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    La Charte, nouvelle arme de Martin

    Les libéraux peinent à se démarquer vraiment des conservateurs

    8 juin 2004 |Manon Cornellier
    Ottawa — Sentant le tapis leur glisser sous les pieds à trois semaines des élections, les libéraux ont haussé le ton hier en accusant carrément les conservateurs de Stephen Harper de vouloir miner la Charte des droits et libertés. Le chef Paul Martin, qui devait pourtant prendre congé après son voyage en Normandie, a lui-même sonné la charge dans une série d'entrevues accordées à différents médias du pays, hier matin.

    Les arguments économiques, qui ont dominé le début de la campagne, ont délibérément été relégués au second plan au profit d'une ligne d'attaque jouant davantage sur les cordes sensibles de beaucoup de Canadiens, comme l'avortement et les droits des homosexuels. «M. Harper croit que la Charte a des lacunes. Je ne crois pas que la Charte en ait et je ne crois pas que le gouvernement devrait avoir recours à la clause nonobstant pour retirer des droits inscrits dans la Charte», a dit M. Martin sur les ondes du réseau CPAC. Pour lui, il n'est pas question de laisser la majorité brimer les droits de la minorité.

    Des ministres ont aussi été appelés en renfort durant la journée, en particulier le ministre de la Justice, Irwin Cotler, afin de marteler ce message autour des valeurs différentes, selon eux, entre les conservateurs et les libéraux.

    L'adoption de cette approche plus musclée des libéraux coïncide avec la perte de toute leur avance dans les sondages. M. Martin n'a pas contesté ces derniers, mais il affirme qu'il s'attendait à une lutte «très très» serrée et à ce que la nature de la campagne change avec la publication des programmes de tous les partis.

    L'inquiétude est quand même palpable au sein du PLC et, même s'il nie l'existence de divisions internes, Paul Martin n'a pas caché la nécessité d'assister à un ralliement des troupes, y compris de Jean Chrétien à qui, cependant, il n'a pas parlé depuis au moins un mois. «Nous avons besoin de tous les libéraux, de chacun d'entre eux, et je l'ai dit dès le début», a déclaré M. Martin. Une apparition avec Jean Chrétien vous aiderait-elle? «Ça aiderait. Ça aiderait de voir tous les libéraux au travail, et le mot a été lancé dès le début de la campagne.»

    Son message du jour était tout autre cependant et il n'avait qu'une cible: Stephen Harper et ses positions en matière de droits fondamentaux. Le Parti conservateur a promis de mettre fin au renvoi devant la Cour suprême du débat sur les mariages gais et de tenir un vote libre sur un projet de loi rétablissant la définition traditionnelle du mariage. En matière d'avortement ou de peine de mort, un gouvernement conservateur ne proposerait aucun changement à la situation actuelle, a rappelé M. Harper hier, lors de son passage à Québec. Mais si un député présente un projet de loi sur une de ces questions, les élus seront libres de voter comme ils l'entendent, comme c'était le cas sous M. Chrétien, a-t-il noté.

    M. Harper a par ailleurs indiqué qu'il pourrait apporter des amendements à la Loi sur la propagande haineuse qui vient d'être modifiée pour interdire celle contre les homosexuels. Le PC voudrait, dit-il, définir l'orientation sexuelle et «clarifier» la loi pour protéger les libertés d'expression et de religion. Le chef conservateur a par ailleurs indiqué qu'il n'était pas contre le recours à la clause nonobstant, mais a précisé, à Toronto cette semaine, que l'on devait «l'employer d'une façon très prudente»

    L'évocation d'un éventuel recours à la clause nonobstant était au centre de toutes les attaques libérales. «Cette bataille autour de la Charte devient très importante», a dit M. Martin au réseau CPAC. «J'ai été très clair. Je n'aurai pas recours à la clause dérogatoire, je ne retirerai pas des droits que les Canadiens ont. Le fait que cela soit même en doute évoque un Canada avec lequel beaucoup d'entre nous ne sont pas familiers», a-t-il ajouté peu après.

    Mais sa position n'était pas exempte d'ambiguïté, puisqu'il a promis, à l'occasion de sa réforme démocratique, de permettre des votes libres sur presque tout ce qui ne toucherait pas le budget et le Discours du Trône. Deux de ses députés, Roger Gallaway et Tom Wappel, qui sont opposés à l'avortement, le lui ont d'ailleurs rappelé en fin de semaine.

    La réponse de M. Martin: «Je crois aux votes libres, mais, fondamentalement, il ne faut pas que le Parlement puisse brimer les droits des minorités. L'institution pour protéger les minorités, c'est la Charte des droits interprétée par la Cour suprême et, dans ce cas-là [avortement], je n'utiliserai jamais la clause nonobstant», a dit M. Martin en conférence de presse. «On peut avoir un vote libre, mais jamais je ne laisserai les droits des femmes être brimés par une législation dans ce domaine», a-t-il ajouté. Il n'a toutefois pas dit clairement ce qu'il ferait si le projet de loi d'un député portait atteinte à ces droits.

    C'est finalement un des conseillers de M. Martin, Brian Guest, qui a pris l'initiative de préciser la position de son chef et de souligner ce qui la différenciait de celle de M. Harper. Il a dit que M. Martin avait dit avant qu'il s'opposerait à un vote libre sur tout projet de loi, de député ou autre, qui prévoirait le recours à la clause dérogatoire.

    Paul Martin n'a pas manqué par ailleurs de mettre de nouveau en doute les chiffres du programme conservateur, affirmant y trouver un «trou noir» de 50 milliards de dollars. Selon lui, il est impossible de réduire les taxes comme le souhaite M. Harper sans mettre en péril le financement des soins de santé ou encore l'équilibre budgétaire.

    Le chef libéral n'a toutefois pu éviter les questions sur sa propre crédibilité. Les doutes étaient nombreux: le scandale des commandites, l'absence dans son budget de certaines promesses faites deux mois plus tard dans son programme, le registre des armes à feu, le traitement des travailleurs saisonniers.

    À chaque fois, il a répondu en reconnaissant le cynisme ambiant, en disant qu'il devait mériter l'appui des électeurs et en soulignant qu'il avait toujours respecté ses engagements et qu'il continuerait de le faire.

    Avec la collaboration de Robert Dutrisac












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