Gorbatchev avant Reagan
Serge Truffaut
11 juin 2004
Aujourd'hui, les Américains vont souligner la mémoire de Ronald Reagan, 40e président des États-Unis. Décédé il y a moins d'une semaine, cet homme qui tranchait par sa jovialité, voire sa bonhomie, est le sujet quasi exclusif de bien des réseaux de télévision. Qu'on salue cet homme est légitime. Mais de là à ce qu'on le statufie en le proclamant unique fossoyeur du communisme, un pas a été franchi. Lequel? Celui de l'impolitesse faite à Mikhaïl Gorbatchev.
Lorsqu'on compare Ronald Reagan à Jimmy Carter, son prédécesseur immédiat, on est frappé par l'optimisme constant du premier, par la décontraction permanente avec laquelle il abordait tous les sujets. À cet égard, il contrastait énormément avec l'austérité studieuse que Carter avait introduite à la Maison-Blanche. Il se distinguait également, voire surtout, par son allergie aux impôts, par son souci d'amincir la taille de l'État et enfin par sa volonté de prendre le contre-pied de Carter pour tout ce qui avait trait aux relations avec l'Union soviétique.
À peine entré en fonction, Reagan réveilla les soviétologues que Carter avait endormis en poursuivant une politique de collaboration avec Moscou. Il mit à profit l'engagement de l'armée russe en territoire afghan en soufflant le feu des embûches. Avec ses interlocuteurs du Kremlin, son attitude était toute inscrite dans sa fameuse remarque selon laquelle l'Union soviétique était l'empire du mal. Cela étant, en faire le grand architecte de la chute du mur de Berlin est un raccourci passablement agaçant, malhonnête. D'autant plus que le rôle de Gorbatchev a été occulté au point où on est bien obligé de mettre en relief l'étonnement suivant: ces experts, ces témoins américains se livrent aux délices du... révisionnisme!
Toujours est-il que si on se fie aux travaux de l'historien américain Martin Malia, professeur émérite à l'université de Berkeley, en Californie, Gorbatchev a pris les rênes du pouvoir habité par la conviction suivante: le système soviétique dont il avait hérité était inefficace, voué à une fin certaine. À cet égard, il faut souligner qu'un accident particulier a joué un rôle de catalyseur ou plutôt a convaincu Gorbatchev qu'il fallait favoriser une réforme tous azimuts de l'empire soviétique. De quel accident s'agit-il? De Tchernobyl, en avril 1986.
C'est après cette catastrophe que Gorbatchev va faire pression, avec un allié inattendu en la personne de Jean-Paul II, sur les partis frères des pays de l'Est pour qu'ils relâchent la bride communiste. Sur ce front, l'historien américain Malia raconte: «La volonté de faire pression sur eux et de contrer ainsi ses propres conservateurs au sein du PC soviétique explique en partie la témérité de la politique de Gorbatchev à l'égard des pays de l'Est.» Dans la foulée de ses encouragements, le PC hongrois met en veilleuse son rôle directeur. Les barbelés à la frontière sont démantelés. Arrive le moment crucial.
Lequel? «Ce qui déclenche le déluge, selon l'expert américain, c'est sa visite à Berlin à l'occasion du 40e anniversaire de la République démocratique allemande.» Devant la foule rassemblée, il déclare à Erich Honecker, stalinien pur sucre dirigeant ce pays, que «la vie sanctionne ceux qui sont en retard». Ce propos, Gorbatchev l'a formulé le 7 octobre 1989, soit un mois avant la chute du mur de Berlin. Un mois avant l'implosion des dictatures grises.
On peut comprendre que lorsqu'un pays décide d'écrire l'histoire en utilisant le forceps, son inclination à composer ses légendes est très prononcée. En l'occurrence, il y a eu méprise: c'est bel et bien à Gorbatchev que revient le mérite d'avoir été le metteur en scène de la fin du Bloc soviétique. Reagan en a été un acteur. Point.
Lorsqu'on compare Ronald Reagan à Jimmy Carter, son prédécesseur immédiat, on est frappé par l'optimisme constant du premier, par la décontraction permanente avec laquelle il abordait tous les sujets. À cet égard, il contrastait énormément avec l'austérité studieuse que Carter avait introduite à la Maison-Blanche. Il se distinguait également, voire surtout, par son allergie aux impôts, par son souci d'amincir la taille de l'État et enfin par sa volonté de prendre le contre-pied de Carter pour tout ce qui avait trait aux relations avec l'Union soviétique.
À peine entré en fonction, Reagan réveilla les soviétologues que Carter avait endormis en poursuivant une politique de collaboration avec Moscou. Il mit à profit l'engagement de l'armée russe en territoire afghan en soufflant le feu des embûches. Avec ses interlocuteurs du Kremlin, son attitude était toute inscrite dans sa fameuse remarque selon laquelle l'Union soviétique était l'empire du mal. Cela étant, en faire le grand architecte de la chute du mur de Berlin est un raccourci passablement agaçant, malhonnête. D'autant plus que le rôle de Gorbatchev a été occulté au point où on est bien obligé de mettre en relief l'étonnement suivant: ces experts, ces témoins américains se livrent aux délices du... révisionnisme!
Toujours est-il que si on se fie aux travaux de l'historien américain Martin Malia, professeur émérite à l'université de Berkeley, en Californie, Gorbatchev a pris les rênes du pouvoir habité par la conviction suivante: le système soviétique dont il avait hérité était inefficace, voué à une fin certaine. À cet égard, il faut souligner qu'un accident particulier a joué un rôle de catalyseur ou plutôt a convaincu Gorbatchev qu'il fallait favoriser une réforme tous azimuts de l'empire soviétique. De quel accident s'agit-il? De Tchernobyl, en avril 1986.
C'est après cette catastrophe que Gorbatchev va faire pression, avec un allié inattendu en la personne de Jean-Paul II, sur les partis frères des pays de l'Est pour qu'ils relâchent la bride communiste. Sur ce front, l'historien américain Malia raconte: «La volonté de faire pression sur eux et de contrer ainsi ses propres conservateurs au sein du PC soviétique explique en partie la témérité de la politique de Gorbatchev à l'égard des pays de l'Est.» Dans la foulée de ses encouragements, le PC hongrois met en veilleuse son rôle directeur. Les barbelés à la frontière sont démantelés. Arrive le moment crucial.
Lequel? «Ce qui déclenche le déluge, selon l'expert américain, c'est sa visite à Berlin à l'occasion du 40e anniversaire de la République démocratique allemande.» Devant la foule rassemblée, il déclare à Erich Honecker, stalinien pur sucre dirigeant ce pays, que «la vie sanctionne ceux qui sont en retard». Ce propos, Gorbatchev l'a formulé le 7 octobre 1989, soit un mois avant la chute du mur de Berlin. Un mois avant l'implosion des dictatures grises.
On peut comprendre que lorsqu'un pays décide d'écrire l'histoire en utilisant le forceps, son inclination à composer ses légendes est très prononcée. En l'occurrence, il y a eu méprise: c'est bel et bien à Gorbatchev que revient le mérite d'avoir été le metteur en scène de la fin du Bloc soviétique. Reagan en a été un acteur. Point.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

