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L'élection fédérale : Le persistant mirage bloquiste

9 juin 2004 
La présence d'un parti souverainiste sur la scène fédérale est un événement inusité en soi. Au moment de Meech, on croyait à un phénomène transitoire et donc nécessairement éphémère, bien que singulier et hautement contestable, visant à préparer une transition sur la scène fédérale à la suite d'un référendum gagnant. Or, 14 ans après sa création, près de neuf ans après la défaite référendaire de 1995 et un an après celle d'un gouvernement souverainiste au Québec, le Bloc persiste et signe. Sa raison d'être depuis 1995 serait sa prétendue capacité, unique à ce «parti propre au Québec», à «défendre les intérêts du Québec».

Cette «idée» — au demeurant habile — que nous martèle le Bloc depuis des années doit selon nous être combattue et dénoncée pour ce qu'elle est: un slogan creux qui rend stérile à la fois le débat sur l'organisation de l'État et les autres enjeux politiques fondamentaux tout en ramenant les Québécois à une politique du «nous» contre «eux».

S'il est un aspect de la présence du Bloc aux élections fédérales qui nous semble peu abordé, c'est bien l'effet paralysant de celle-ci sur le débat politique. En effet, plutôt que d'être appelés à débattre des questions liées au rôle du gouvernement dans l'économie et dans le développement industriel et social, les Québécois sont essentiellement conviés à se prononcer — encore une fois — sur la question nationale.

Ce phénomène semble en voie — si ce n'est déjà fait — de recréer sur la scène fédérale le malaise existant au niveau provincial, soit l'absence de débat politique important hors de la question nationale, nous privant ainsi de nécessaires et sains débats entre la gauche et la droite, modérées ou non.

La création récente d'un mouvement politique de gauche au Québec ainsi que la relative popularité de l'Action démocratique depuis quelques années (en matière de nombre de voix exprimées) témoignent toutes deux de ce malaise québécois sur la scène provinciale. Tant à gauche qu'à droite, des signes d'impatience commencent à se faire jour envers ceux qui nous proposent de remettre ces débats à plus tard, une fois la question réglée. Maintenant, le même bâillon se retrouve au fédéral. Serrez les rangs en attendant...

Un Québec indifférent dans un Canada sourd et uni

Défendre les intérêts du Québec, certainement. Personne n'est contre la vertu. Mais quels intérêts, au juste? Comment élaborer et mettre en oeuvre les meilleures politiques économiques et sociales pour faire avancer le Québec et pour mieux servir la population? Voilà le vrai débat qui doit avoir lieu. La défense des intérêts du Québec grâce à un «parti propre au Québec», c'est l'illusion de la voie toute tracée, de débats déjà tranchés, de beaux consensus québécois sur les grandes questions économiques et sociales, et ce, au moment même où la planète entière est plus divisée que jamais sur ces questions. Bref, c'est l'illusion — peut-être confortable pour une certaine partie de l'électorat nationaliste — du bon vieux «nous» face à «eux», de ces Québécois francophones sans pouvoirs mais pleins d'idées face à ces «Anglais» contrôlant Ottawa et notre destinée mais sans idéaux.

L'économie de véritables débats politiques au profit d'une vision manichéenne du «nous» contre «eux» est certainement habile d'un point de vue électoral, mais elle est déplorable si on pense à l'intérêt collectif. Le Québec, même s'il fait toujours partie du Canada, ne participe plus aux grands débats canadiens. Nous ne discutons plus, nous ne nous impliquons plus et, évidemment, plus personne ne nous écoute.

Après plus de 40 ans de débats sur la question nationale, peut-être sommes-nous parvenus à créer un nouveau modèle de relations Québec-Canada, soit «un Québec indifférent dans un Canada sourd et uni»...

La politique de la terre brûlée

En admettant qu'il est probablement difficile de faire abstraction de la question nationale à l'échelon provincial — lieu où on décidera de la tenue d'un référendum et donc forum légitime de débats sur cette question —, il en va tout autrement sur la scène fédérale. On ne doute pas de la sincérité du chef du Bloc quand il affirme rejeter la politique du pire et qu'il entend agir dans le sens des intérêts du Québec, mais là n'est pas le problème. Par sa seule présence, le Bloc constitue l'un des obstacles les plus importants au développement d'ailes «nationalistes» au sein de partis fédéralistes. L'influence des nationalistes modérés au sein de ces partis ne peut pas se faire sentir à l'heure actuelle en raison du peu de gains électoraux possibles pour eux sur ce front.

On pourrait croire, comme le discours officiel du Bloc le laisse entendre, que la perte d'influence des nationalistes québécois auprès des autres partis, engendrée par l'«amputation» de plus de la moitié des comtés du Québec par le Bloc, est compensée par l'influence véritable du Bloc sur les politiques du gouvernement fédéral. Or cette influence est, on le sait tous, marginale et équivalente à celle d'un groupe de pression. À cet égard, la supposée force que pourrait avoir le Bloc en détenant la balance du pouvoir dans l'éventualité d'un gouvernement minoritaire est fort limitée et ne saurait être que passagère, en plus d'exclure probablement tout élu québécois du gouvernement fédéral.

En effet, contrairement à ce que le Bloc s'évertue à promouvoir pour justifier sa pertinence, un parti au pouvoir ne craint pas l'opposition pour le tapage que celle-ci peut faire — les médias sont à cet égard beaucoup plus redoutables — mais plutôt pour sa capacité à lui faire perdre le pouvoir. Dans un régime parlementaire de type britannique comme le système canadien, un parti n'aspirant pas à former le gouvernement ou à conclure des alliances pour en former un de coalition est généralement réduit à l'état de simple groupe de pression. Il peut faire beaucoup de bruit mais peu de dégâts.

Ce n'est pas le Bloc qui est à l'origine du désarroi du Parti libéral mais bien la montée des conservateurs en Ontario, seul parti pouvant lui faire perdre le pouvoir. La possibilité d'un gouvernement minoritaire, renforcée par les derniers sondages, change peu cette réalité.

On nous répétera certainement sans cesse au cours des prochaines semaines toute la force que pourrait tirer le Bloc de cette situation. Or, s'il est vrai que le Bloc serait probablement consulté sur quelques votes clés en Chambre, un gouvernement conservateur minoritaire pourrait gouverner sans le soutien du Bloc sur un grand nombre de questions en ne soumettant pas ses projets de loi à un vote de confiance envers le gouvernement, n'entraînant donc pas la chute du gouvernement en cas de défaite. De toute façon, une telle situation ne saurait guère durer avant que d'autres élections ne soient déclenchées car le reste du Canada ne tolérera pas longtemps qu'un parti souverainiste influence de manière quelconque l'ordre du jour du gouvernement canadien.

Finalement, il ne faut pas oublier une conséquence extrêmement importante d'un tel événement: un gouvernement conservateur (majoritaire ou minoritaire) ne serait vraisemblablement composé, selon les sondages actuels, d'aucun député québécois.

Voilà donc quelle serait la «grande» réalisation du Bloc (et, espérons-le, son ultime et dernière réalisation avant sa chute): toutes couleurs confondues, afin de renforcer ensuite son discours sur l'aliénation du Québec et sur le fait que les politiques fédérales sont insensibles aux réalités québécoises. La solution pour les prochaines élections: un parti propre au Québec pour défendre ses intérêts... La boucle sera bouclée, 75 députés québécois dans l'opposition (et n'aspirant pas au pouvoir!) contre plus de 200 députés du reste du Canada. «Nous» contre «eux»...

Cette stratégie est certainement habile en prévision du prochain débat référendaire, mais elle est en contradiction avec le discours du Bloc dans la campagne électorale actuelle. Ce qui prime pour le Bloc, du seul fait de son existence, ce n'est pas l'organisation et la gestion de l'appareil gouvernemental canadien au cours des prochaines années, malgré toutes les meilleures intentions du monde, mais plutôt son positionnement stratégique en vue du prochain référendum. Coupons l'apport des Québécois aux institutions fédérales pour mieux attaquer ces dernières le temps venu du référendum.

On ne peut donc que souhaiter que d'autres nationalistes se lèvent pour dénoncer cette cynique politique de la terre brûlée pratiquée par le Bloc québécois. Une institution n'est pas une machine. Elle a besoin d'être humains pour fonctionner et accomplir sa mission, de gens talentueux, imaginatifs, dévoués et convaincus de la capacité de cette institution à servir le bien collectif. Les institutions fédérales n'échappent pas à ce principe, et c'est pourquoi elles ont besoin des Québécois. De Québécois qui croient en elles. Afin qu'entre deux référendums, le Québec ne cesse pas d'exister sur la scène canadienne.






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