Un gouvernement devrait donner le goût de l'avenir
Daniel Jacques - Professeur de philosophie au collège François-Xavier-Garneau et directeur de la revue Argument
9 juin 2004
Tout comme plusieurs de mes collègues, j'appréhende les changements qui s'annoncent dans le monde de l'éducation. Je m'interroge surtout sur le manque d'enthousiasme, pour ne pas dire l'immense morosité, que suscitent les projets actuels de notre prétendu gouvernement.
Je dis «prétendu» car un gouvernement authentique — à tout le moins selon l'idée que je m'en fais quand je parviens à me déprendre du cynisme ambiant — a pour devoir premier d'offrir un horizon de travail commun qui nourrisse l'espérance des citoyens. Un gouvernement véritable devrait, pour reprendre les mots utilisés par Jean-Claude Guillebaud dans un livre récent, susciter «le goût de l'avenir».
Si on se fie à l'humeur qui règne présentement dans nos maisons d'enseignement tout comme dans la société en général, il faut bien convenir que ceux qui nous gouvernent ne montrent pas un grand talent à cet égard. Toutes leurs énergies vives semblent consacrées à détruire les institutions nées des rêves de leurs prédécesseurs, parmi lesquelles il faut compter de grands libéraux. Il m'arrive même d'évoquer, avec un brin de nostalgie, l'époque des Ryan et des Bourassa, moi qui suis, encore et toujours, un indépendantiste convaincu.
Un reste de culture française
J'ai pourtant pris soin, comme chacun de nous, d'examiner les argumentaires proposés par les divers participants au débat sur l'avenir de l'enseignement collégial. On comprendra sans difficulté que certains universitaires — qui n'ont pas toujours apprécié et soutenu l'enseignement collégial — se tournent, à l'heure de toutes les mondialisations, vers les États-Unis, voire l'Ontario. J'avoue que je m'étonne de ce sursaut d'admiration à l'égard des institutions de la province voisine, qui, à ma connaissance, n'ont jamais été citées en exemple par qui que ce soit, hormis peut-être notre ministre actuel.
Quoi qu'il en soit, cette volonté d'américanisation, sous couvert d'ouverture à la société québécoise — comme si celle-ci ne savait plus trop que faire désormais de son «caractère distinct» —, conduit nos recteurs et leurs alliés ministériels à évider nos institutions de ce qu'il reste en elles de filiation à la culture française. Je pense bien sûr d'abord à la philosophie, qui a joui jusqu'à ce jour dans le monde francophone d'un statut particulier qu'on ne lui a jamais reconnu chez nos compatriotes anglophones. Au moment où on cherche ainsi à nous aligner sur nos voisins américains en prenant pour modèle leurs institutions, il est donc parfaitement cohérent que l'on songe aussi à réduire l'enseignement de la philosophie, notre plus vieil héritage européen, à la part congrue.
De toute façon, il n'est pas besoin d'être devin au ministère de l'Éducation ou encore d'être l'une de ces nouvelles pythies fraîchement sorties des HEC pour entrevoir la disparition progressive de cette discipline dans nos maisons d'enseignement.
On comprendra avec encore moins de difficulté que les dirigeants de nos écoles secondaires aient pu entrevoir quelque profit à s'approprier à l'avance une partie du cadavre collégial encore chaud. On saisit moins bien pourquoi certains acteurs de ce niveau d'enseignement — je ne pense pas ici aux enseignants mais aux pédagogues et aux fonctionnaires qui les ordonnent — cherchent à s'approprier de nouvelles tâches alors qu'il n'est pas clairement établi qu'ils parviennent à remplir celles qui leur sont déjà assignées.
Ainsi, je m'étonne toujours que plusieurs de mes élèves — car je ne suis pas certain que le terme «étudiant» soit approprié dans les circonstances — confondent tout et rien, de sorte qu'il m'arrive de lire dans certaines copies d'examen qui me sont présentées qu'il est bien triste que «Moïse soit mort sur la croix» et qu'il est aussi fort regrettable que «les personnes riches se placent sur des pieds à stale» en remplacement du bon vieux «piédestal». Mais il est vrai que nos dirigeants sont les premiers à enseigner à nos enfants que le changement est une chose bonne en elle-même.
Vers l'humanité
On m'aura fort mal compris si on conclut de ces critiques que mon intention est de justifier dans toute sa splendeur le statu quo actuel. Je ne suis pas de ceux qui proclament à tout vent les vertus du collégial, signalant ainsi qu'il contribue à l'éveil de l'esprit civique et au maintien de la tradition humaniste dans une société, il faut bien l'avouer, qui semble parfois ne plus savoir qu'en faire. À cet égard, le bilan des collèges reste aussi discutable que peut l'être celui de nos écoles secondaires et bien davantage de nos universités.
J'estime qu'une transformation de nos institutions est nécessaire, non pas pour répondre à quelque mythique demande de la société — au fait, qui est l'interprète patenté des volontés insaisissables de cet objet tout aussi insaisissable: la société? — mais bien pour nous assurer de ne pas être happés par l'avenir dans la plus totale inconscience.
Autrement dit, ce qu'il nous faudrait, ce sont des maisons d'enseignement — écoles, collèges et universités réunis — qui nous permettent de nous élever au-dessus de l'emprise harassante des affaires quotidiennes et d'accéder au meilleur de nous-mêmes. Je serais le premier à défendre une réforme — quels qu'en soient le coût professionnel et les conséquences sur l'organisation du travail — qui viserait non pas à adapter notre enseignement à un marché devenu délirant, où tout semble destiné à n'être qu'objet de consommation, mais à un accroissement d'humanité dans nos rapports sociaux.
Il m'arrive fréquemment ces jours-ci de penser à ce cri du coeur publié par une jeune fille il y a quelques années sous le titre Le Québec me tue. Sincèrement, je ne sais pas si le Québec nous tue, bien qu'il m'arrive de songer à quitter ce pays qui se refuse à en être un, mais je suis convaincu que la myopie intellectuelle de nos dirigeants et leurs incapacités à susciter le rêve et l'enthousiasme pourraient contribuer à notre affaissement commun.
Il semble que ces gens au pouvoir n'aient pour tout avenir à nous proposer que la reproduction indéfinie et satisfaite du présent — un genre de présent devenu obèse à force de réussites économiques accumulées, à l'égal de celui de nos impérieux voisins. J'ajouterai que je ne crois pas que ce manque d'idéal soit l'exact reflet de notre société. Je pense tout au contraire que l'insatisfaction ressentie, que ce soit dans le monde collégial ou ailleurs dans la société, face aux réformes proposées témoigne en vérité d'une singulière inaptitude à gouverner.
Enfin, pour ce qui concerne l'avenir de l'enseignement collégial, ce qu'il nous faudrait, c'est bien une vaste et profonde réforme qui mobilise les esprits et les coeurs, non pas, encore une fois, sur la base de ces discours insipides dont on se régale dans les officines du pouvoir mais bien au nom d'une vision de ce qu'est une éducation véritable.
Sur ce sujet pourtant crucial, notre ministre et ses sbires, technocrates et pédagogues confondus, restent bien silencieux, trop occupés qu'ils sont peut-être à escalader la montagne d'études comptables et d'analyses statistiques des taux de réussite qui s'accumulent devant eux en prévision du Forum sur les collèges.
Je dis «prétendu» car un gouvernement authentique — à tout le moins selon l'idée que je m'en fais quand je parviens à me déprendre du cynisme ambiant — a pour devoir premier d'offrir un horizon de travail commun qui nourrisse l'espérance des citoyens. Un gouvernement véritable devrait, pour reprendre les mots utilisés par Jean-Claude Guillebaud dans un livre récent, susciter «le goût de l'avenir».
Si on se fie à l'humeur qui règne présentement dans nos maisons d'enseignement tout comme dans la société en général, il faut bien convenir que ceux qui nous gouvernent ne montrent pas un grand talent à cet égard. Toutes leurs énergies vives semblent consacrées à détruire les institutions nées des rêves de leurs prédécesseurs, parmi lesquelles il faut compter de grands libéraux. Il m'arrive même d'évoquer, avec un brin de nostalgie, l'époque des Ryan et des Bourassa, moi qui suis, encore et toujours, un indépendantiste convaincu.
Un reste de culture française
J'ai pourtant pris soin, comme chacun de nous, d'examiner les argumentaires proposés par les divers participants au débat sur l'avenir de l'enseignement collégial. On comprendra sans difficulté que certains universitaires — qui n'ont pas toujours apprécié et soutenu l'enseignement collégial — se tournent, à l'heure de toutes les mondialisations, vers les États-Unis, voire l'Ontario. J'avoue que je m'étonne de ce sursaut d'admiration à l'égard des institutions de la province voisine, qui, à ma connaissance, n'ont jamais été citées en exemple par qui que ce soit, hormis peut-être notre ministre actuel.
Quoi qu'il en soit, cette volonté d'américanisation, sous couvert d'ouverture à la société québécoise — comme si celle-ci ne savait plus trop que faire désormais de son «caractère distinct» —, conduit nos recteurs et leurs alliés ministériels à évider nos institutions de ce qu'il reste en elles de filiation à la culture française. Je pense bien sûr d'abord à la philosophie, qui a joui jusqu'à ce jour dans le monde francophone d'un statut particulier qu'on ne lui a jamais reconnu chez nos compatriotes anglophones. Au moment où on cherche ainsi à nous aligner sur nos voisins américains en prenant pour modèle leurs institutions, il est donc parfaitement cohérent que l'on songe aussi à réduire l'enseignement de la philosophie, notre plus vieil héritage européen, à la part congrue.
De toute façon, il n'est pas besoin d'être devin au ministère de l'Éducation ou encore d'être l'une de ces nouvelles pythies fraîchement sorties des HEC pour entrevoir la disparition progressive de cette discipline dans nos maisons d'enseignement.
On comprendra avec encore moins de difficulté que les dirigeants de nos écoles secondaires aient pu entrevoir quelque profit à s'approprier à l'avance une partie du cadavre collégial encore chaud. On saisit moins bien pourquoi certains acteurs de ce niveau d'enseignement — je ne pense pas ici aux enseignants mais aux pédagogues et aux fonctionnaires qui les ordonnent — cherchent à s'approprier de nouvelles tâches alors qu'il n'est pas clairement établi qu'ils parviennent à remplir celles qui leur sont déjà assignées.
Ainsi, je m'étonne toujours que plusieurs de mes élèves — car je ne suis pas certain que le terme «étudiant» soit approprié dans les circonstances — confondent tout et rien, de sorte qu'il m'arrive de lire dans certaines copies d'examen qui me sont présentées qu'il est bien triste que «Moïse soit mort sur la croix» et qu'il est aussi fort regrettable que «les personnes riches se placent sur des pieds à stale» en remplacement du bon vieux «piédestal». Mais il est vrai que nos dirigeants sont les premiers à enseigner à nos enfants que le changement est une chose bonne en elle-même.
Vers l'humanité
On m'aura fort mal compris si on conclut de ces critiques que mon intention est de justifier dans toute sa splendeur le statu quo actuel. Je ne suis pas de ceux qui proclament à tout vent les vertus du collégial, signalant ainsi qu'il contribue à l'éveil de l'esprit civique et au maintien de la tradition humaniste dans une société, il faut bien l'avouer, qui semble parfois ne plus savoir qu'en faire. À cet égard, le bilan des collèges reste aussi discutable que peut l'être celui de nos écoles secondaires et bien davantage de nos universités.
J'estime qu'une transformation de nos institutions est nécessaire, non pas pour répondre à quelque mythique demande de la société — au fait, qui est l'interprète patenté des volontés insaisissables de cet objet tout aussi insaisissable: la société? — mais bien pour nous assurer de ne pas être happés par l'avenir dans la plus totale inconscience.
Autrement dit, ce qu'il nous faudrait, ce sont des maisons d'enseignement — écoles, collèges et universités réunis — qui nous permettent de nous élever au-dessus de l'emprise harassante des affaires quotidiennes et d'accéder au meilleur de nous-mêmes. Je serais le premier à défendre une réforme — quels qu'en soient le coût professionnel et les conséquences sur l'organisation du travail — qui viserait non pas à adapter notre enseignement à un marché devenu délirant, où tout semble destiné à n'être qu'objet de consommation, mais à un accroissement d'humanité dans nos rapports sociaux.
Il m'arrive fréquemment ces jours-ci de penser à ce cri du coeur publié par une jeune fille il y a quelques années sous le titre Le Québec me tue. Sincèrement, je ne sais pas si le Québec nous tue, bien qu'il m'arrive de songer à quitter ce pays qui se refuse à en être un, mais je suis convaincu que la myopie intellectuelle de nos dirigeants et leurs incapacités à susciter le rêve et l'enthousiasme pourraient contribuer à notre affaissement commun.
Il semble que ces gens au pouvoir n'aient pour tout avenir à nous proposer que la reproduction indéfinie et satisfaite du présent — un genre de présent devenu obèse à force de réussites économiques accumulées, à l'égal de celui de nos impérieux voisins. J'ajouterai que je ne crois pas que ce manque d'idéal soit l'exact reflet de notre société. Je pense tout au contraire que l'insatisfaction ressentie, que ce soit dans le monde collégial ou ailleurs dans la société, face aux réformes proposées témoigne en vérité d'une singulière inaptitude à gouverner.
Enfin, pour ce qui concerne l'avenir de l'enseignement collégial, ce qu'il nous faudrait, c'est bien une vaste et profonde réforme qui mobilise les esprits et les coeurs, non pas, encore une fois, sur la base de ces discours insipides dont on se régale dans les officines du pouvoir mais bien au nom d'une vision de ce qu'est une éducation véritable.
Sur ce sujet pourtant crucial, notre ministre et ses sbires, technocrates et pédagogues confondus, restent bien silencieux, trop occupés qu'ils sont peut-être à escalader la montagne d'études comptables et d'analyses statistiques des taux de réussite qui s'accumulent devant eux en prévision du Forum sur les collèges.
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