du patronat tout comme la vive opposition de nombreux membres de la FTQ à l'origine, sans parler de la CSN qui ne manquait pas une occasion de dénoncer cette collaboration jugée contre nature avec le capital.
Né le 18 février 1924 à Sainte-Martine près de Châteauguay, «Ti-Louis» Laberge entre au service à l'avionnerie Canadair, à Saint-Laurent, en 1943, comme assembleur puis comme mécanicien. Il gravit les échelons de la hiérarchie syndicale à l'Association internationale des machinistes et des travailleurs de l'aérospatiale (AIMTA), un syndicat américain affilié à la Fédération provinciale du travail du Québec (FPTQ), l'ancienne appellation de la FTQ, puis on le retrouve en 1955 président du Conseil des métiers et du travail. En 1962, il devient l'un des vice-présidents de la FTQ.
En 1964, Louis Laberge est élu président de la FTQ par une majorité d'une seule voix, au deuxième tour après l'égalité, sur l'autre candidat, Fernand Daoust. C'était la victoire du conservateur sur le progressiste, de l'ouvrier sur l'universitaire. Louis Laberge allait réaliser l'unité au sein de la FTQ, issue de la fusion difficile de deux centrales syndicales. C'est lui aussi qui a personnifié la lutte pour l'autonomie de la FTQ au sein du conseil du travail du Canada. Sous sa gouverne, le membership de la FTQ est passé de 100 000 à 500 000 travailleurs. Alors âgé de 67 ans, il a quitté la présidence de la FTQ en 1991. Jusqu'à la fin, Il était encore actif à titre de membre du conseil d'administration du Fonds de solidarité.
Coloré, Louis Laberge, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il avait son franc-parler, a émaillé ses 27 ans de règne syndical par ses expressions imagées, ses synthèses frappantes, ses déclarations-chocs. Après avoir chuté de sa chaise lors d'une assemblée publique en 1989, il avait promis d'arrêter de boire. «Ça ne me fera pas vivre plus longtemps, mais le temps va me sembler plus long.» Certaines de ces déclarations furent moins heureuses. Louis Laberge s'en est voulu longtemps pour avoir lancé, lors d'une grande assemblée réunissant 17 000 syndiqués de toute allégeance au Forum de Montréal en 1971, son fameux «Il faut casser le régime».
C'était quatre jours après la mémorable manifestation du conflit de La Presse, dont les typographes et pressiers avaient été mis en lock-out, une manifestation qui avait conduit au matraquage en règle des manifestants par des policiers que Laberge avait qualifiés de «chiens enragés».
C'est aussi l'époque révolue où de larges pans de la population réclamaient des changements sociaux. En mai 1972, lors de la grève du Front commun du secteur public, la cour condamne les trois chefs des grandes centrales syndicales — Louis Laberge, Marcel Pepin et Yvon Charbonneau — à un an de prison. Éprouvés par cette incarcération mais transformés en quelque sorte en martyrs, les trois leaders syndicaux sont relâchés quatre mois plus tard.
En 1974, Louis Laberge réussit à survivre comme chef syndical à la condamnation sans équivoque, par la commission Cliche, de son ami Dédé Desjardins, directeur général du Conseil des métiers de la construction, en raison du saccage de la Baie-James. Autre ombre au tableau: Louis Laberge n'a pu ou n'a pas voulu contenir l'appétit des travailleurs de la construction lors de l'érection des installations olympiques, un gouffre inflationniste sans précédent.
Mais sa conviction profonde que le principal droit des travailleurs qu'un syndicat doit défendre, c'est l'accès à un emploi décent allait marquer les années qui suivent. À la fin des années 70, l'économie occidentale, aux prises avec la stagflation, n'arrivait plus à créer autant d'emplois que lors de la décennie précédente. Les entreprises fermaient leurs portes sans que d'autres entreprises puissent prendre la relève. Au cours des années 70, la FTQ s'était d'ailleurs lancée dans le sauvetage d'entreprises à la pièce, avec des résultats mitigés.
Au début des années 80, c'est la crise économique. D'une ampleur inégalée depuis la Grande Dépression des années 30. Le gouvernement Lévesque tient un sommet économique. Louis Laberge propose de lancer la Corvée-Habitation avec l'objectif de créer
50 000 emplois en construisant 50 000 maisons dont l'achat est facilité par des taux hypothécaires réduits. Les travailleurs consentent quelques dizaines de cents de leur salaire horaire, le gouvernement y va d'une aide financière, les entrepreneurs y mettent du leur et les banques sont forcées par Jacques Parizeau à faire leur part grâce à une taxe spéciale. Un an plus tard, en 1983, le Fonds de solidarité est créé sous le leitmotiv de la bataille pour l'emploi.
Même s'il s'entendait très bien avec René Lévesque, Louis Laberge est devenu souverainiste sur le tard, sans doute au milieu des années 80. Lors du référendum de 1980, le chef syndical, à l'instar de la FTQ, avait appuyé le camp du OUI. Mais pour Louis Laberge, c'était alors pour négocier une nouvelle entente au sein du Canada. Quand il est devenu souverainiste, toutefois, c'est avec ardeur et conviction, note son biographe Louis Fournier.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

