Reagan, l'homme miracle
Le bilan de ses deux mandats à la présidence des États-Unis est plus paradoxal qu'il n'y paraît
Charles-Philippe David - Titulaire de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, directeur de l'Observatoire sur les États-Unis à l'UQAM et auteur de l'ouvrage Au sein de la Maison-Blanche - La formulation de la politique étrangère des États-Unis de Truman à Clinton, dont la deuxième édition paraîtra en novembre prochain aux Presses de l'Université Laval.
11 juin 2004
Ronald Reagan a droit à ce qu'on avait refusé à Nixon, le président déchu: des funérailles nationales. Les hommages qui lui sont rendus sont dithyrambiques, les discours, laudatifs: Reagan laisse «une nation restaurée et un monde délivré de la peur», selon le président Bush. Pourtant, le bilan des années Reagan est plus paradoxal qu'il n'y paraît, moins marqué que ne le laisseraient penser les témoignages des chefs d'État. Les deux mandats du président Reagan et surtout leur issue en 1989 relèvent du miracle.
Le premier miracle tient à son mode de gestion. Reagan est un président peu intéressé, dont les médiocres connaissances l'amènent à faire des erreurs factuelles, par exemple lorsqu'il explique à la presse qu'on peut rappeler un missile une fois lancé: le New York Times titrera sur la «magie» Reagan. William Casey, alors directeur des services de renseignement américains, disait d'ailleurs que si on ne pouvait pas lui donner l'information en un paragraphe, il valait mieux «laisser tomber».
Reagan ne s'implique pas, laisse ses conseillers mener le bateau, parfois en se déchirant entre eux. Pourtant, il est aujourd'hui considéré comme un président dont le leadership a permis de sortir «le monde de l'obscurité et de la tyrannie», selon Bush. À l'époque, toutefois, il reste au centre de la structure décisionnelle, indifférent aux querelles bureaucratiques, sans jamais trancher, sans jamais se prononcer.
L'empire du mal
Néanmoins, Reagan s'implique parfois dans certains dossiers qui lui tiennent à coeur. La «guerre des étoiles», ce fameux bouclier spatial antimissiles doté de lasers tueurs, constituera l'essentiel de ses préoccupations. C'est le deuxième miracle Reagan: il aura réussi à entraîner une nation entière dans un projet fantasmagorique contre l'«empire du mal».
Buté, incapable de faire des compromis (ce qui conduira d'ailleurs à l'échec du sommet de Reykjavík avec Gorbatchev puisqu'il refuse d'y renoncer alors que l'URSS est prête à céder du terrain), il va suivre son idée et finalement amener les États-Unis à investir substantiellement dans la recherche-développement tandis que sa popularité ne cessera de croître.
Pourtant, la situation est loin d'être rose. Tandis que, sur le plan de la politique intérieure, les prestations sociales diminuent de façon draconienne et que de plus en plus de déshérités sont laissés pour compte, Reagan multiplie les gaffes — c'est un euphémisme — en politique extérieure. Parce que la structure de prise de décision qu'il a mise en place à la Maison-Blanche est
aux prises avec les désaccords entre les conseillers, la politique étrangère s'en ressent et n'est que cacophonie.
Faute de vouloir arbitrer, les décisions que Reagan avalise sont marquées par leur incohérence: au lieu de réévaluer l'engagement des soldats américains au Liban, Reagan laisse prendre des décisions qui vont mener à l'attentat et à la mort de 241 Marines américains à Beyrouth. Pourtant, l'opinion publique ne lui en tient pas rigueur: les États-Unis envahissent la Grenade deux jours plus tard.
Malgré des renseignements erronés et des problèmes subséquents de logistique, l'opération est un succès, le «grand communicateur» est à l'oeuvre, sa cote de popularité croît et l'opinion publique en oublie presque ses morts. C'est le troisième miracle Reagan: on lui pardonne, comme lui avaient été pardonnées l'escalade des années 1983-84, la suspension des négociations de désarmement ou l'affaire Iran-Contras.
On retient de lui ce fameux «M. Gorbatchev, ouvrez cette porte, M. Gorbatchev, faites tomber ce mur». Artisan de la fin de la guerre froide, sans doute. Mais c'est oublier que Reagan était en fait pris dans des querelles de bureaucraties qui tétanisaient son administration, c'est omettre qu'il était coincé entre des idéologues (comme Richard Perle, que les journalistes surnomment alors le «prince des ténèbres») et des pragmatiques.
Jamais le président américain n'aurait pu mettre fin à la guerre froide sans Gorbatchev, qui a surpris tout le monde en acceptant l'ambitieux plan américain de désarmement nucléaire en Europe: en réalité, l'«option zéro» (c'est ainsi que l'on désignait ce projet) était un instrument de propagande contre l'URSS et non un projet tangible voué à se réaliser. Que Gorbatchev accepte était inespéré. C'est le dernier miracle Reagan: faire accepter au monde que l'Amérique a enfin terrassé l'empire du mal alors que Reagan lui-même avouera ne pas avoir pleinement pris conscience de la portée de l'accord conclu avec Gorbatchev.
Le mode de gestion du président Reagan avait ceci de particulier qu'il n'intervenait presque jamais dans les querelles internes de son administration, qu'il laissait voguer, tel un bateau-fantôme dépourvu de gouvernail, comme le disait son secrétaire d'État, Alexander Haig. Cela avait un avantage: celui de laisser à ses conseillers porter le blâme des erreurs et de lui permettre de bénéficier du succès de son administration lorsqu'il y avait lieu.
Son aptitude à passer à travers les tempêtes du Liban et de l'Iran-Contras relève effectivement du miracle, surtout si on se réfère au peu de crédibilité dont il bénéficiait, tout au moins sur la scène internationale, lorsqu'il est arrivé au pouvoir, en 1980. Il est toujours tentant, et très risqué, de faire des parallèles, mais la présidence Bush a un étrange relent de reaganophilie...
Le premier miracle tient à son mode de gestion. Reagan est un président peu intéressé, dont les médiocres connaissances l'amènent à faire des erreurs factuelles, par exemple lorsqu'il explique à la presse qu'on peut rappeler un missile une fois lancé: le New York Times titrera sur la «magie» Reagan. William Casey, alors directeur des services de renseignement américains, disait d'ailleurs que si on ne pouvait pas lui donner l'information en un paragraphe, il valait mieux «laisser tomber».
Reagan ne s'implique pas, laisse ses conseillers mener le bateau, parfois en se déchirant entre eux. Pourtant, il est aujourd'hui considéré comme un président dont le leadership a permis de sortir «le monde de l'obscurité et de la tyrannie», selon Bush. À l'époque, toutefois, il reste au centre de la structure décisionnelle, indifférent aux querelles bureaucratiques, sans jamais trancher, sans jamais se prononcer.
L'empire du mal
Néanmoins, Reagan s'implique parfois dans certains dossiers qui lui tiennent à coeur. La «guerre des étoiles», ce fameux bouclier spatial antimissiles doté de lasers tueurs, constituera l'essentiel de ses préoccupations. C'est le deuxième miracle Reagan: il aura réussi à entraîner une nation entière dans un projet fantasmagorique contre l'«empire du mal».
Buté, incapable de faire des compromis (ce qui conduira d'ailleurs à l'échec du sommet de Reykjavík avec Gorbatchev puisqu'il refuse d'y renoncer alors que l'URSS est prête à céder du terrain), il va suivre son idée et finalement amener les États-Unis à investir substantiellement dans la recherche-développement tandis que sa popularité ne cessera de croître.
Pourtant, la situation est loin d'être rose. Tandis que, sur le plan de la politique intérieure, les prestations sociales diminuent de façon draconienne et que de plus en plus de déshérités sont laissés pour compte, Reagan multiplie les gaffes — c'est un euphémisme — en politique extérieure. Parce que la structure de prise de décision qu'il a mise en place à la Maison-Blanche est
aux prises avec les désaccords entre les conseillers, la politique étrangère s'en ressent et n'est que cacophonie.
Faute de vouloir arbitrer, les décisions que Reagan avalise sont marquées par leur incohérence: au lieu de réévaluer l'engagement des soldats américains au Liban, Reagan laisse prendre des décisions qui vont mener à l'attentat et à la mort de 241 Marines américains à Beyrouth. Pourtant, l'opinion publique ne lui en tient pas rigueur: les États-Unis envahissent la Grenade deux jours plus tard.
Malgré des renseignements erronés et des problèmes subséquents de logistique, l'opération est un succès, le «grand communicateur» est à l'oeuvre, sa cote de popularité croît et l'opinion publique en oublie presque ses morts. C'est le troisième miracle Reagan: on lui pardonne, comme lui avaient été pardonnées l'escalade des années 1983-84, la suspension des négociations de désarmement ou l'affaire Iran-Contras.
On retient de lui ce fameux «M. Gorbatchev, ouvrez cette porte, M. Gorbatchev, faites tomber ce mur». Artisan de la fin de la guerre froide, sans doute. Mais c'est oublier que Reagan était en fait pris dans des querelles de bureaucraties qui tétanisaient son administration, c'est omettre qu'il était coincé entre des idéologues (comme Richard Perle, que les journalistes surnomment alors le «prince des ténèbres») et des pragmatiques.
Jamais le président américain n'aurait pu mettre fin à la guerre froide sans Gorbatchev, qui a surpris tout le monde en acceptant l'ambitieux plan américain de désarmement nucléaire en Europe: en réalité, l'«option zéro» (c'est ainsi que l'on désignait ce projet) était un instrument de propagande contre l'URSS et non un projet tangible voué à se réaliser. Que Gorbatchev accepte était inespéré. C'est le dernier miracle Reagan: faire accepter au monde que l'Amérique a enfin terrassé l'empire du mal alors que Reagan lui-même avouera ne pas avoir pleinement pris conscience de la portée de l'accord conclu avec Gorbatchev.
Le mode de gestion du président Reagan avait ceci de particulier qu'il n'intervenait presque jamais dans les querelles internes de son administration, qu'il laissait voguer, tel un bateau-fantôme dépourvu de gouvernail, comme le disait son secrétaire d'État, Alexander Haig. Cela avait un avantage: celui de laisser à ses conseillers porter le blâme des erreurs et de lui permettre de bénéficier du succès de son administration lorsqu'il y avait lieu.
Son aptitude à passer à travers les tempêtes du Liban et de l'Iran-Contras relève effectivement du miracle, surtout si on se réfère au peu de crédibilité dont il bénéficiait, tout au moins sur la scène internationale, lorsqu'il est arrivé au pouvoir, en 1980. Il est toujours tentant, et très risqué, de faire des parallèles, mais la présidence Bush a un étrange relent de reaganophilie...
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