dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 01h01
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Les cégeps méritent un vrai débat

Louise Corriveau - Sociologue, professeure au cégep Édouard-Montpetit et auteure de l'ouvrage Les Cégeps, question d'avenir (IQRC, 1991)  9 juin 2004 
Le gouvernement Charest avait annoncé que «tout ser[ait] sur la table» au moment du Forum sur l'avenir de l'enseignement collégial. On s'attendait donc à ce que les conditions d'un véritable débat sur l'ordre collégial soient mises en place. Ce n'est malheureusement pas le cas. Les modalités de l'organisation et le document préparatoire réduisent la perspective et enferment le débat dans un corridor étroit et réducteur, celui des structures, de la «fluidité du système».

Pourtant, depuis 1992, à la suite des analyses économiques sur les coûts du démantèlement des cégeps, on croyait ce débat clos. Or ces études n'ont même pas été actualisées. Mais elles seraient éventuellement reprises à l'automne.

Sur le plan de l'organisation, le choix du moment et des intervenants laisse perplexe. Au collégial, c'est la saison des colloques professionnels. Or le forum se tient en même temps que le 24e colloque de l'Association québécoise de pédagogie collégiale, qui réunit environ 1200 cadres, professeurs et professionnels des collèges. Le ministre Pierre Reid nous y conviait d'ailleurs à la deuxième page du programme de cette année. Et les cégépiens ont quitté les cégeps depuis un mois! Cela, le ministre ne pouvait l'ignorer.

Qui sont les invités?

La sélection des invités apparaît tout aussi surprenante. Parmi les quelque 400 personnes, outre les délégués des cégeps et des collèges privés, des représentants de la Fédération des commissions scolaires, de la Conférence des recteurs (CREPUQ), des fédérations syndicales et des associations étudiantes, on retrouve aussi l'Alliance des manufacturiers et exportateurs, le Conseil du patronat, les chambres de commerce, des représentants du secteur municipal, etc.

Par contre, il n'y a aucun syndicat de professeurs d'université ou de chargés de cours. Il aurait été intéressant d'entendre les commentaires des professeurs des universités ontariennes qui reçoivent des cégépiens. Plusieurs évaluent très avantageusement la préparation de nos cégépiens aux études universitaires lorsqu'ils la comparent à celle des élèves issus de leur douzième année.

On remarque aussi l'absence de l'Association des technologues, de représentants des ordres professionnels formés dans les cégeps et de chacune des universités. Même le Service régional d'admission du Montréal métropolitain, qui reste un des rares organismes à faire de la recherche sur le collégial depuis la disparition du Conseil des collèges, ne sera pas présent. Bref, si on voulait discuter de la formation des élèves ou du cheminement des cégépiens du secondaire à l'université, il manque des joueurs importants.

Il faut noter qu'au moment où on invite les cégeps à plus d'autonomie, on a fourni des indications précises sur la constitution des délégations des collèges: celles-ci devaient être constituées de membres du conseil d'administration. Or les présidents des associations syndicales ou étudiantes n'en sont pas nécessairement membres.

Les modalités de consultation

Au forum, il y aura trois séances d'ateliers réunissant 80 personnes pendant deux jours, animées par des «animateurs professionnels». Chaque personne aura droit à trois minutes de parole sur trois des quatre thèmes, soit neuf minutes au total en deux jours.

En même temps, sur deux écrans géants, on pourra lire des réponses sélectionnées dans les mémoires ou issues du forum électronique présenté comme un «lieu d'expérimentation», à défaut de consultations représentatives. À la clôture, le ministre fera une synthèse de ce qu'il aura entendu et indiquera ce qu'il prendra en délibéré.

Dans cette «Babel organisée», quelques journalistes parviendront peut-être, entre les défusions et les élections, à rendre compte de la position de quelques-uns des intervenants. Et voilà pour le grand débat!

À l'automne, le ministre nous annoncera probablement qu'au terme de ce «large» processus de consultation, il tiendra une courte commission parlementaire pour justifier ce qu'il a déjà décidé de faire, au mépris de toute étude sérieuse sur la question.

Quels sont les problèmes?

Plusieurs problèmes mériteraient pourtant d'être sérieusement analysés. Mentionnons d'abord la rigidité du régime d'études de 1992 et des règles de diplomation qui provoquent un allongement des études et laissent des élèves sans reconnaissance juridique de leur formation après un nombre très élevé de cours réussis. Ce régime des études a aussi considérablement réduit les choix de cours pour les élèves. D'autre part, les modes de financement de l'éducation des adultes et des cours d'été ne correspondent plus aux besoins actuels des jeunes et des adultes.

De nouvelles missions s'imposent aussi, comme l'intégration des immigrants scolarisés au marché du travail et la mise à jour de la formation de nos diplômés du secteur technique. Le développement de la recherche institutionnelle, avec un financement adéquat, est également essentiel dans le contexte de l'élaboration locale d'une partie du cursus et des nouvelles exigences de reddition de comptes.

Or, par la sélection des données, par les questions qu'il pose, le document de consultation trace un sillon dont il est difficile de se dégager. Par exemple, on ne retrouve pas d'information sur la préparation des élèves aux études collégiales. On sait que, malheureusement, les élèves qui ont une moyenne générale inférieure à 70 % au secondaire sont des élèves très à risque de subir des échecs, comme si le rehaussement de la note de passage de 50 à 60 % au secondaire avait été plus formel que réel.

On ne retrouve rien non plus sur la situation financière des jeunes. Les études sur cette question existent et montrent un lien entre l'abandon scolaire et une situation financière fragile, au cégep et encore plus à l'université à cause des droits de scolarité. Rien n'est dit sur la triste situation de la formation professionnelle au secondaire.

Allongement ou démocratisation?

Sauf en annexe, on ne parle pas de l'incroyable succès que représente le passage de 22 % des diplômés du secteur technique à l'université sur le plan de l'accessibilité aux études universitaires pour les moins nantis. La section sur le cheminement scolaire du document de consultation sur le forum ne s'intéresse qu'à des indicateurs sur l'allongement des études et non au cheminement des personnes. Cette section est construite pour nous mener à conclure que prendre 2,4 années (4,9 sessions) au lieu de deux ans pour faire ses études préuniversitaires est une catastrophe. Or, si vous travaillez plus de 15 heures par semaine, ce que font une bonne partie des cégépiens, mieux vaut prendre un cours de moins par session afin d'éviter l'échec ou le burn-out. En sciences humaines, plusieurs élèves suivent environ 21 heures de cours par semaine au lieu de 24.

Où est le problème? Est-ce le régime des études qui fixe à quatre cours, soit environ 12 heures, le statut d'étudiant à temps plein alors que les sessions comptent normalement sept ou huit cours? Est-ce le modèle de consommation des jeunes qui les incite à travailler pour gagner des sous? Est-ce le régime de prêts et bourses? Est-ce la diminution de l'aide financière des parents? Devons-nous alors remettre en question l'existence même des cégeps?

Des intérêts cachés?

Quel est le problème, le vrai? S'agit-il de sauver le réseau de l'Université du Québec (UQ), aux prises avec une grave chute de clientèle à la suite de la dénatalité qui frappe les régions du Québec et qui place également certains cégeps dans une position fragile? Si tel est le problème, la position de la CREPUQ arrive à point nommé pour réconforter le sous-ministre actuel, ancien président du réseau de l'UQ et de la CREPUQ. Est-ce la bonne façon de consolider le réseau de l'UQ? Rien n'est moins certain!

S'agit-il, une fois de plus, d'une volonté de rendre le système québécois «comme les autres», au nom d'une fluidité pansystémique, pour adopter la langue technocratique? Une question se pose alors: ces grandes considérations technocratiques résistent-elles à l'épreuve des faits?

Dans les cégeps, tous se rappellent l'impact catastrophique qu'avait eu la suppression des nombreux préalables en sciences au secondaire au début des années 90. Au nom de la «fluidité du système», on avait augmenté le taux d'échec et gravement nui à la formation des élèves, notamment dans les techniques de la santé et dans les techniques physiques. Comment faire le dosage des médicaments lorsqu'on n'a pas fait de mathématiques en 4e ou 5e secondaire? C'est cette situation que le «DES plus» est venu corriger en 1997. Dix ans de brassage de structures, sans garantie de succès, est-ce ce qu'il nous faut maintenant pour répondre aux besoins actuels et futurs des jeunes et du Québec?

Sur le plan macrosociologique, les cégeps ont aussi permis l'émergence des nouvelles couches sociales plus scolarisées et mieux rémunérées qui constituent aujourd'hui une bonne partie de ce qu'on appelle les classes moyennes. Ils ont aussi contribué à former ce Québec distinct sur le plan des valeurs et des normes. Retourner au secondaire les techniciens contribuerait à terme à faire baisser leur rémunération et leur statut et transformerait la culture québécoise.

Avant de fragiliser davantage les classes moyennes, sur le plan de l'accessibilité aux études postsecondaires et sur celui de la rémunération, des études et des analyses plus sérieuses que celles qui nous ont été présentées s'imposent. On ne tripote pas ainsi un système scolaire et une structure sociale.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012