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Écrin de pierre pour bijou de fleur

Julie Dansereau   20 juillet 2002 
On peut penser que la montagne a un coeur de pierre, mais celui qui surprend la vie s'échappant de ses crevasses ne pourra que croire en l'âme de la montagne. Comme une poussière égarée, cette âme virevolte et se laisse prendre au piège de la pierre. Ballottée par le vent et nourrie au compte-gouttes, elle devient, sous le soleil, une fleur des montagnes. Un mystère que le vent connaît mais qu'il ne soufflera pour rien au monde car ce mystère fait partie de la montagne, et la montagne est silencieuse.

Aventures montagnardes

Le plus poétique des collectionneurs de plantes alpines, le Britannique Reginald Farrer (1880-1920), a passé plusieurs années de sa vie abrégée à fouiller les pierres des Alpes. Il y cherchait les enfants des collines, «the children of the hills», comme il disait. Cette fascination pour la vie de ces pierres sorties du milieu du monde nous donne bien envie de croire au ciel. Pourquoi aller si haut, alors? Parce qu'en s'éraillant les mains sur le roc millénaire, cet expert en la matière savait qu'il allait se retrouver nez à nez avec les plus jolies des éphémères. Ces fleurs de tapis, coincées entre la douceur des nuages et l'arrondi des pierres, font de leurs courtes vies un spectacle saisissant. Elles sont un miracle de la nature, une ode à la délicatesse, et ceux qui les admirent jalousement savent pourquoi elles méritent leur ciel.

Tout là-haut et dans les flancs creux des montagnes, toutes sortes de débris pierreux viennent s'échouer, fruits de l'érosion et du travail interminable de l'eau. Brisés en miettes, ces gravillons deviendront l'habitat des plantes qui ne cherchent que le climat alpin pour s'épanouir. Vent frais, soleil de plomb, pluie courte et nuit profonde, voilà ce qui rend heureuses les fleurs de pierre. Les premières à s'être offertes aux yeux des grimpeurs en herbe venaient des Alpes, ce pli montagneux qui traverse l'Europe, et le nom est resté comme une étiquette historique.

Aujourd'hui, le monde des plantes alpines s'étend partout où la couche des arbres s'affaiblit, tout en haut sous le soleil. C'est là qu'on trouve encore de ces petites merveilles, collant aux crevasses et surplombant les vallées.

Les plantes alpines sont des bijoux de fleurs. Leur délicatesse et leur finesse de taille surprennent quand on sait les intempéries qui les bardassent. On les croit fragiles, mais elles ont la couenne dure, aussi dure que les pierres qui les protègent. Elles savent de qui tenir. Tout est miniature chez elles, et c'est à leur souci d'économie qu'elles doivent leur survie. Et ce menu produit de la nature est, quand on s'en approche, un authentique travail d'orfèvrerie. Les saxifrages sont parmi les plus élégantes: de leurs pieds mousseux, elles se tiennent sur de longues jambes d'une finesse incroyable avec, à leurs têtes, des fleurs taillées au ciselet et légèrement retombantes. Que dire aussi du bleu vitrail qui éclaire la corolle de la gentiane, Gentiana acaulis, un vrai bleu comme on en trouve peu dans la nature? Et pour ceux qui préfèrent les ouvrages de haut-relief, les Sempervivum ont sculpté pour vous des rosettes profondes aux feuilles potelées, joliment peintes et si plaisantes à toucher.

La vie là-haut

Sous la pierraille qui les soutient, les plantes alpines s'abreuvent à la pluie qui mouille, pour un temps, leurs longues racines qui s'étirent à l'ombre et qui fouinent, cherchant la fraîcheur et le goût minéral. Le temps est court là-haut, malgré l'âge du roc. Pour remplir leurs sacs de graines, les fleurs des montagnes doivent faire vite afin d'attirer les voyageuses ailées. Et le truc qui marche, c'est la couleur. Nombreuses sont ces plantes qui affichent des couleurs fortes et pures pour se faire voir. Pas le temps de tourner en rond: par ici, les jolies! Et les graines prennent le vent de la montagne. Ouf! Juste à temps!

La montagne en pièces détachées

Le jardin de roches ne fait partie de l'histoire des jardins que depuis peu. Les grandes expéditions vouées aux sciences naturelles des XVIIe et XVIIIe siècles en Europe ont permis d'amasser toutes sortes de curiosités, que ce soit des coquillages, des papillons, des animaux et même des roches dont on ne savait pas toujours que faire. Mais voilà qu'un jour, des pierres volcaniques ramassées en Islande se sont retrouvées en monticule en plein centre du célèbre jardin d'apothicaire de Chelsea, à Londres (Chelsea Physic Garden). Tas d'idées ou rond-point scientifique, nul ne sait, mais pour une curiosité, c'en était une! La géologie est tout à coup devenue une science d'intérêt, et les pierres qui traînaient par là se sont mises à tomber du ciel, aboutissant dans les jardins inquiets, transportées en voyage de quatre roues de charrette. On a même poussé l'audace jusqu'à reproduire en miniature une partie de la chaîne des Alpes avec pics peints en blanc, s'il vous plaît! Mais il fallait attendre les botanistes pour inventer les vrais jardins de roches avec leurs précieuses petites plantes que la montagne nourrit affectueusement malgré les apparences. La découverte des plantes alpines viendra ajouter une passion supplémentaire chez les jardiniers. Cet univers de la pierre enjolivée n'a pas fini d'étonner.

Pour vous qui êtes déjà piqués de curiosité, sachez que les plantes alpines exigent de n'être regardées qu'avec des yeux admiratifs. Elles aiment qu'on s'incline et qu'on les devine. Elles sont capricieuses mais si délicieuses! En bonnes alpinistes, les fleurs des montagnes cherchent bien sûr le confort de la pierre et ce petit coup de vent qui leur garde les idées fraîches. Elles ont un faible pour le gravillon et le sable de tout caractère: même grossier, ce minus ne les fait pas rougir. Mais ce qu'elles ne supportent pas, c'est l'humidité et le mauvais drainage: sans même prendre le temps d'une crise de larmes, elles seront déjà pourries. C'est dire qu'il faut les prendre avec des pincettes. Mais bien serties dans un écrin de pierre et gentiment dorlotées par les cailloux tout doux, elles seront les joyaux de votre collection. Et on ne saurait trouver meilleure maison pour ces plantes minuscules que ces bacs imitant la pierre léchée que sont les auges. On est loin des Rocheuses, mais quand on s'y prend bien, ce lit caillouteux sait les rendre heureuses. Ces bacs sont fabriqués avec de la poudre de ciment et d'autres matériaux qui confèrent à la fois texture et légèreté. Faciles à faire mais longues à sécher, les auges s'achètent là où la passion du petit caprice alpin fait rage. L'auge, une fois assise sur de petits pieds d'appoint, devient un plaisant objet qui se déplace sur la terrasse en prenant tout le soleil pour dorer ses demoiselles. Ce petit jardin alpin est à lui seul un morceau de la montagne qui ne viendrait pas autrement à vous. C'est un pur délice pour les yeux qui aiment voir autre chose que l'abondance, c'est un moment d'arrêt qui salue l'ingéniosité de la nature. À vos Alpes, prêts, cherchez!

Encadré

Pour les curieux du monde alpin, une petite pépinière présente sa collection avec des jardins de démonstration. Ses ventes se font surtout par la poste jusqu'à vos maisons, mais le coup d'oeil favorise la compréhension de ces fleurs têtues comme des pierres. Visites sur rendez-vous seulement.

Alpines Mont Echo, 1182, rue Parmenter, Sutton

www.alpinemtecho.com

Julie Dansereau est architecte de jardin et professeure d'horticulture à l'ITA de Saint-Hyacinthe.






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